Aller au contenu

Renaud Jean

  • Lectures, etc.
  • Au hasard
  • Auteurs cités
    • Instagram

  • Je pensais en frémissant à ce territoire inexploré que renfermait mon crâne. Comment étais-je devenue à ce point une étrangère ? Le fait que je sois dans un pays inconnu n’expliquait pas tout. La méconnaissance de mes motivations, de mes sentiments était un trait dominant de mon caractère, et j’étais soulagée de ne plus être entourée de personnes qui prétendaient me connaître. Je revis mon oncle Bill, dans l’Iowa, assis à table un dimanche au milieu des siens. Il nous avait tous regardés – sa femme, son frère, sa belle-sœur, ses sœurs, son neveu et sa nièce – puis demandé : « Qui sont ces gens ? » Il avait parlé de la voix que nous lui connaissions, mais s’était adressé à la lampe qui trônait au milieu de la table de la salle à manger. Ses yeux avaient de nouveau fait le tour de nos visages. « Je ne vous connais pas, je ne sais pas qui vous êtes. »

    — Janet Groth, la Réceptionniste du New Yorker (trad. Hélène Cohen)

    16 août 2026
  • Et puis il y a une troisième catégorie, peut-être la pire : c’est celle des non-alignés, des incertains, des dubitatifs, de ceux qui n’arrivent pas à se décider ou qui ne se décident qu’à moitié, de ceux qui voudraient être intègres mais n’en ont pas la force, qui font tout capoter au dernier moment parce que leur vocation n’est pas le triomphe mais la poursuite d’un fantasme, et qui, finalement, ne peuvent que regarder ou raconter.

    — Dario Ferrari, La récréation est finie (trad. Vincent Raynaud)

    8 août 2026
  • [D]epuis longtemps déjà il s’était retranché de la vaine agitation du monde, comme il disait, depuis longtemps il n’avait plus eu d’autre ambition que celle de se maintenir, comme je le sais. Se maintenir, juste se maintenir. Ne plus tenter de s’immiscer dans le courant vital, ne plus tenter d’adhérer à chacun de ses instants ou même seulement mimer une adhésion de la sorte, ne plus s’efforcer de dire des banalités non plus, car c’est de tout cœur qu’il faut les dire à chaque instant pour ne pas attirer sur soi les soupçons, ces banalités d’usage et, de tout cœur, Gralph n’était plus capable de les dire. Malgré tous les efforts qu’il avait faits des années et des années durant pour s’introduire dans la mouvance des autres et se laisser absorber par le courant vital, Gralph était toujours en défaut, toujours à côté, toujours en retrait ; toujours un peu gêné d’être là – où qu’il soit. Et sa gêne, sa façon de ne jamais être tout à fait de plain-pied avec ses interlocuteurs creusaient cet obscur malaise qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir face à eux, et qu’ils devaient sans doute ressentir confusément, eux aussi, face à lui. Pour les rejoindre, pour se trouver réellement en face d’eux il lui fallait s’oublier, cesser de penser continuellement à part soi, s’oublier et simuler l’adhésion à ce qui, au plus profond de lui-même, comme je le sais, lui était totalement étranger. Être avec eux c’était donc, pour Gralph, faire semblant d’être avec eux, mimer de son mieux une adhésion à chaque instant, à chaque parole, une adhésion sans faille aucune, sans arrière-pensée, sans même le plus léger retrait, factice, totalement factice par conséquent, pensai-je, une adhésion qui n’était rien d’autre qu’un exercice de pantomime. Un exercice de pantomime, rien d’autre qu’un exercice de pantomime, pensai-je, et il faut bien reconnaître qu’avec le temps Gralph était véritablement passé maître dans l’art de la pantomime. […] Et l’énergie qu’il dépensait à cette fin était considérable, une énergie tant physique que mentale, pensai-je, une énergie vraiment considérable. Tous les matins, comme je le sais, sitôt réveillé, afin de faire face à la menace de voir s’épuiser complètement le peu d’ardeur qui lui restait encore, afin de ne pas rester toute la journée cloué au lit, Gralph devait s’efforcer de rassembler le peu d’énergie qui lui restait encore pour se maintenir, se maintenir un jour de plus, pensai-je, et tous les soirs il se retrouvait littéralement vidé par tous les efforts qu’il avait accomplis pendant toute la journée pour se maintenir.

    — Nicolas Stakhovitch, les Aphorismes de Gralph

    1 août 2026
  • Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elle y apparaissait, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble.

    — Olga Tokarczuk, les Pérégrins (trad. Grażyna Erhard)

    29 juillet 2026
  • Tandis que je séparais les verdures tendres des plantes grimpantes qui s’étaient enroulées tout autour, je m’interrogeais sur la vie des choux, sur leur cœur et leur vitalité. Ils ignoraient, comment pouvait-il en être autrement, les soins et l’attention que je leur consacrais, et je les aimais pour cela, pour le mystère essentiel de leur être, aucune exposition possible, aucune prétention à connaître ou à être connus, les beaux, les impensables choux ! La bette à carde aussi, et les feuilles de moutarde, même l’ail qui, ayant survécu à l’hiver, lançait en l’air ses tiges sveltes. Comprenez-vous ce que je dis ?

    — Sarah Bernstein, Étude pour l’obéissance (trad. Catherine Leroux)

    19 juillet 2026
  • Tout m’apparaît en tant que construction. La moindre remarque d’un autre, le moindre spectacle vu par hasard bouleverse tout en moi, même les choses oubliées, même les choses totalement insignifiantes. Je suis plus vacillant que jamais, je ne sens que la violence de la vie.

    — Franz Kafka, Journal (trad. Marthe Robert)

    18 juillet 2026
  • Changement d’adresse : renaudjean.com → renaudjean.net

    17 juillet 2026
  • Des vies humaines avaient afflué là au fil du temps, volontaires pour l’exil ou pire encore. Sous le tout, il y avait la présence épouvantable d’innombrables luttes désespérées. Pourquoi continuaient-ils de nous envoyer là ? Pourquoi continuions-nous d’y aller ?

    — Jeff Vandermeer, Annihilation (trad. Gilles Goullet)

    15 juillet 2026
  • M. Arthur entretient son esprit vif grâce aux mots croisés et affirme que la modération est la clé de sa longévité. Mis à part l’utilisation d’un déambulateur, Arthur est autonome et dit avoir de l’énergie pour presque tout.

    « Il ne faut pas en faire trop dans la vie », a déclaré l’homme de 110 ans.

    — Noovo Info

    11 juillet 2026
  • Pierre rentre chez lui.

    Le voici prisonnier entre ses quatre murs.

    Pour lui, jusqu’à présent, les parties rassurantes, respirantes d’une chambre, ce ne sont pas les murs, mais les portes et fenêtres, car les portes s’ouvrent sur du nouveau, les portes permettent de s’en aller ; les fenêtres sont des amies ; par les fenêtres, on jette les yeux, on jette l’argent, on communique avec les vivants. Pierre n’attend plus rien de sa porte ; il ne regarde plus cette fenêtre qui donne sur un labyrinthe sans dégagement.

    […]

    Plus trace en Pierre de mobilité et d’agilité. Il semble pris dans du ciment. Il jouit de toute sa réflexion, mais il a perdu sa sensibilité, il ne bouge plus. Ses pas lui paraissent maintenant aussi inutiles que des cris au fond d’une oubliette.

    Tout est bouché. Il y a des gardes à toutes les issues. Plus de moyen de s’échapper.

    — Paul Morand, l’Homme pressé

    7 juillet 2026
  • Exister sous le signe de la maison ou de la demeure conçue comme une place forte ou un bunker, c’est, en somme, s’épuiser à défendre une frontière purement imaginaire derrière laquelle le moi s’esseule à mort. La peur de l’autre et celle de l’existence en général qu’engendre cette façon de vivre ou de ne pas vivre ne sont que la projection de la frayeur qu’éprouve l’être humain au regard de l’étranger qu’il est pour lui-même, dans les replis et les profondeurs de sa propre psyché.

    Une frayeur qu’il ne peut exorciser, on n’insistera jamais assez, qu’en s’aventurant résolument dans ce château de l’âme où sainte Thérèse et les explorateurs du dedans nous invitent à les suivre afin d’y dénouer, au contact de cet Autre et de cet Hôte mystérieux, quelque nom qu’on lui donne (Dieu, Soi, inconscient…), ce nœud qu’est le moi dans la forêt de l’Être, cette crispation identitaire empêchant d’embrasser la totalité de ce qui est comme une seule et même continuité organique où l’Unique joue à cache-cache sous les masques du multiple.

    […]

    Tout l’art consiste à savoir passer librement d’une identité à l’autre, d’un moi à l’autre aussi souplement que l’acteur épouse les rôles sans s’y enchaîner. […]

    C’est ce à quoi s’exerce l’écrivain qui, en accord avec le sens que du Marsais, dans son Traité des tropes, attribue à la métaphore conçue comme « demeure empruntée », n’habite le langage et le monde que de façon transitoire, comme en passant, glissant d’une maison à l’autre, d’une réalité à l’autre, d’une identité à l’autre sans jamais s’y attarder, sachant que la joie séjourne dans le vide permettant à toute chose d’être et de respirer, libre des murs et de l’effroi qui enferment.

    — Guillaume Asselin, Bunkers. L’Archipel de la peur

    30 juin 2026
  • Ne sommes-nous pas tous des croix à porter, sinon par les autres, du moins par nous-mêmes ?

    — Gyrðir Elíasson, « Leçons », Barques d’ombre (trad. Catherine Eyjólfsson)

    24 juin 2026
  • Orpen Wren attendait à la gare de Rathmoye, ainsi qu’il en avait coutume chaque matin et chaque soir. Il attendait en toute saison, sans impatience : par cette chaude matinée estivale, c’était un plaisir, et il s’octroya un petit somme, sachant qu’il serait réveillé par le bruit du train pour Dublin approchant de la ville. Mais nul train ne vint, nul train n’était venu depuis la fermeture de la gare, nul train ne viendrait plus jamais.

    — William Trevor, Cet été-là (trad. Bruno Boudard)

    17 juin 2026
  • — À l’époque, les anciens profitaient de l’hiver pour célébrer les noces. L’été n’était pas la saison pour festoyer : les travaux, les semences, les récoltes, ça ne laissait pas de temps pour les danses et les veillées.

    « Mais l’hiver, c’était autre chose. Les femmes cuisinaient des tartes et des tourtières, des chaudières de ragoût. L’esprit de la fête, qui est surtout celui de la communauté immobilisée par les neiges et le froid, s’étirait du jour de l’An au temps des sucres. Nulle part où se rendre, si ce n’est chez le voisin pour aller veiller. Rien à faire, à part quelques travaux d’entretien avant d’aller danser. L’artisanat, l’ébénisterie, c’est du temps immobile métamorphosé en meubles. C’est le travail du bois qui s’inscrit dans les mains de l’artisan à mesure qu’elles le sculptent et qu’elles deviennent à leur tour du bois.

    « La parole voyageait si bien dans ces nuits froides et claires : les contes du pays, les menteries, les parlures… Et les jeunes hommes dans les chantiers rêvaient de descendre au village, de participer aux fêtes, de danser avec leur promise, mais ils se savaient prisonniers de la forêt au moins jusqu’au printemps, jusqu’à la fonte des neiges, jusqu’aux grandes débâcles accompagnées par les frayeurs d’eau glacée de la drave.

    « À l’époque, il n’y avait pas d’autoroute pour se rendre chez sa fiancée, que la chasse-galerie et la peur atavique de se perdre dans les bois, un soir de tempête de neige. Pour aller voir sa blonde, il fallait prendre son courage à deux mains et rentrer au village en marchant, ou vendre son âme au diable. Quand je regarde ce que le pays est devenu, avec ses autoroutes et ses stations d’essence, avec ses restaurants de beignes et ses lave-autos, on peut dire que c’est la seconde option qui la emporté. »

    — Jean-François Létourneau, le Territoire sauvage de l’âme

    8 juin 2026
  • Tout de suite, si vous voulez, je m’enfonce dans la nuit. La forêt ne me fait pas peur, ni les ténèbres. Elles me connaissent ; nous nous connaissons. J’ai été créée à l’image de ce pays aride et où rien n’est vivant, hors les oiseaux qui passent, les sangliers nomades.

    — François Mauriac, Thérèse Desqueyroux

    30 mai 2026
Page suivante→