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Renaud Jean

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  • Mais je suis encore trop jeune pour penser à la paix. Ce n’est pas la paix que je veux. La paix, c’est pour les vieux de quarante et cinquante ans. Moi, j’attends mon Expérience.

    — Mary MacLane, Que le Diable m’emporte (trad. Hélène Frappat)

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    13 septembre 2026
  • Mary MacLane en 1903
    13 septembre 2026
  • Le sort de mon cousin, de mon oncle et de mon père nous a été transmis de bouche à oreille, sous le sceau de la discrétion et de la prudence. Ils auraient été forcés de s’agenouiller au bord d’une falaise, et on les aurait abattus à bout portant avant de faire basculer du pied leur corps dans l’abîme.

    Avaient-ils les yeux bandés ou ont-ils pu voir une dernière fois la ligne de l’horizon s’ouvrir ? Pensaient-ils à ce qui avait été ou à ce qui ne serait pas ? Sont-ils morts sous les balles ou ont-ils senti leur corps se fracasser contre les rochers, au fil de la chute ? Et les bourreaux… Avaient-ils le sentiment du travail accompli ? Sont-ils rentrés à la maison le pas léger pour embrasser leurs enfants ? Ont-ils trouvé facilement le sommeil une fois la nuit venue ?

    — Vi Nguyen, Sông Đà. La Rivière Noire

    7 septembre 2026
  • Il n’aimait pas parler de ses parents, ce qui était en passe de devenir un problème, puisque la cinquantaine était aussi l’âge auquel les parents se transformaient en un inépuisable sujet de conversation. Les soirées entre amis dérapaient de plus en plus dans de tristes bourbiers, sombraient dans les connaissances abyssales de l’assemblée sur la démence, la maladie de Parkinson ou le cancer en phase terminale ; on échangeait des adresses d’assistantes à domicile ou de maisons de retraite, puis de notaires et de pompes funèbres ; les fratries entraient en guerre, et Jakob mesurait lors de ces discussions la chance qu’il avait d’être enfant unique.

    — Lucy Fricke, la Fête (trad. Isabelle Liber)

    6 septembre 2026
  • L’impression globale qui se dégage de tout ça, c’est que tu es seul face à la Solitude, et que c’est à Elle de parler.

    — Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi (trad. Pierre Singer)

    3 septembre 2026
  • Sur l’ensemble, il y a ce cours qui me marque beaucoup plus que les autres, celui du mercredi matin de cette année-là.

    Dans ce cours, le professeur parle en regardant le plafond, arpentant la classe d’un bout à l’autre, les mains derrière le dos. C’est le seul qui nous parle de philosophie, d’inconscient, de profondeurs et de mystères. Il nous fait découvrir Kierkegaard, Szondi, Spinoza, et situe Freud dans la lignée de tous ceux qui l’ont précédé : Schelling, Nietzsche et les autres. J’apprends alors qu’il existe une psychologie qui a tendance à prendre de grands airs, comme si, de son petit centenaire d’existence, elle oubliait qu’il y a bien longtemps que l’on réfléchit à la condition humaine. Avec ses techniques et son savoir scientifique, je la vois soudain comme une dame un peu hautaine, précieuse, gantée de blanc, qui joue à être une autre, une qui fait bien les choses, elle.

    Elle commence déjà à m’agacer, cette psychologie-là.

    J’aurai bien du mal à trouver ma place auprès d’elle, et de tous ses représentants si fiers de porter leur titre, leurs diplômes et leur petit mépris face aux autres manières d’accompagner le souffrant. Je n’arriverai jamais à embrasser son langage. Je songerai souvent à la planter là. Mais dès que je me retrouverai en face de quelqu’un qui me racontera sa douleur, je renouvellerai mes vœux, comme une nécessité, un mariage arrangé qui me permettra d’occuper ma chaise, bien assise dans l’Histoire, prête à ne rien comprendre et à l’accepter.

    « Être psy, c’eșt accompagner un autre humain dans les ténèbres de son mystère personnel. La seule lumière qui puisse lui être bénéfique alors, ce n’est pas celle de notre pensée, ni celle de notre verbe, mais celle que nous avons nous-mêmes ramenée de nos propres ténèbres. »

    Notre vérité du fond des mers. J’aime les mercredis, cette année-là.

    — Nathalie Plaat, Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux

    20 août 2026
  • Je pensais en frémissant à ce territoire inexploré que renfermait mon crâne. Comment étais-je devenue à ce point une étrangère ? Le fait que je sois dans un pays inconnu n’expliquait pas tout. La méconnaissance de mes motivations, de mes sentiments était un trait dominant de mon caractère, et j’étais soulagée de ne plus être entourée de personnes qui prétendaient me connaître. Je revis mon oncle Bill, dans l’Iowa, assis à table un dimanche au milieu des siens. Il nous avait tous regardés – sa femme, son frère, sa belle-sœur, ses sœurs, son neveu et sa nièce – puis demandé : « Qui sont ces gens ? » Il avait parlé de la voix que nous lui connaissions, mais s’était adressé à la lampe qui trônait au milieu de la table de la salle à manger. Ses yeux avaient de nouveau fait le tour de nos visages. « Je ne vous connais pas, je ne sais pas qui vous êtes. »

    — Janet Groth, la Réceptionniste du New Yorker (trad. Hélène Cohen)

    16 août 2026
  • Et puis il y a une troisième catégorie, peut-être la pire : c’est celle des non-alignés, des incertains, des dubitatifs, de ceux qui n’arrivent pas à se décider ou qui ne se décident qu’à moitié, de ceux qui voudraient être intègres mais n’en ont pas la force, qui font tout capoter au dernier moment parce que leur vocation n’est pas le triomphe mais la poursuite d’un fantasme, et qui, finalement, ne peuvent que regarder ou raconter.

    — Dario Ferrari, La récréation est finie (trad. Vincent Raynaud)

    8 août 2026
  • [D]epuis longtemps déjà il s’était retranché de la vaine agitation du monde, comme il disait, depuis longtemps il n’avait plus eu d’autre ambition que celle de se maintenir, comme je le sais. Se maintenir, juste se maintenir. Ne plus tenter de s’immiscer dans le courant vital, ne plus tenter d’adhérer à chacun de ses instants ou même seulement mimer une adhésion de la sorte, ne plus s’efforcer de dire des banalités non plus, car c’est de tout cœur qu’il faut les dire à chaque instant pour ne pas attirer sur soi les soupçons, ces banalités d’usage et, de tout cœur, Gralph n’était plus capable de les dire. Malgré tous les efforts qu’il avait faits des années et des années durant pour s’introduire dans la mouvance des autres et se laisser absorber par le courant vital, Gralph était toujours en défaut, toujours à côté, toujours en retrait ; toujours un peu gêné d’être là – où qu’il soit. Et sa gêne, sa façon de ne jamais être tout à fait de plain-pied avec ses interlocuteurs creusaient cet obscur malaise qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir face à eux, et qu’ils devaient sans doute ressentir confusément, eux aussi, face à lui. Pour les rejoindre, pour se trouver réellement en face d’eux il lui fallait s’oublier, cesser de penser continuellement à part soi, s’oublier et simuler l’adhésion à ce qui, au plus profond de lui-même, comme je le sais, lui était totalement étranger. Être avec eux c’était donc, pour Gralph, faire semblant d’être avec eux, mimer de son mieux une adhésion à chaque instant, à chaque parole, une adhésion sans faille aucune, sans arrière-pensée, sans même le plus léger retrait, factice, totalement factice par conséquent, pensai-je, une adhésion qui n’était rien d’autre qu’un exercice de pantomime. Un exercice de pantomime, rien d’autre qu’un exercice de pantomime, pensai-je, et il faut bien reconnaître qu’avec le temps Gralph était véritablement passé maître dans l’art de la pantomime. […] Et l’énergie qu’il dépensait à cette fin était considérable, une énergie tant physique que mentale, pensai-je, une énergie vraiment considérable. Tous les matins, comme je le sais, sitôt réveillé, afin de faire face à la menace de voir s’épuiser complètement le peu d’ardeur qui lui restait encore, afin de ne pas rester toute la journée cloué au lit, Gralph devait s’efforcer de rassembler le peu d’énergie qui lui restait encore pour se maintenir, se maintenir un jour de plus, pensai-je, et tous les soirs il se retrouvait littéralement vidé par tous les efforts qu’il avait accomplis pendant toute la journée pour se maintenir.

    — Nicolas Stakhovitch, les Aphorismes de Gralph

    1 août 2026
  • Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elle y apparaissait, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble.

    — Olga Tokarczuk, les Pérégrins (trad. Grażyna Erhard)

    29 juillet 2026
  • Tandis que je séparais les verdures tendres des plantes grimpantes qui s’étaient enroulées tout autour, je m’interrogeais sur la vie des choux, sur leur cœur et leur vitalité. Ils ignoraient, comment pouvait-il en être autrement, les soins et l’attention que je leur consacrais, et je les aimais pour cela, pour le mystère essentiel de leur être, aucune exposition possible, aucune prétention à connaître ou à être connus, les beaux, les impensables choux ! La bette à carde aussi, et les feuilles de moutarde, même l’ail qui, ayant survécu à l’hiver, lançait en l’air ses tiges sveltes. Comprenez-vous ce que je dis ?

    — Sarah Bernstein, Étude pour l’obéissance (trad. Catherine Leroux)

    19 juillet 2026
  • Tout m’apparaît en tant que construction. La moindre remarque d’un autre, le moindre spectacle vu par hasard bouleverse tout en moi, même les choses oubliées, même les choses totalement insignifiantes. Je suis plus vacillant que jamais, je ne sens que la violence de la vie.

    — Franz Kafka, Journal (trad. Marthe Robert)

    18 juillet 2026
  • Changement d’adresse : renaudjean.com → renaudjean.net

    17 juillet 2026
  • Des vies humaines avaient afflué là au fil du temps, volontaires pour l’exil ou pire encore. Sous le tout, il y avait la présence épouvantable d’innombrables luttes désespérées. Pourquoi continuaient-ils de nous envoyer là ? Pourquoi continuions-nous d’y aller ?

    — Jeff Vandermeer, Annihilation (trad. Gilles Goullet)

    15 juillet 2026
  • M. Arthur entretient son esprit vif grâce aux mots croisés et affirme que la modération est la clé de sa longévité. Mis à part l’utilisation d’un déambulateur, Arthur est autonome et dit avoir de l’énergie pour presque tout.

    « Il ne faut pas en faire trop dans la vie », a déclaré l’homme de 110 ans.

    — Noovo Info

    11 juillet 2026
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