J’ai énormément de loisirs. Je suis même un homme de loisirs. Vous parlez de travailler beaucoup, je l’ai fait à certains moments lorsque j’écrivais sept, huit, dix et même, au début, douze romans par an, mais maintenant j’en écris en moyenne cinq, quelquefois six. Comme le maximum de temps que me prenne un roman est de onze jours, ça nous fait 55 jours par an pour cinq romans. Et comme il y a 365 jours dans une année, j’ai des loisirs pendant 310 jours.
Citations
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Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Et la forêt ne veut pas que les hommes reviennent.
Au cours de ce second été, je n’en étais pas encore là. Les frontières étaient encore très nettes. Il m’est parfois difficile, en écrivant, de maintenir la séparation entre mon moi ancien et mon moi nouveau, ce moi nouveau dont je ne suis pas sûre qu’il ne soit lentement aspiré par un nous plus grand que lui. Mais déjà à cette époque, le changement se frayait une voie. L’alpage en était responsable. Dans le silence bruissant de la prairie, sous le ciel immense, il m’était presque impossible de rester un moi unique et séparé, une aveugle petite vie entêtée qui refusait de se fondre dans la grande communauté. Autrefois j’avais tiré toute ma fierté d’être une telle vie, mais sur l’alpage cette vie m’apparaissait misérable et ridicule, un néant bouffi d’orgueil.
— Marlen Haushofer, le Mur invisible (trad. Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon)
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Ça [la Terre] flotte au milieu de la mort, le vide glacial rempli de radiations. La Lune est une grosse roche, le Soleil est une boule de feu, toutes les autres planètes ne sont pas vraiment hospitalières. Et il y a la Terre, une oasis impossible.
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Une activité intense, que ce soit à l’école ou à l’université, à l’église ou au marché, est le symptôme d’un manque d’énergie alors que la faculté d’être oisif est la marque d’un large appétit et d’une conscience aigüe de sa propre identité. Il existe une catégorie de morts-vivants dépourvus d’originalité qui ont à peine conscience de vivre s’ils n’exercent pas quelque activité conventionnelle. Emmenez ces gens à la campagne, ou en bateau, et vous verrez comme ils se languissent de leur cabinet de travail. Ils ne sont curieux de rien ; ils ne se laissent jamais frapper par ce que le hasard met sur leur chemin ; ils ne prennent aucun plaisir à exercer leurs facultés gratuitement ; et à moins que la Nécessité ne les pousse à coups de trique, ils ne bougeront pas d’un pouce. Rien ne sert de parler à des gens de cette espèce : ils ne savent pas rester oisifs, leur nature n’est pas assez généreuse. Ils passent dans un état comateux les heures où ils ne peinent pas à la tâche pour s’enrichir. Lorsqu’ils n’ont pas besoin d’aller au bureau, lorsqu’ils n’ont ni faim ni soif, l’ensemble du monde vivant cesse d’exister autour d’eux. S’il leur faut attendre un train pendant une heure ou deux, ils tombent, les yeux ouverts, dans une sorte d’hébétude. À les voir, on jurerait qu’il n’y a rien à regarder, ni personne avec qui converser. On les croirait paralysés ou pestiférés. Pourtant il est probable que ce sont, dans leur domaine, des travailleurs assidus, qu’ils peuvent repérer au premier coup d’œil un contrat douteux ou la moindre fluctuation du marché. Ils ont été à l’école et à l’université, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’au prix d’excellence. Ils ont parcouru le monde et rencontré des gens brillants, mais durant tout ce temps, ils ne pensaient qu’à leurs propres affaires. Comme si l’âme humaine n’était déjà pas assez limitée par nature, ils ont rendu la leur plus petite et plus étriquée encore par une vie de travail dépourvue de toute distraction. Et voilà soudain qu’ils se retrouvent à quarante ans, apathiques, incapables d’imaginer la moindre façon de s’amuser, et sans deux pensées à frotter l’une contre l’autre en attendant le train. S’il avait eu trois ans, notre homme aurait escaladé les caisses. S’il en avait eu vingt, il aurait regardé les filles. Mais maintenant, la pipe est fumée, la tabatière est vide, et le voilà assis sur une banc, raide comme un piquet, avec des yeux de chien battu. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle réussir sa vie.
— Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (trad. Laili Dor)
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Aujourd’hui, chacun est contraint, sous peine d’être condamné par contumace pour lèse-respectabilité, d’exercer une profession lucrative, et d’y faire preuve d’un zèle proche de l’enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. De l’avis général, la présence d’individus qui refusent de participer au grand handicap pour gagner quelques pièces est à la fois une insulte et un désenchantement pour ceux qui y participent. Un jeune homme (comme on en voit tant), prend son courage à deux mains, parie sur les six sous, et, pour employer un américanisme énergique, « se lance ». On comprend l’irritation de notre homme qui, pendant qu’il grimpe à grand peine sur la route, aperçoit d’autres gens, frais et dispos, allongés dans les champs au bord du chemin, un mouchoir sur les yeux et un verre à portée de main. Alexandre est piqué au vif par le dédain de Diogène. Quelle gloire retirèrent ces barbares tonitruants de la prise de Rome, lorsqu’ils envahirent le Sénat, et trouvèrent les pères conscrits assis, silencieux et impavides devant leur succès ? C’est chose amère que d’avoir peiné à gravir des pentes ardues, pour découvrir en définitive que l’humanité est indifférente à votre réussite. Voilà pourquoi les physiciens condamnent tout ce qui ne relève pas de leur domaine ; les financiers tolèrent à peine ceux qui ne s’entendent pas en valeurs boursières ; les gens de lettres méprisent les illettrés ; et les experts en tous genres s’accordent à condamner ceux qui n’en cultivent aucun.
— Robert Louis Stevenson, Une apologie des oisifs (trad. Laili Dor)
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Ensuite, ne plus penser à des « livres » mais à des textes courts : un poème, un récit, de façon à pouvoir disposer de moi-même sans avoir à penser que j’ai besoin de trois ou six mois pour finir un livre ?
— Alejandra Pizarnik, Journaux. 1959-1971 (trad. Anne Picard)
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Tant qu’il reste de l’eau
Les racines la trouvent
Sans souci de savoir
Si leurs travaux secrets
Feront sève et feuillage
C’est aux branches de voir
Et chacun fait son bout
De chemin vers l’azur— Gilles Vigneault, le Chemin montant
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J’ai gardé l’attitude qui était à peu près celle de l’écrivain il y a un siècle et même un demi-siècle. Pour moi, l’écrivain est quelqu’un qui écrit, qui a envie d’écrire, qui écrit des livres, puis il passe le texte à l’éditeur qui s’occupe de l’imprimer, de le diffuser, de le faire connaître, de faire la publicité, etc. Chacun son métier. Je considère que c’est ainsi qu’il faut continuer, je me suis toujours comporté de cette façon, mais maintenant — je crois que c’est à tort — les écrivains ont pris sur eux une bonne partie du travail qui revenait à l’éditeur… Ce sont eux qui font la promotion de leurs livres. C’est un travail que je ne veux pas faire, c’est le travail du libraire et de l’éditeur, de même que je ne participe pas à des séances de signature automatique dans les magasins. Je pense que la dédicace est un signe d’amitié à quelqu’un qu’on connaît et n’a guère de sens à un inconnu. C’est un procédé commercial de service après-vente simplement, qui est passé dans les mœurs et auquel je me conforme le moins possible. Je n’ai pas envie de me mettre devant les livres, en vitrine.
— Julien Gracq, Entretiens
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Je me laisse mener par l’œuvre en train de naître, je lui fais confiance, je ne réfléchis pas. Les formes viennent, avenantes ou étranges, hostiles, inexplicables, muettes ou ensommeillées.
— Jean Arp, Jours effeuillés
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Si l’on fouillait dans son passé, dit le vieux Karas, on trouverait en lui assez de matière pour forger des vies complètement différentes. Un jour vient où, soit par erreur, soit par inclination, l’on choisit seulement l’une de ces vies, pour la suivre jusqu’au bout ; mais le pire, c’est que ces autres vies, ces vies possibles, ne sont pas totalement éteintes. Et il arrive parfois que l’on ressente en elles de la douleur, comme dans une jambe amputée…
— Karel Čapek, « La collection de timbres », l’Affaire Selvin
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L’homme, serviteur de l’automate, deviendra lui-même un automate, un robot, comme disait mon ami Karel Capek, j’ajoute un automate souffrant et ahuri.
— Georges Duhamel, Refuges de la lecture
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Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille.
— André Breton, Nadja
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Il [l’homme] est toujours à lui-même son plus grand ennemi, par ses faux jugements, par ses vaines craintes, par son désespoir, par les discours déprimants qu’il se tient à lui-même.
— Alain, Propos sur le bonheur
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Dans six mois et huit jours, toutes les conditions seront requises pour que je puisse prendre ma retraite. Cela doit faire au moins cinq ans que je calcule quotidiennement le temps qui me reste à travailler. Ai-je un tel besoin de loisirs ? Je ne le pense pas. Ce n’est pas de loisirs que j’ai besoin, mais du droit à un travail que j’aime. Par exemple ? Jardiner. C’est une activité excellente et reposante pour les dimanches, un contrepoids à la vie sédentaire, et une défense contre l’arthrite future et néanmoins certaine. Mais j’ai bien peur de ne pas pouvoir supporter le jardinage tous les jours. La guitare peut-être. C’est assez tentant. Mais ce doit être décourageant de commencer à étudier le solfège à quarante-neuf ans. Écrire ? Je ne serais peut-être pas un trop mauvais écrivain ; en général, les gens aiment lire mes lettres. Ce qui ne veut rien dire. J’imagine une petite note bibliographique sur les « qualités certaines de ce nouvel auteur presque quinquagénaire » et rien que d’y penser j’en ai le frisson. Le fait de me sentir, encore aujourd’hui, candide et immature (c’est-à-dire avec tous les défauts de la jeunesse et presque aucune de ses qualités) ne me donne pas le droit d’exhiber cette candeur et ce manque de maturité.
— Mario Benedetti, la Trêve (trad. Annie Morvan)