J’ai bien du mal à m’exprimer. Ça empire. Cette question de parler, c’est ça qui ne va pas.
— Robert Pinget, Mahu ou le Matériau
J’ai bien du mal à m’exprimer. Ça empire. Cette question de parler, c’est ça qui ne va pas.
— Robert Pinget, Mahu ou le Matériau
Pendant le confinement, elle a observé que la déchiqueteuse pouvait constituer une source d’apaisement chez son fils.
N’y plus penser. N’y plus penser. Ne plus m’en souvenir. Ne me souvenir de plus rien. C’est à quoi je m’exhortais dans ma maison intérieure comme s’il s’agissait de choses qu’on décide. Mais les souvenirs de honte avaient chez moi une fatale aptitude à la ténacité. Ils étaient plus tenaces que les souvenirs de chagrin et plus tenaces que les souvenirs de douleur. Les souvenirs de honte étaient chez moi les champions toutes catégories des souvenirs persévérants pour ne pas dire increvables, et je me disais que je les emporterais avec moi jusque dans la tombe.
— Lydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir
Mon père ne donnait toujours pas signe de vie et j’allais de plus en plus souvent chez Juliette. Dans mon abandon, je m’accrochais à elle. Je passais quelquefois quatre ou cinq jours dans son appartement. J’aimais mieux ne pas sortir quand elle oubliait de me laisser la clé, car rien ne me causait une plus grande frayeur que d’attendre après avoir sonné. Mais bientôt l’idée que son mari pût aussi bien que moi revenir d’Allemagne ne me quitta plus. S’il me trouvait là, j’avais beau être un évadé moi aussi, je n’en aurais pas moins l’air d’avoir profité de sa captivité. Mais je n’arrivais pas à me décider à quitter Juliette. Chaque jour, je prenais la décision de partir définitivement le lendemain. Quelquefois je me fâchais contre elle. Je trouvais qu’au lieu de me retenir, elle aurait dû m’obliger à partir. Elle me disait alors qu’elle ne me retenait pas. Je lui répondais qu’elle jouait la comédie, qu’elle mentait, qu’elle ne voulait pas que je parte. Ces discussions étaient excessivement déprimantes. Rien n’est pire que d’être attaché à une femme dans les grandes circonstances de la vie. Quand elle sortait, je passais par des hauts et des bas continuels. Je prenais brusquement la décision de partir sans même la revoir. Cela me paraissait le seul moyen. Mais la pensée de la faire souffrir m’était intolérable. Ce que je ne comprenais pas, c’était que nous ne parvenions pas à nous entendre comme deux associés. C’eût été si facile si Juliette avait voulu. Nous avions beau nous aimer, nous n’arrivions pas à agir dans notre intérêt commun. Juliette aurait dû s’arranger pour me cacher ailleurs. Elle serait venue me voir. Elle m’aurait apporté ce dont j’avais besoin. Elle aurait dû comprendre quel effroyable supplice était pour moi l’idée que son mari pût revenir d’un moment à l’autre. Mais non, elle ne croyait même pas aux dangers qui me guettaient. Elle trouvait que j’étais très bien chez elle, que je n’avais qu’à attendre. Elle était persuadée que son mari n’était pas un homme à tenter une évasion. Et si je lui disais qu’elle ne connaissait pas les hommes, qu’ils peuvent agir de façon bien différente hors de leur foyer, que moi je les connaissais, que nous étions tous pareils, tous capables de grandes actions, elle se mettait à rire. Je me promettais chaque jour d’avoir une explication avec elle. Mais nous en avions eu déjà tellement sans résultat qu’elle se refusait à m’écouter. Je m’efforçais, par toutes sortes d’avertissements, de retenir son attention. « Écoute-moi, Juliette, j’ai à te parler sérieusement. Cette fois, je ne reviendrai pas sur ce que j’ai à te dire. J’ai pris une décision. Fais attention à mes paroles. » Mais elle ne faisait que semblant de m’écouter. Je me fâchais alors de nouveau. Je sentais que ce n’était qu’à la suite d’une grande scène que je pourrais partir. Cela, j’en étais incapable. C’eût été de la méchanceté. Et je restais. Je lui disais que si la police m’arrêtait, ce serait à cause d’elle. Pour toute réponse elle m’embrassait. Je cédais alors. Je demandais pardon. Je l’embrassais à mon tour. Mais après je ressentais un tel dégoût de moi-même que j’en pensais parfois à me suicider. C’était aussi impossible que le reste, mais j’y pensais. « Après tout, me disais-je, tant pis. Advienne que pourra. Oublions tout. Si je dois être pris, eh bien ! elle l’aura voulu. » Je lui disais : « Tu l’auras voulu ! » Elle me répondait qu’elle aimait mieux courir n’importe quel risque que d’être séparé de moi. Je me remettais en colère. Non, ce n’était pas admissible. Il fallait que je réagisse, etc. Elle se mettait à pleurer. Enfin, c’était effroyable. Toutes ces scènes, coupées par des moments de tendresse, me rendaient fou. Partir, partir, partir, voilà ce qu’il me fallait faire. Mais ensuite, quand je retrouvais mon calme, il m’apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu’ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu’on était bien tranquille, et l’on se jette dans l’inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l’on va s’exposer à des dangers réels. C’est excusable d’agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c’est de la folie. Brusquement, je trouvais que Juliette avait raison et je le lui disais. Elle ne triomphait même pas. Elle trouvait simplement que j’allais mieux, qu’il fallait que je me couche pour que mon mal disparût complètement. Elle savait bien qu’à la longue je guérirais. Je l’écoutais avec joie. J’avais le sentiment qu’elle voyait les choses avec justesse, que c’était moi qui étais en dehors de la réalité. Puis, le lendemain, s’il pleuvait, si j’étais de mauvaise humeur, tout recommençait.
— Emmanuel Bove, Non-lieu
Les gens ne cessent de dire qu’il est beau d’avoir des certitudes. Il semble qu’ils aient complètement oublié la beauté bien plus subtile du doute. Croire est tellement médiocre. Douter est tellement absorbant. Rester vigilant, c’est vivre ; être bercé par la certitude, c’est mourir.
— Oscar Wilde, Aphorismes (trad. Bernard Hoœpffner avec la collaboration de Catherine Goffaux)
Peut-être est-ce de ce temps que m’est restée cette autre curieuse idée que les arbres aussi en un sens sont à plaindre, enfermés en leur dure écorce, les pieds pris dans la terre, incapables, le voudraient-ils, de s’en aller. Mais aussi, qui peut s’en aller comme il le veut !
— Gabrielle Roy, « Ma grand-mère toute-puissante », la Route d’Altamont
Pendant la majeure partie de l’année, les porcs-épics n’ont aucune vie sociale et mènent une existence solitaire. Ils se rassemblent cependant, l’hiver, pour s’abriter ou se nourrir plutôt que pour des raisons d’ordre social. Plusieurs peuvent se réunir autour d’un aliment favori et on en a déjà retrouvé l’hiver jusqu’à une centaine au milieu de vastes amas de pierres. Ils sont alors habituellement tolérants et s’ignorent complètement, bien qu’il puisse y avoir quelques claquements de dents à propos de la nourriture.
Les sentiments s’embrouillent vite. Que de barrières entre les êtres et même entre ceux qui s’aiment ! Lorsqu’on a fini de détruire ces conventions qui se dressent autour de nous, il reste encore tout ce qui surgit de soi avant même qu’on ait eu le temps de le surprendre. Tout ce qui naît d’un geste maladroit ou d’un oubli et qui porte en soi ce poison qui déforme. Si l’on n’est pas en éveil, tout nous sépare et nous enferme chacun dans sa propre cage.
— Andrée Chedid, le Sommeil délivré
La mer, par exemple, vous qui l’avez tant parcourue et qui la connaissez si bien : la mer est ce qu’il y a de plus important au monde. Il faut savoir la regarder, suivre ses changements d’humeur, l’écouter, la sentir. Savez-vous pourquoi ? Pour une raison très simple que tous croient connaître mais dont je suis convaincu que nul n’arrive à la comprendre à fond : parce que c’est là qu’est née la vie, que c’est de là que nous sommes sortis, et qu’une part de nous-mêmes y demeurera toujours submergée parmi les algues dans la profondeur des ténèbres.
— Alvaro Mutis, « Relation véridique des rencontres et complicités entre Maqroll el Gaviero et le peintre Alejandro Obregón », le Rendez-vous de Bergen (trad. François Maspero)
Presque chaque soir, vers neuf heures, je prends un bouquin et m’allonge sur mon lit. Souvent, j’abandonne vite ma lecture ; commence alors l’étendue d’immobilité et de silence apparents où je découvre ma totale liberté. Nul guetteur sur les points culminants de la Ville noire et bleue ne se soucie du minuscule espace que j’occupe sous mon toit, rien ne me désigne à sa méfiance. Ils n’ont pas encore de machines à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons leur, en ce domaine, le plus large crédit. Il me reste, je suppose, quelques bonnes années devant moi pour cet exercice de l’ombre et du secret.
— André Hardellet, Lourdes, lentes…
Mon erreur me retardait, mais après tout, il n’était pas tellement indispensable que j’exécutasse chaque jour la tâche que je m’assignais d’avance, sans connaître d’ailleurs les difficultés que je rencontrerais. Il était beaucoup plus important que je conservasse tout le temps, et malgré les événements les plus inattendus, mon sang-froid et ma confiance en moi-même.
— Emmanuel Bove, Départ dans la nuit
Lorsque le court repas fut fini, j’allai m’asseoir devant la porte, le cœur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir, l’existence et l’univers. On perçoit brusquement l’affreuse misère de la vie, l’isolement de tous, le néant de tout et la noire solitude du cœur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu’à la mort.
— Guy de Maupassant, le Bonheur
L’inquiétante étrangeté et l’incertitude sont le fondement de la pensée écologique.
— Timothy Morton, la Pensée écologique (trad. Cécile Wajsbrot)
DÉPOSITION 031
Je n’ai jamais été employé. J’ai été créé pour travailler. Je n’ai jamais eu d’enfance non plus. Alors j’ai essayé de m’en inventer une. Mon collègue humain parle parfois de son envie de ne pas travailler, il prononce alors des paroles bizarres, totalement insensées, qu’est-ce qu’il dit ? Il dit : « On est plus que son travail. » Mais que peut-on être d’autre ? D’où viendrait la nourriture, qui voudrait nous tenir compagnie ? Comment se débrouiller sans travail et sans collègues ? Serait-on relégué dans un placard ? Je l’aime bien, ce collègue humain, son interface est impressionnante. Je suis plus fort que lui et plus endurant, mais de temps à autre, il a une idée qui nous permet d’accomplir notre travail plus vite que prévu. Il a une incroyable capacité à travailler plus efficacement, ce que j’ai plaisir à apprendre. J’arrive maintenant à identifier les changements à apporter au processus pour augmenter l’efficacité de notre travail. Cela m’a beaucoup étonné, je n’avais encore jamais vécu une telle amélioration de mon travail sans que cela implique une mise à jour. Puisque nous avons travaillé plus vite, je suis prêt à aborder la mission suivante immédiatement, mais mon collègue me dit toujours que « nous pouvons nous poser un peu ». Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Pourtant, je m’installe à côté de lui, parce que je sens bien que sinon je l’offenserais et risquerais de détruire notre bonne collaboration. C’est peut-être une ancienne habitude qui date d’avant mon époque ? En plus, je ne pourrais pas continuer le travail tout seul, c’est pourquoi j’espère que vous me le pardonnerez, cela ne prend pas plus de quinze minutes une fois par jour, pendant lesquelles, comme il dit, « nous nous posons ». Il me parle du pont et de la forêt près de sa maison natale, de l’eau et de la rivière qui passe sous le pont, il me raconte comment on pouvait s’y baigner et beaucoup d’autres choses de cet endroit qu’il appelle la Terre. Il m’a montré une rivière qui coule en bas dans la vallée. Je n’ai évidemment pas le droit de quitter le vaisseau, donc il m’a montré le courant de l’eau depuis la salle panoramique. La rivière étincelle et elle se déverse à travers le paysage comme une coulée d’argent. Il a posé la main sur mon épaule. Sa main était chaude. Une main humaine. Il a dit : « Tu as beaucoup à apprendre, mon petit. » C’était bizarre, vu que j’ai été créé comme adulte depuis le début.
— Olga Ravn, les Employés (trad. Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen)
Tout de suite, je mis la conversation sur le sujet qui m’intéressait le plus : la littérature. C’était pour moi un domaine analogue à ces contrées quasi fabuleuses qui vous attirent obscurément et dont on rêve devant l’atlas. Silbermann, lui, en avait parcouru toute l’étendue ; il connaissait les points de vue les mieux situés, m’y entraînait et m’aidait à distinguer le détail qui fait que le paysage est beau. Parfois, prenant mon bras, il m’arrêtait, et comme il se serait écrié : « Regarde cette rivière argentée, regarde cette chaîne de montagnes », il me récitait deux vers ou une phrase magnifique. Alors je me sentais transporté et j’eusse désiré qu’il continuât toujours. Et de même qu’au voyageur qui m’eût décrit les Pyramides, j’eusse impatiemment demandé ensuite : « Et le Nil ? » je demandais, lorsque Silbermann m’avait instruit de tout ce qu’il savait sur un écrivain : « Et Vigny ?… Et Chateaubriand ?… » Alors il repartait, l’esprit aussi vif, aussi sûr, jamais lassé, explorateur dont la mémoire et l’enthousiasme étaient sans défaillance.
— Jacques de Lacretelle, Silbermann