Il brisa son miroir d’un coup de tête
pour vivre s’imaginant délivré
Imaginer tout ce qu’il pouvait être
l’emprisonna dans son miroir brisé
Je ne crois plus qu’à mes fenêtres.
— Robert Mallet, l’Espace d’une fenêtre
Il brisa son miroir d’un coup de tête
pour vivre s’imaginant délivré
Imaginer tout ce qu’il pouvait être
l’emprisonna dans son miroir brisé
Je ne crois plus qu’à mes fenêtres.
— Robert Mallet, l’Espace d’une fenêtre
DANS L’ESPACE
Dans cette enveloppe de métal Mör a été envoyé de la Terre vers une autre planète, afin d’en faire le tour une fois et puis de revenir et de raconter ce qu’il a vu. C’est ce qu’on lui avait faire croire ; mais il s’aperçut vite qu’il ne s’agissait que d’une plaisanterie quand il lut le mot, glissé derrière la carte avec un calmar, qui disait : « Cher Mör : à des fins purement expérimentales nous t’avons lancé sur une orbite parabolique, avec des provisions pour quarante ans. Excuses et bon voyage. Les camarades du centre. » Cela voulait dire qu’il ne retournerait jamais d’où il venait et que vers ses soixante-quinze ans il mourrait de faim, pour ne rien dire du pou de l’espace qui s’attaque aux petits cubes d’air solide.
Le vaisseau a la forme d’une pastèque, il n’oscille presque pas autour de son centre de gravité et il a deux fenêtres en forme de hublots ; peintures de fenêtres, puisque si elles étaient de vraies fenêtres on ne pourrait les ouvrir et que dehors il n’y aurait rien à voir. La vie est toujours une plaisanterie : mais Mör a l’avantage de pouvoir apprécier cela en bloc, d’un seul coup d’œil, sans ces hauts et bas fastidieux d’espoirs et de déceptions. Il est désormais libre et maître de soi ; comme les morts, il a sa vie entre les mains.
Les premiers jours de voyage, Mör se croyait presque retourné à sa pure adolescence. Le plaisir de se masturber en état d’apesanteur remplissait ses soirées de présences gracieuses et dociles ; l’absence totale de bruits, de journaux, d’interlocuteurs adonnés à la surveillance morale contribuait à cette disponibilité nouvelle que rien ne dérangeait. Il dormait beaucoup, presque dix heures d’affilée, et quand il s’éveillait, il croyait chaque matin s’éveiller dans un monde nouveau. Il consacrait quelques heures à la promenade, manière de parler, car bien que le vaisseau fût spacieux, presque quatre mètres sur deux, il devait faire ses déplacements en l’air, en s’agrippant à ce qu’il trouvait. Filtrant à travers les branches des arbres, un rayon de soleil frappait soudain le pelage doux d’un écureuil, Mör grimpait à sa poursuite, arrivait devant un fleuve jaune et paresseux, sur le flot lent jaillissait l’éclair de certains poissons qu’il connaissait bien, le beau silence était plein d’oiseaux et tout au fond on voyait un instant passer une longue file de petits bonshommes à chapeaux noirs et à lunettes. Puis il mangeait, un doigt de poulet en poudre et un autre d’eau déshydratée ; puis il se reposait, suspendu au crochet central en résolvant des énigmes, par exemple : passer de « Renard » à « Poule » en changeant une lettre à la fois ; enfin il se mettait au travail. Il avait commencé à composer un long poème intitulé Impressions de voyage, en octosyllabes à rimes pauvres, activité non prévue par les directeurs de projets du centre, à cause de quoi il n’y avait même pas une plume dans le vaisseau, si bien que Mör était obligé de confier ses vers à la mémoire : celle-ci, toutefois, ne possède qu’une capacité limitée, et pour vingt lignes que Mör ajoutait il en oubliant autant. Le soir était entièrement occupé par les visions à yeux fermés, une sorte de cinéma personnel, parfois érotique et parfois de type documentaire.
Quinze ans ont passé ; Mör en a cinquante et théoriquement il lui en resterait plus de vingt, car il a toujours été avec raison parcimonieux dans le manger, le boire et la respiration. Mais il n’y arrivera pas, pense-t-il, lorsqu’il pense ; il n’y arrivera pas pour toute une série de raisons, mais surtout parce qu’il n’en a pas envie. Il a vécu une vie heureuse et paisible et, à la mesure juste, il remercie son sort ; cela ne veut pas dire qu’il doive continuer à vivre indéfiniment, ni qu’il attende quoi que ce soit du lendemain. Dès le départ on lui a dit clairement que son orbite était parabolique, c’est-à-dire qu’il n’arriverait nulle part. Le voyage est tout, et la répétition ; mais Mör s’aperçoit maintenant que même la répétition commence à pâlir, à baver, à se flétrir, comme une gravure tirée trop de fois. De son long poème il ne lui est resté que l’habitude d’ordonner ses pensées en octosyllabes assonancés, par exemple : « Cette tombe où se fit ma vie/Roule dans l’espace infini,/Dans l’inouï, la nuit, l’oubli. » Puis il se demande si, à la place d’ « espace infini », « temps infini » n’irait pas mieux. Puis il laisse courir et reste là à regarder l’intérieur rouillé et délabré de son vaisseau qui s’est entre-temps rempli de calmars bleus à rayures.
— Juan Rodolfo Wilcock, le Stéréoscope des solitaires (trad. André Maugé)
Comme, en plus, le travail de bureau ne produit souvent rien de concret, les critères utilisés pour l’évaluer sont ambigus. La contribution de chacun au bilan de l’entreprise étant difficile à calculer, l’environnement de travail se transforme « en arène d’évaluation morale » basée sur des notions de « développement personnel ». Le directeur « n’est plus un patron, mais un mélange de thérapeute et de gourou », la responsabilité individuelle est diluée et « la carrière d’un individu dépend entièrement de ses relations personnelles ». Être compétent, dans ce contexte, ne veut plus rien dire. Dans cet univers du « despotisme » entrepreneurial doux, la flexibilité et l’adhésion à la culture de l’entreprise (une notion la plupart du temps vague et creuse) font foi de tout, c’est-à-dire de rien qui contribue au bonheur.
J’essayais de régler le problème toute seule, lui répondit Ingrid, […] il m’a semblé que je pouvais, dit-elle, mais j’allais vous appeler, là, j’ai installé le cric, comme tu vois, seulement je n’arrive pas à desserrer les vis de cette putain de roue. Les écrous, dit Dugain. Ou les boulons, intervins-je, ce n’est pas ce qu’on appelle des boulons ? Non, dit Dugain, les boulons c’est autre chose, c’est l’association d’une vis et d’un écrou, c’est un ensemble. Ah oui, dis-je, vous devez avoir raison, en effet. Mettons que ce soient des écrous, dit Ingrid, qui avait les mains noires, par ailleurs, le problème est que ça paraît inenvisageable de les desserrer avec ce truc, là, cette manivelle.
Nous nous penchâmes sur la manivelle, Dugain et moi, parfaitement conscients l’un et l’autre que ce n’était pas le bon mot […].
— Christian Oster, Sur la dune
Les deux hommes avaient une cinquantaine d’années, des manières de chemineaux mais ils s’exprimaient avec une précision non exempte, chez Poussin, de préciosité. La voix de Castel était un peu cassée, lyophilisée, sèche comme un échappement de moteur froid, quand celle de Poussin sonnait tout en rondeur et lubrifiée, ses participes glissant et patinant comme des soupapes, ses compléments d’objet dérapant dans l’huile. Ils vivaient, sans argent, à l’écart des hommes et se nourrissaient de restes récupérés la nuit dans les décharges et les poubelles proches, et parfois également de petits animaux qu’ils savaient capturer, lapins mais aussi hérissons voire lézards, et sexuellement semblaient se satisfaire l’un de l’autre. Ce qui est tout bénéfice pour vous, fit un jour observer Poussin à Victoire. Car faute de quoi vous aurions-nous violée, sans doute, et qu’aurions-nous bien pu faire de vous après ?
— Jean Echenoz, Un an
COMME TOUJOURS
La lampe est encore là,
la table aussi est encore là,
et je suis dans ma chambre encore
et mon désir, ah,
comme toujours soupire encore.
Lâcheté, es-tu encore là ?
et toi, mensonge, aussi ?
J’entends un sombre oui :
le malheur est encore là,
et je suis dans ma chambre encore
comme toujours.
— Robert Walser, Au bureau. Poèmes de 1909
Ils fouillaient les ruines carbonisées de maisons où ils ne seraient pas entrés avant. Un cadavre flottant dans l’eau noire d’une cave entre les détritus et les canalisations rouillées. Il était dans une salle de séjour en partie incendiée et à ciel ouvert. Les planches déformées par l’eau tombaient de guingois dans la cour. Des volumes spongieux dans une bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit puis le remit en place. Tout était humide. En train de pourrir. Il trouva une bougie dans un tiroir. Pas moyen de l’allumer. Il la mit dans sa poche. Il sortit dans la lumière grise et s’arrêta et il vit l’espace d’un bref instant l’absolue vérité du monde. Le froid tournoyant sans répit autour de la terre intestat. L’implacable obscurité. Les chiens aveugles du soleil dans leur course. L’accablant vide noir de l’univers. Et quelque part deux animaux traqués tremblant comme des renards dans leur refuge. Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer.
— Cormac McCarthy, la Route (trad. Francois Hirsch)
J’ai pu penser à Molloy et aux autres le jour où j’ai pris conscience de ma folie, ce n’est qu’à dater de ce moment-là que je me suis mis à écrire les choses telles que je les sens.
— Samuel Beckett, cité par James Knowlson, Beckett (trad. Oristelle Bonis)
Ce que j’écris est la conséquence de tout ce que je me suis toujours refusé à écrire. C’est comme un gym-khana : attention sur ta droite, attention sur ta gauche. C’est éviter les effets appuyés et, autant que possible, un certain nombre de poncifs.
Mais les villes sont égoïstes
et arrachent tout dans leur course,
comme bois mort elles brisent les bêtes
et consument de nombreux peuples.
Et leurs hommes, esclaves des cultures,
perdent équilibre et mesure,
nommant progrès leur traînée de limace ;
la lenteur cède à la vitesse ;
ils ont des sentiments et des fards de catins,
s’enivrent du fracas du métal et du verre.
Comme bernés chaque jour par un leurre,
ils ne peuvent plus être eux-mêmes ;
la force de l’argent s’accroît et les possède,
forte comme un vent d’est, — et eux, petits,
dépassés, attendent de l’alcool
et du poison du sang des hommes et des bêtes
l’élan pour leur agitation vaine.
— Rainer Maria Rilke, le Livre de la pauvreté et de la mort (trad. Arthur Adamov)
C’est d’ailleurs à cela que sert principalement la littérature : créer une camaraderie de soutien moral à distance entre ceux qui éprouvent les plus grandes difficultés à s’intégrer au monde tel qu’il est !
— Denis Grozdanovitch, De l’art de prendre la balle au bond
Ainsi le glacier est un immense fleuve de glace, et bien que son extrémité, emprisonnée sous les eaux, ait une tendance à s’élever, elle est longtemps retenue par l’action de la masse à laquelle elle appartient ; elle continue à plonger jusqu’à ce que la force d’émersion, augmentant toujours, fasse éclater des fragments qui remontent aussitôt à leur niveau naturel ; ces fragments peuvent être des cubes solides d’un demi-mille de côté ou même davantage. La disruption ne s’accomplit pas sans un grand tumulte des eaux, et un fracas qu’on entend au loin. La masse de glace flotte en liberté ; les oscillations que lui avait imprimées cette soudaine rupture finissent par se calmer, puis le bloc de cristal s’abandonne au courant et dérive avec lenteur vers la haute mer. C’est une montagne de glace, un iceberg, maintenant : le glacier a accompli le rôle que lui assigne, dans les régions polaires, la grande loi de la circulation.
— J. J. Hayes, « Voyage à la mer libre du pôle arctique », le Tour du monde
Suivre la route ? Pour quoi faire ? Et jusqu’où ? Ah, s’il [l’Homme en noir] ne m’avait pas dit pour quoi faire, ni jusqu’où, c’est que je devais la suivre seulement pour la suivre, seulement pour la suivre jusqu’au bout, seulement pour elle-même, sans rien chercher, sans rien vouloir, sans vouloir arriver nulle part. Et je devais suivre la route, ne penser qu’à la suivre, désirer seulement ne jamais la quitter.
— Fernando Pessoa, le Pèlerin (trad. Parcidio Gonçalves)
Ne fixe pas la route ; suis-la. Mais la suivre comment, et jusqu’où ? La suivre comme ceux qui viennent de la ville ou s’y rendent, comme ceux qui partent et ceux qui rentrent, comme ceux qui viennent acheter et vendre, comme ceux qui viennent voir et entendre, ou comme ceux qui s’en vont, fatigués d’entendre et de voir ? Comme lesquels de ceux-là ? ou comme quoi de commun à eux tous ? ou de quelle autre manière différente de celle d’eux tous ?
— Fernando Pessoa, le Pèlerin (trad. Parcidio Gonçalves)
I’m certainly not the first to note that the ability to delete, copy, paste, and re-arrange has changed the writing process. If I’d drafted this post on a typewriter, the result would likely be different, but I’m not entirely sure how. Would I have made quicker progress, without trying out so many different variations of the first line? Would having to re-type from the beginning, rather than replacing a single word or phrase, change how I thought about revision? It would be an interesting experiment. At the very least, it would be a relief to use a machine dedicated to writing alone—one that cannot also receive e-mail, news alerts, and Facebook messages. But when I ask my parents about their experiences with typewriters, all I get are horror stories about Wite-Out.