Les deux spéléologues se doutaient qu’il y avait peut-être une galerie inconnue dans cette caverne. Ils ont fait appel à un sourcier il y a quelques mois ; ce dernier a confirmé ce qu’ils pensaient.
Citations
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Une nuit que je ne dormais pas, j’ouvris la fenêtre de ma chambre, et m’accoudant sur la barre d’appui, je regardai le ciel, au-dessus du jardin noyé d’ombre. Le ciel était couleur de violette, des millions d’étoiles brillaient. Pour la première fois, j’eus conscience de cette formidable immensité, que j’essayais de sonder, avec de pauvres regards d’enfant, et j’en fus tout écrasé. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraya » ; j’eus la terreur de ces étoiles si muettes, dont le pâle clignotement recule encore, sans l’éclairer jamais, le mystère affolant de l’incommensurable. Qu’étais-je moi, si petit, parmi ces mondes ? De qui donc étais-je né ? Et pourquoi ? Où donc allais-je, vil fétu, perdu dans ce tourbillon des impénétrables harmonies ? Quelle était ma signification ? Et qu’étaient mon père, ma mère, mes sœurs, nos voisins, nos amis, tous ces atomes emportés par on ne sait quoi, vers on ne sait où… soulevés et poussés dans l’espace, ainsi que des grains de poussière sous le souffle d’un fort et invisible balai ?… Je n’avais pas lu Pascal – je n’avais rien lu encore – et quand, plus tard, cette page que je cite de mémoire, me tomba sous les yeux, je tressaillis de joie et de douleur, de voir imprimés si nettement, si complètement, les sentiments qui m’avaient agité, cette nuit-là…
« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme : et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi le peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point, plutôt qu’à un autre, de toute l’éternité qui m’a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour… »
Toute cette nuit-là, je restai appuyé contre la fenêtre ouverte, sans un mouvement, le regard perdu dans l’épouvante du ciel, et la gorge si serrée que les sanglots, dont était pleine ma poitrine, ne pouvaient s’en échapper, et me suffoquaient. Mais le matin enfin reparut ; l’aube se leva, et avec elle la vie qui dissipe les songes de mort. Des portes s’ouvrirent, des volets claquèrent sur les murs ; une pie s’envola d’une touffe de troènes ; les chats, bondissant dans l’herbe, rentrèrent de leurs chasses nocturnes. Je vis la bonne, qui balaya le seuil de notre maison ; je vis ma sœur aînée qui porta sa cage à serins, sur une petite table du jardin, près de la pelouse, et se mit en devoir de la nettoyer, d’en changer l’eau dans les godets. Les serins pépiaient, et ma sœur leur répondait d’une voix aigre, car sa voix, même dans l’émotion, même dans la tendresse, gardait une intonation de glapissement mauvais. De la fenêtre où je l’observais, elle était hideuse, ma sœur. Sa silhouette revêche chagrinait le réveil si pur, si frais du matin, par la discordance d’un sale bonnet de nuit et d’une camisole fripée. Son jupon noir, mal attaché aux hanches, pendait, d’une façon désagréable, sur d’impures savates qui traînaient sur l’allée, pareilles à de répugnants crapauds. Elle avait une nuque méchante, un profil dur et sec de vieille fille, un crâne obstiné. Je ne sais pourquoi elle m’irrita, plus que de coutume. J’aurais voulu la battre, j’aurais voulu, à coups de marteau, faire pénétrer dans ce crâne un peu de la clarté de ce virginal matin… Je descendis au jardin, et courant vers elle, presque menaçant, je lui empoignai le bras, et criai :
— Sotte !… sotte !… sotte !… Tu ferais mieux de regarder les étoiles, la nuit…
Ma sœur poussa un cri, effrayée de ma voix, de mon regard, et s’enfuit en appelant : « Au secours ! »
— Octave Mirbeau, Dans le ciel
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“One reason I think it is particularly important for us to talk about this now is that we may be the last generation that can remember life before,” Rosenstein says. It may or may not be relevant that Rosenstein, Pearlman and most of the tech insiders questioning today’s attention economy are in their 30s, members of the last generation that can remember a world in which telephones were plugged into walls.
It is revealing that many of these younger technologists are weaning themselves off their own products, sending their children to elite Silicon Valley schools where iPhones, iPads and even laptops are banned. They appear to be abiding by a Biggie Smalls lyric from their own youth about the perils of dealing crack cocaine: never get high on your own supply.
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« Monsieur Samsa », lançait à présent le fondé de pouvoir en haussant la voix, « que se passe-t-il donc ? Vous vous barricadez dans votre chambre, vous ne répondez que par oui et par non, vous causez de graves et inutiles soucis à vos parents et – soit dit ne passant – vous manquez à vos obligations professionnelles d’une façon proprement inouïe. Je parle ici au nom de vos parents et de votre patron, et je vous prie solennellement de bien vouloir fournir une explication immédiate et claire. Je m’étonne, je m’étonne. Je vous voyais comme quelqu’un de posé, de sensé, et il semble soudain que vous vouliez vous mettre à faire étalage de surprenants caprices. Le patron, ce matin, me suggérait bien une possible explication de vos négligences – elle touchait les encaissements qui vous ont été récemment confiés –, mais en vérité je lui ai presque donné ma parole que cette explication ne pouvait être la bonne. Mais à présent je vois votre incompréhensible obstination et cela m’ôte toute espèce d’envie d’intervenir le moins du monde en votre faveur. Et votre situation n’est pas des plus assurées, loin de là. Au départ, j’avais l’intention de vous dire cela de vous à moi, mais puisque vous me faites perdre mon temps pour rien, je ne vois pas pourquoi vos parents ne devraient pas être mis au courant aussi. Eh bien, vos résultats, ces temps derniers, ont été fort peu satisfaisants ; ce n’est certes pas la saison pour faire des affaires extraordinaires, et nous en convenons ; mais une saison pour ne pas faire d’affaires du tout, cela n’existe pas, monsieur Samsa, cela ne doit pas exister. »
— Franz Kafka, la Métmorphose (trad. Bernard Lortholary)
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COMPLAINTE DES JOURNÉES
Monologue, s.v.p.(Il arrive, reste une minute profondément absorbé, tire un flacon de sels de son chapeau claque, l’hume convulsivement à sept reprises, puis commence, si résigné.)
Ayant quitté mon lit… peuh… à l’heure ordinaire,
J’ai très spontanément caché mon pauvre corps
— Après avoir lavé ce qu’on laisse dehors —
Sous des choses en drap d’une coupe arbitraire.Et je n’étais pas le seul !
Dans une maison… propre, un être m’a coiffé
Puis rasé (menaçant !) sans me faire d’entailles,
Et je lui ai remis de petites médailles,
Car j’avais remarqué que c’est ainsi qu’on fait.Et je n’étais pas le seul !
Dans une autre… maison, j’ai devant une… table,
Mangé des plantes cuites et puis de la chair
De bêtes des forêts, du ciel et de la mer,
Et bu. (Tout ce qu’ici j’avance est véritable).Et je n’étais pas le seul !
Je rencontrais des gens. Nous nous félicitions
De nous voir. Être au monde, au fond, simple aventure ?
Puis des dames, parfois plus belles que nature,
Qui me causaient… différentes impressions.Et je n’étais pas le seul !
Puis encor des gens pas plus que moi z’insolites ;
Des affiches — Des boîtes à chevaux pensifs ;
Et des vendeurs de tout, sachant mille tarifs !
Je leur donnais parfois des médailles susdites.Et je n’étais pas le seul !
J’ai parlé au passé, au présent, au futur !
J’ai appris divers faits dont j’ai flairé les causes !
À mon tour j’ai soutenu mille et mille choses
De tout ordre, et d’un air exorbitamment sûr.Et je n’étais pas le seul !
Puis remangé. Puis dans les lieux où je travaille,
Écrit des faits historiques mais compilés,
Et des messieurs prudents, là, m’ont renouvelé
D’une provision de petites médailles.Et je n’étais pas le seul !
Enfin, dévêtu, je me suis, acte peu subtil
Réintégré entre mes draps. — Que de choses ! j’y rêve…
Pourtant l’Humanité ne peut se mettre en grève
N’est-ce pas ? Alors, quoi ? quoi ? rien (furioso) — Ainsi soit-il.(Muet, immobile, il couve ces gens de ses yeux mélancoliques, fait un geste d’universelle résignation — et se fond.)
— Jules Laforgue, les Complaintes
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Si je n’avais plus qu’un quart d’heure à vivre, je crois que je penserais ainsi : je vais reprendre celui de mes livres que je préfère et je vais essayer de le rendre meilleur, autant qu’il est possible. Ce livre que je préfère, ce serait Sound and Fury. Mais, comme les autres, il reste bien loin du rêve qui l’a inspiré. J’ai toujours terminé mes livres avec colère et avec fatigue, car ils sont tous ratés, ils sont tous des caricatures de mon rêve. Je les ai rejetés avec la hâte d’en finir, avec l’espoir de m’approcher plus près de la perfection la prochaine fois.
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Il peut exister une histoire qui se continue, un roman véritablement libre, ouvert, qui ne s’interdit rien […]. Qui ne serait ni esclave de la tradition, ni esclave de la lutte contre cette tradition, mais qui s’autoriserait tout, sans mépris, sans ignorance et sans limites. Au cœur de cette antique salle de jeux qu’est la littérature, l’écrivain n’est plus obligé de jeter les vieux jouets par la fenêtre ; il peut changer leurs usages ou en fabriquer d’autres. Aucun écrivain ne devrait se sentir étouffé dans aucun héritage, il peut emprunter plusieurs traditions, tour à tour ou ensemble, dans sa vie comme dans son œuvre, et les faire entrer, étrangères ou natales, anciennes et nouvelles, dans une grande chambre romanesque pour en faire une à soi.
— Sophie Divry, Rouvrir le roman
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Prenons l’exemple du passé simple. Il a été très désaimé au XXe siècle. Roland Barthes (1915-1980) considérait que derrière lui « se cache toujours un démiurge, dieu ou récitant », bref « l’image d’un ordre ». Annie Ernaux (née en 1940) se fait la continuatrice de cette répulsion lorsqu’elle déclare : « Je suis d’accord avec Barthes quand il dit que le passé simple signifie, proclame avant tout : “Je suis la littérature.” » Quant à Christian Prigent (né en 1945), il pousse plus loin le discrédit esthétique en disant : « Je vois mal comment on peut aujourd’hui utiliser le passé simple sans rire. »
Ce désamour du passé simple s’inscrivait en réaction contre un style jugé trop classique, une fiction trop sûre d’elle-même et une époque éditoriale particulière. Notre intelligence créative ne gagnerait rien à perpétuer éternellement cette condamnation (ou cette ironie). Je n’ai guère envie de défendre le passé simple en tant que tel, ce serait aussi peu fructueux que de le persécuter. Je préfère conclure des citations précédentes non qu’il faut l’éradiquer, mais qu’il faut être conscient de l’effet « littéraire » que le passé simple imprime à un récit, à la fois un peu glaçant, et par ailleurs assez enchanteur, car rappelant les récits d’enfance.
Une issue serait de se chercher d’autres ennemis. Je pense que beaucoup d’écrivains de ma génération sont maintenant fatigués du présent de l’indicatif, par exemple. L’autre solution peut être de transplanter dans un autre terreau les anciennes techniques stylistiques. Utiliser le passé simple dans un contexte inhabituel afin de voir ce que donnent ces techniques si on les courbe dans des directions inattendues. Une autre attitude consiste à en rire, voire à les pousser à l’excès. Enfin, on peut ne pas s’en occuper du tout, car l’enjeu du texte se passe ailleurs, comme l’a compris Sarraute en relisant Kafka.
— Sophie Divry, Rouvrir le roman
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À plusieurs reprises j’ai essayé de démontrer à ma tante Solange pourquoi elle avait tort de croire que Dieu existe autrement que sous la forme d’un mot, mais elle n’a jamais voulu entendre mes explications et m’a régulièrement accusé de parti pris ou de sophisme, malgré les preuves irréfutables que je lui apportais. Ainsi, je lui ai fait valoir que le Dieu des religions monothéistes a été inventé très tard dans l’histoire de l’humanité, bien après l’écriture qui représente une condition de sa création. Il aura fallu que les humains perfectionnent beaucoup leur mode de vie, sortent de la précarité et du nomadisme, abandonnent la cueillette pour la récolte et la chasse pour l’élevage, inventent le temps libre, et emplissent leurs loisirs fraîchement découverts de grivoiseries, de jeux et de controverses. J’imagine de vieux juifs très espiègles et lassés des potins comme des tournois d’osselets, qui se seront lancé le défi d’inventer le mot le plus imprononçable que leur langue permettait d’écrire. Ils auront tâtonné jusqu’à trouver le tétragramme désignant une fiction à laquelle ils auront prêté des propriétés aussi inimaginables que son nom : infinie, immortelle, incréée, ubiquitaire, omnisciente, toute-puissante. Alors ils auront constaté qu’ils venaient de créer, en même temps qu’une pépite poétique, une inépuisable matrice conceptuelle. S’étendait devant eux le domaine enchanté du négatif ouvrant à la philosophie des territoires encore totalement vierges : le non-être, le non-soi, le non-blanc dont on peut se demander jusqu’à la fin des temps si c’est le noir ou autre chose, et la non-vie qui nourrit des interrogations analogues sur la minéralité, le jadis et la mort. Je sens d’instinct que ce petit jeu les amusait au plus haut point et leur donnait envie de revenir palabrer le soir, une fois les chèvres traites et les outils rangés, pour explorer plus avant les fonctions heuristiques de leur tétragramme fondateur. Ils en arriveraient même à postuler que les signes du tétragramme étaient en eux-mêmes des êtres purement négatifs, opérant dans un strict jeu d’oppositions entre eux et totalement disjoints du réel. Mais par malheur quelque faux savant, prenant appui sur ces spéculations audacieuses, aura sans doute suggéré que le négatif du négatif produit nécessairement un positif. Alors un esprit faible, donnant crédit à cette fantaisie et cherchant par tous les moyens à calmer la tourmentante question du sens de la vie, en aura déduit contre toute raison que ce mot imprononçable existait bel et bien quelque part et que ce devait être dans le ciel. Ramenant par la bande un animisme immémorial, il aura poussé jusqu’à prétendre que ce mot imprononçable pourrait se fâcher s’il se sentait désavoué. À partir de quoi on lui inventerait un visage, une barbe, des pouvoirs et des sentiments, disputerait pendant des millénaires pour savoir si la mère de son fils l’avait ou non conçu dans l’étreinte, s’il avait créé le mal en même temps que le bien, si sa miséricorde était gratuite ou à vendre, et mille autres questions aussi oiseuses justifiant qu’on allume des bûchers, vende le salut de l’âme au prix fort et défenestre les mal-pensants. Hélas, ma tante Solange a pris une fois pour toutes le parti de l’esprit faux contre les espiègles : elle peut jurer, comme si elle en avait été témoin, que Moïse a gravé la tablette rapportée du Sinaï sous la dictée d’une voix céleste, que le type surpris en grande conversation avec Marie était bien un ange, et que l’éternité s’accorde avec le temps monnayable du purgatoire. À la fin de chacune de mes démonstrations, elle me répond de sa voix la plus suave que c’est aux chrétiens une occasion de croire que de rencontrer l’incroyable, blague de Montaigne qu’elle prend dramatiquement au sérieux et qui la décharge de tout effort d’argumentation. De toute façon, il est bien difficile de discuter avec ma tante Solange, persuadée que les avions peuvent s’immobiliser en plein ciel lorsqu’il leur faut laisser passer un vol prioritaire, et certaine d’avoir elle-même vécu cette situation lors d’un atterrissage de nuit.
— Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond
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Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.
— Blaise Pascal, Pensées
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Je la remerciai de son offre généreuse, mais lui dis que je ne me sentais pas vraiment dans mon assiette, car j’avais subi un grand choc ce matin-là, suivi d’un autre dans l’après-midi. Quelle sorte de choc ? demanda-t-elle. J’ai vu quelqu’un, dis-je. Ça peut faire un choc, admit-elle. Nous parlâmes alors pendant quelques minutes du choc ressenti, comme on l’a vu, dans la plupart des interactions. Cela devient un véritable problème, dis-je. On hésite chaque matin à abandonner la position horizontale, dit-elle.
— Laird Hunt, Une impossibilité (trad. Christophe Marchand-Kiss)
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L’histoire se complique, parce qu’il s’y mêle un écrivain, Iakoub Khadjbakiro, et que, lorsque le monde lui déplaît sous tous ses angles, l’écrivain, sur le papier, métamorphose le tissu de la vérité. Il ne se contente pas d’énoncer, sur un ton d’amertume dépitée, ce qui l’entoure. Il ne reproduit pas trait pour trait l’élémentaire brutalité, l’animale tragédie à quoi se réduit le destin des hommes. S’il procédait ainsi, il se dégoûterait vite, il se lasserait. Il composerait seulement de petits tableaux anecdotiques, il étofferait médiocrement la médiocre réalité. Il n’éprouverait aucun plaisir à son art et vite cesserait d’écrire. Au lieu de cela, il choisit, de la vie réelle, les brins les plus ténus, ombres et harmoniques, et à ses souvenirs il les entremêle, à des visions qu’il a eues pendant son sommeil et qu’il chérit, à son passé il les entrelace, aux impatiences, aux erreurs, aux croyances déçues de son enfance. Selon son humeur il reconstitue et remodèle, dans sa tête, ce qu’il a vu.
Aux hideurs de l’actualité Iakoub Khadjbakiro avait coutume, dans ses livres, de substituer ses propres images absurdes. Ses propres hallucinations partiales, inquiétantes et inquiètes. La plupart du temps, mais pas toujours, évidemment, il obéissait à des règles logiques. Il dépeignait le monde contemporain, sur les mots il réfléchissait son expérience personnelle, il scrutait sa génération, celle qui s’était sabordée dans la veulerie et les renoncements. À son avis, les rêves contenaient des clés indispensables pour comprendre l’état du monde, pour apprécier les données de l’époque historique, le niveau moral auquel l’humanité stagnait depuis des siècles. C’est pourquoi, en son analyse des choses, il incluait de vastes portions oniriques de l’univers. Sur ses portraits d’hommes et de femmes il greffait des comportements somnambulaires, des modes nocturnes de pensée. À ses personnages il prêtait des desseins saugrenus, proches de la folie. Iakoub Khadjbakiro semblait travailler sur d’abstraites fantasmagories, mais soudain ses mondes parallèles, exotiques, coïncidaient avec ce qui était enfoui dans l’inconscient du premier venu. Soudain, par le souterrain des mirages, on débouchait sur la place principale de la capitale. On se retrouvait bel et bien à Chamrouche, avec sa vie quotidienne touffue, banale, et avec les millénaires cancers toujours actifs en chacun, les millénaires barbaries, les millénaires reculades. Exotique est le terme que l’on applique à des particules déconcertantes, mais fondamentales, de la matière.
Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait souvent à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps, au cœur de ce que refoulent et nient les gens qui passent. Au cœur des mauvais rêves de Chamrouche. Mais Iakoub Khadjbakiro vivait aussi sa propre histoire. Elle pouvait se définir ainsi : il souffrait de rédiger des ouvrages peu conformes au goût du public, remplis d’énigmes que peu de lecteurs décortiquaient, des textes pour oiseaux perdus qui ne lui assuraient aucun succès et lui attiraient la réprobation des services frondistes. Il aurait voulu bâtir un livre plus efficace, où la poésie ne s’interposeraient pas entre lui et sa dénonciation de l’idéologie dominante, une œuvre sans décalages, sans chimères, sans emboîtures. Il projetait d’y consacrer toutes ses forces, d’y sacrifier la paix relative de son existence. Mais il ne réussissait pas à mettre en pages, sans métaphores, sa répugnance, la nausée qui le saisissait en face du présent et des habitants de ce présent. En outre, écrire selon la mode du jour, selon les canons en vigueur, correspondait pour lui à une lâcheté dont il ne voulait pas se salir la conscience. À une capitulation devant la forme, les couleurs, la respiration, l’intelligence, la sensibilité et la langue mensongères d’un système où rien n’était innocent et impollué.
Avec Iakoub Khadjbakiro on aborde donc l’histoire d’un homme qui vit dans l’angoisse de ne pas être limpide, un homme que le réel obsède vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qui pourtant s’exprime de manière ésotérique, sibylline, en logeant ses héros dans des sociétés nébuleuses, à des époques inconnaissables.
— Antoine Volodine, Alto solo
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Il en allait de même avec les romans. En cette année de première, notre programme scolaire recouvrait la littérature des XVIIIe et XIXe siècles — mais je m’étais déjà procuré le volume consacré au XXe siècle, dans cette même collection « Lagarde et Michard » qui présentait chronologiquement les grands auteurs et leurs œuvres. Toujours porté aux classements, j’avais remarqué que Proust, Gide, Valéry et Péguy occupaient le plus grand nombre de pages, comme s’il s’agissait des quatre principaux écrivains modernes. J’avais également noté que Louis-Ferdinand Céline (considéré par mon oncle Albert comme le meilleur romancier français du XXe siècle) n’apparaissait que brièvement dans ce manuel. Au contraire, l’école du « nouveau roman » faisait l’objet de maints développements qui la désignaient comme le mouvement majeur de la littérature contemporaine.
Bien qu’ils fussent encore jeunes, Marguerite Duras, Michel Butor, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute apparaissaient comme les successeurs incontournables des plus grands écrivains du passé. Comme je l’avais déjà observé pour Boulez ou Stockhausen, des spécialistes autorisés avaient inscrit d’emblée leurs noms au cœur de la grande Histoire ; et ces recommandations donnaient l’impression que la modernité se répétait sans fin, identique à elle-même. Ainsi, tous ces auteurs poursuivaient, plus radicalement encore, la rénovation du roman entreprise au début du siècle. S’efforçant seulement d’aller « plus loin » que Proust, Kafka, Joyce ou Faulkner, ils avaient aboli davantage encore la chronologie, le personnage, l’intrigue, le sens, pour concentrer toute leur attention sur l’invention d’une écriture nouvelle.
Pourtant, ces épais romans me semblaient totalement incompréhensibles. À la bibliothèque municipale, j’empruntai L’Herbe, Les Gommes, La Modification, mais je n’y retrouvai aucun de ces enchantements ni de ces surprises qui faisaient, à mes yeux, la saveur de l’art. Nulle vérité troublante, nulle beauté imaginaire n’accrochait mon attention pour m’entraîner d’une page à l’autre ; et l’impression s’aggravait encore dans le chapitre suivant consacré à la Nouvelle Critique : toute une littérature qui semblait se contenter de commenter la littérature. Pis encore, ce manuel scolaire ne me laissait pas supposer que le roman contemporain ait pu suivre d’autres voies, en France ou ailleurs ; je préférai donc m’en retourner vers les histoires loufoques d’Alphonse Allais ou l’étrange monsieur Plume d’Henri Michaux.
Dans ce rapide survol de la modernité officielle, je m’arrêtai seulement à une série de photographies en couleurs illustrant le chapitre consacré au « nouveau théâtre ». L’une représentait deux hommes enfoncés dans des poubelles d’où ressortaient leurs têtes clownesques. Sur un autre cliché, une vieille femme émergeait d’une énorme mamelon, en tenant au-dessus d’elle une parasol. Quelque chose de drôle, d’étrange, d’inattendu m’avait immédiatement fasciné dans ces images. Sans plus tarder, je dévorai En attendant Godot et Fin de partie de Samuel Beckett, qui devint ma nouvelle idole. L’écrivain irlandais installé en France, présenté par Lagarde et Michard comme une des pères du « nouveau roman », possédait les qualités étrangères à ses émules : ce goût de raconter, cette fantaisie dans l’invention, cette liberté, et surtout ce rire qui exprime le plaisir de l’esprit — tout comme la volupté visuelle ou auditive prolonge le mystère de la peinture et de la musique.
— Benoît Duteurtre, l’Été 76
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Plus on hésite devant la porte, plus on devient étranger.
— Franz Kafka, « [Retour] » (trad. Stéphane Pesnel)
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Je me sens souvent si étranger à ce monde que je ne serais pas surpris de recevoir un de ces jours un avis d’expulsion en bonne et due forme.
— Éric Chevillard, l’Autofictif