Or K. n’est ni innocent, ni coupable. C’est un homme culpabilisé, ce qui est une chose toute différente. Je feuillette le dictionnaire : le verbe culpabiliser a été utilisé pour la première fois en 1946 et le substantif culpabilisation encore plus tard, en 1968. La naissance tardive de ces mots prouve qu’ils n’étaient pas banals : ils nous faisaient comprendre que chaque homme (si je peux moi-même jouer avec des néologismes) est culpabilisable ; que la culpabilisabilité fait partie de la condition humaine. Soit à cause de notre bonté qui craint d’avoir blessé les faibles, soit à cause de notre couardise qui a peur de froisser ceux qui sont plus forts que nous, la culpabilisabilité est toujours avec nous.
Citations
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Nous mangeons ce qu’il y a dans les conserves.
Quelque chose gruge ce qu’il y a dans nos os,
gruge et gruge,
les rats rongent les cadavres dans la cale.
(Nous mangerons bientôt les rats.)
La glace nous cerne et dévore le vaisseau.
La glace mange la pierre, le bois, la terre.
La glace mange les hommes.
(Nous mangerons bientôt la glace.)Regardez.
Les radiographies du crâne
ne révèlent rien.
Il est rempli de glace.— David Solway, Passage de Franklin (trad. Marie Frankland)
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La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. L’ermite s’efface. Il n’envoie plus de traces numériques, plus de signaux téléphoniques, plus d’impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. Il pratique un hacking à l’envers, sort du grand jeu. Nul besoin d’ailleurs de gagner la forêt. L’ascétisme révolutionnaire se pratique en milieu urbain. La société de consommation offre le choix de s’y conformer. Il suffit d’un peu de discipline. Dans l’abondance, libre aux uns de vivre en poussah mais libre aux autres de jouer les moines et de vivre amaigris dans le murmure des livres. Ceux-ci recourent alors aux forêts intérieurs sans quitter leur appartement.
— Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
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Peu de temps après cette singulière histoire, Lesca tomba gravement malade. Depuis un mois déjà, il avait remarqué que sitôt sa toilette terminée, comme si le simple contact de l’eau avait suffi, un mal de tête intolérable le prenait. Il n’osa plus se laver. Pendant deux ou trois jours il alla mieux. Puis ce fut le simple fait de prendre son petit-déjeuner qui lui causa ces maux de tête affreux. Il s’en priva. Pour éviter ces douleurs, il aurait fallu, selon lui, des conditions de vie idéales. Aucun bruit, aucun effort, aucune brusquerie, et surtout aucune émotion. Il essaya alors de trouver ces conditions idéales, mais comme c’était impossible, il se mettait à chaque instant en colère. On voulait le tuer. Le monde était ligué contre lui, etc. Puis son état s’aggrava. Un matin il se réveilla tremblant de peur. Il venait de lui apparaître que même des conditions idéales de vie ne lui suffisaient plus.
— Emmanuel Bove, Un homme qui savait
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89.
Il a eu un « burned out », mot qui explique tout
sauf ce qu’y a dessous et qu’on ne peut pas dire :
hé bien ! vous si pédant, dites-le donc pour nous
et qu’on sache enfin tout de ce désastre horrible !Il y a que le corps porte en lui une histoire
que l’on connaît mais qu’on feint de ne pas connaître
parce qu’elle fait voir une chose trop noire
qu’on voudrait qu’elle n’ait pas existé peut-être.Hélas ! elle est toujours là et elle rayonne
incessamment au cœur de celui qui la porte,
si vous faites tout pour qu’elle n’ennuie personne,
pourtant elle refrappera à votre porte.« Il a eu un burned out. » Voilà que tout s’explique
sauf ce qu’il porte en lui et qui est sans réplique.— William Cliff, Matières fermées
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Il se plaisait parfois à imaginer qu’il était devenu sans y prendre garde un éternel semi-retraité. Bien sûr, il n’avait jamais travaillé avec beaucoup d’acharnement ni accumulé une grande ancienneté, et il eût été possible d’objecter qu’il agissait précipitamment et contre les règles, mais cette semi-retraite, quoique hâtive, convenait tout à fait à son tempérament. Il aurait aimé entendre plus souvent les jeunes gens répondre à l’éternelle question : « Qu’est-ce que tu veux faire dans la vie ? — Je ne sais pas, ceci ou cela, mais avec modération ! » En devenant un éternel semi-retraité, Mèche-au-Vent sentait qu’il avait acquis une grande liberté par rapport à toutes les professions, à la limite il aurait pu se faire boulanger, camionneur, grutier, plombier, fleuriste ou bouquiniste, à la condition de ne pas travailler plus de deux ou trois jours par semaine. Ce système avait ses avantages, permettait une grande polyvalence et n’excluait que les professions qui exigent un engagement total et exclusif : cadre, président d’une grande nation, etc.
— Simon Nadeau, l’Art de rater sa vie
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Ceux qui m’entourent et me soignent se déclarent résolument optimistes en ce qui concerne mon état. Ils me paraissent même soulagés comme si je venais de franchir un cap difficile dans l’évolution de ma maladie. À les entendre, je ne tarderai pas à sortir, à respirer l’air frais, à reprendre des activités. Mais ils se refusent toujours à m’éclairer sur le mal qui m’a abattu, sur les conditions de mon sauvetage, sur les raisons véritables de mon hospitalisation. Ce qui me réjouit surtout, c’est que les périodes au cours desquelles j’ai la force de parler s’allongent sensiblement. Certes, je retourne encore très vite à ma prostration, mais je ne suis plus angoissé à la perspective de subir ces interminables sommeils. Alors que jusqu’ici ils me fatiguaient, maintenant ils me sont réparateurs. D’ailleurs il me semble que j’écris de mieux en mieux. Les épisodes fantastiques et cruels ne m’effraient plus, ils sèment moins de désordre dans mon esprit. Au surplus, il advient que les masses apeurées et les dirigeants rondouillards qui peuplent ma mémoire me deviennent sympathiques. M’étant confié à ce sujet au médecin-chef, il m’a expliqué qu’une réconciliation générale entre le monde et moi était en vue. Ainsi, à mesure que le livre avançait, nous nous acheminions la main dans la main, lui vers sa fin, moi vers la guérison.
— René-Victor Pilhes, l’Imprécateur
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Nous restâmes un moment sans mot dire. Un moment, pour nous, cela pouvait représenter plusieurs minutes, ou quelques semaines, ou encore nettement plus. D’après Myriam, d’après ce qu’elle nous avait exposé beaucoup plus tôt, le temps autour de nous s’écoulait par paquets incohérents, sans échelle de durée, par petites ou grosses vomissures dont nous ne pouvions pas avoir conscience. Selon sa théorie, nous étions entrés non seulement dans un monde de mort, mais dans un temps qui fonctionnait par à-coups et qui, surtout, n’aboutissait pas. Comme nous ne saisissions pas bien ce qu’elle entendait par là, elle insistait sur l’absence de continuité, sur les ruptures brutales, l’inachèvement de quelque moment que ce fût, long ou court. L’inachèvement était le seul rythme auquel nous pouvions nous raccrocher pour mesurer ce qui subsistait de notre existence, l’unique forme de mesure à l’intérieur de l’espace noir. Plus elle tentait de nous décrire en détail le système temporel qu’elle avait en tête, moins nous en comprenions les bases. Elle avait repris plusieurs fois ses explications, puis, découragée, elle avait renoncé à essayer de nous convaincre. Pourtant, après un moment, disons après un an ou deux, ou peut-être moins, ou peut-être plus, nous avions mis en pratique ses suggestions. Nous le faisions par amitié, par désœuvrement et par curiosité collective. Comme dans nos ténèbres nous n’avions aucun meilleur repère matériel autre que celui de la parole, chacun de nous, à son tour, avait proféré un discours. L’idée était d’inventer des récits, des narrats, de mettre en scène quelques personnages issus de presque nulle part ou de nos très vagues souvenirs et, surtout, de voir si nous pouvions boucler notre histoire et donc contredire la théorie de l’inaboutissement que Myriam, notre petite sœur, continuait à défendre. Or, tout à fait indépendamment de notre volonté, nos histoires s’interrompaient brusquement et comme sans raison, et il était impossible de les reprendre. Quand nous tentions de les poursuivre, elles étaient déjà déchirées, noircies et insaisissables. La suite n’était pas venue et elle ne venait pas. Ce ne sont pas des narrats, avait un jour conclu avec dépit Myriam, ce sont des interruptats. Nous nous étions mis d’accord sur le terme, et, de temps en temps, l’un de nous s’arrêtait dans sa marche, faisait l’expérience de la parole. À de rares exceptions près, le phénomène de soudaine cassure se reproduisait.
— Lutz Bassmann, Black Village
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Innombrables sont les ruses, me suis-je dit à voix basse, qui nous permettent d’oublier momentanément le monde qui nous entoure. Car ne sommes-nous pas tous, un jour ou l’autre, un peu lassés par le monde qui nous entoure ? Nous trempons 99 % du temps dans les fruits un peu ramollis de notre jardin intérieur, à cueillir les fruits, à manger les fruits. Nous habitons dans des logements dont l’air, le sol et le reste sont saturés de peaux mortes – les nôtres – que dévorent des acariens parfaitement adaptés aux qualités de notre épiderme. Et des insectes se regroupent autour des acariens et les dévorent, puis se font dévorer à leur tour par des oiseaux qui, directement ou indirectement, trouvent leur chemin jusque dans notre assiette. Et cette roue tourne sans interruption ! Alors, quoi de plus normal que de vouloir, de temps à autre, s’extirper de cet environnement immédiat pour s’égarer dans un endroit lointain ? Mais au moment de choisir le lieu et les modalités de son évasion, chacun doit suivre ses prédispositions – surtout, ne jamais imposer aux autres sa manière de fuir ! – voilà qui me semblait particulièrement sage.
— Laurent Lussier, Un mal terrible se prépare
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Nous nous tûmes. Moi aussi, je me demandais maintenant ce que signifiait le rêve, quelle peur ou quel désir il exprimait, lorsque Jude dit : « Quand tu es au chômage depuis quelque temps et que tous tes plans ont échoué – en fait, quand tu les reconsidères, ils te paraissent absurdes – tu recommences, comme cela m’est déjà arrivé, à te sentir exclu des affaires de l’humanité. Tout à fait exclu. Tu mènes une vie personnelle et, malgré ta femme et ton père, tes parents et tes amis, une vie solitaire. Tu te demandes combien de temps cela peut durer ; tu te mets à penser presque exclusivement à économiser ton argent, au lieu de le dépenser ; tu n’as plus envie de rencontrer les gens que tu connais. L’autre jour, par hasard, j’ai revu un parent assez pauvre que j’avais toujours accueilli de la façon la plus amicale. Cette fois-là, quand je le vis marcher tout seul, se parlant à lui-même, je me suis écarté jusqu’à ce qu’il ait disparu. »
— Charles Reznikoff, le Musicien (trad. Emmanuel Hocquard et Claude Richard)
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Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J’y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d’instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l’inévitable ; partout, les éboulements du hasard. Je m’efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d’or, ou l’écoulement d’une rivière souterraine, mais ce plan tout factice n’est qu’un trompe-l’œil du souvenir. De temps en temps, dans une rencontre, un présage, une suite définie d’événements, je crois reconnaître une fatalité, mais trop de routes ne mènent nulle part, trop de sommes ne s’additionnent pas. Je perçois bien dans cette diversité, dans ce désordre, la présence d’une personne, mais sa forme semble presque toujours tracée par la pression des circonstances ; ses traits se brouillent comme une image reflétée sur l’eau. Je ne suis pas de ceux qui disent que leurs actions ne leur ressemblent pas. Il faut bien qu’elles le fassent, puisqu’elles sont ma seule mesure, et le seul moyen de me dessiner dans la mémoire des hommes, ou même dans la mienne propre ; puisque c’est peut-être l’impossibilité de continuer à s’exprimer et à se modifier par l’action qui constitue la différence entre l’état de mort et celui de vivant. Mais il y a entre moi et ces actes dont je suis fait un hiatus indéfinissable. Et la preuve, c’est que j’éprouve sans cesse le besoin de les peser, de les expliquer, d’en rendre compte à moi-même. Certains travaux qui durèrent peu sont assurément négligeables, mais des occupations qui s’étendirent sur toute la vie ne signifient pas davantage. Par exemple, il me semble à peine essentiel, au moment où j’écris ceci, d’avoir été empereur.
Les trois quarts de ma vie échappent d’ailleurs à cette définition par les actes : la masse de mes velléités, de mes désirs, de mes projets même, demeure aussi nébuleuse et aussi fuyante qu’un fantôme. Le reste, la partie palpable, plus ou moins authentifiée par les faits, est à peine plus distincte, et la séquence des événements aussi confuse que celle des songes. J’ai ma chronologie bien à moi, impossible à accorder avec celle qui se base sur la fondation de Rome, ou avec l’ère des Olympiades. Quinze ans aux armées ont duré moins qu’un matin d’Athènes ; il y a des gens que j’ai fréquentés toute ma vie et que je ne reconnaîtrai pas aux Enfers. Les plans de l’espace se chevauchent aussi : l’Égypte et la vallée de Tempé sont toutes proches, et je ne suis pas toujours à Tibur quand j’y suis. Tantôt ma vie m’apparaît banale au point de ne pas valoir d’être, non seulement écrite, mais même un peu longuement contemplée, nullement plus importante, même à mes propres yeux, que celle du premier venu. Tantôt, elle me semble unique, et par là même sans valeur, inutile, parce qu’impossible à réduire à l’expérience du commun des hommes. Rien ne m’explique : mes vices et mes vertus n’y suffisent absolument pas ; mon bonheur le fait davantage, mais par intervalles, sans continuité, et surtout sans acceptable cause. Mais l’esprit humain répugne à s’accepter des mains du hasard, à n’être que le produit passager de chances auxquelles aucun dieu ne préside, surtout pas lui-même. Une partie de chaque vie, et même de chaque vie fort peu digne de regard, se passe à rechercher les raisons d’être, les points de départ, les sources. C’est mon impuissance à les découvrir qui me fit parfois pencher vers les explications magiques, chercher dans les délires de l’occulte ce que le sens commun ne me donnait pas. Quand tous les calculs compliqués s’avèrent faux, quand les philosophes eux-mêmes n’ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contrepoids des astres.
— Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien
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S’il est un mérite aux vacances, c’est de détacher les hommes de la fascination de l’actualité, du déversoir ininterrompu des informations, de l’Histoire, des luttes politiques ou syndicales. Ils aperçoivent alors, derrière le voile des événements, la vie pure et simple. À la vérité, cette expérience est battue en brèche, aujourd’hui, par l’omniprésence, même dans le désert saharien, des radios ou d’internet : le sens de l’Histoire et l’abject commérage mondial résonnent alors, la nuit, entre les dunes de sable, sous le ciel étoilé jadis pur et immémorial. Je ne cherchais rien d’autre que le silence, l’absence, le vide. Fuir loin de la tyrannie de la face humaine, comme l’écrivait Baudelaire. […] Sur ce point, je m’accordais avec Rousseau : la comédie sociale me répugnait. Une vie idéale, à mes yeux, devait se préserver de l’entassement en société, des soirées mondaines, du travail, et promouvoir, à l’inverse, le repli, la paresse, la quiétude et un choix d’amis s’accordant à nos mélancolies, à nos plaisirs, à nos saucisses grillées et persillées.
— Patrice Jean, l’Homme surnuméraire
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L’enfance la plus misérable qui puisse être fut celle d’Alexandre Aftalion. Cela avait été dans une bourgade qui se trouvait à une centaine de kilomètres de Sofia qu’il était né. Quatre garçons et deux filles emplissaient déjà de cris la masure de ses parents. Seuls grandissaient les enfants à qui une constitution robuste permettait de supporter les privations et les rigueurs du climat. Sa mère, quelques semaines après la naissance de son fils, n’eut plus de lait. Des farines à l’eau, pleines de grumeaux, alimentèrent Alexandre. Elles cuisaient dans une casserole de fer, la même pour toutes les pâtés, enduite d’une croûte solide et sillonnée à l’extérieur de traînées sèches. Hiver comme été, Alexandre était vêtu d’une espèce de sac d’où, par des ouvertures, sortaient ses membres. Jusqu’à six mois, il pleura presque sans interruption. Mais personne ne s’en souciait si bien que, par entêtement, ses pleurs dégénéraient en accès colériques, puis en des convulsions qui duraient tant que ses forces ne le trahissaient point. À la fin, il s’évanouissait. Tout seul, soit sur la paille de l’étable, soit sur des hardes, il revenait à lui. Ses mains battaient l’air. Un léger tremblement l’agitait. Avec une expression d’étonnement, il cherchait au-dessus de lui un visage familier. Puis, brusquement, il poussait des cris de terreur. Ses doigts aux os encore tendres se crispaient. Comme chez les enfants qui ont grandi seuls, que personne n’a préservé des tics, auxquels on n’a pas répété sans cesse : « Ne fais pas de grimaces », un coin de sa bouche se tordait, rappelant d’un seul coup de quelle chair fragile il était fait. Des veines, dont la grosseur frappait dans un corps si neuf, sillonnaient son front. Et il retombait en convulsions. À la longue, comme on ne s’inquiétait pas de lui, ses crises s’espacèrent. Couché sur le dos, il regardait le ciel, durant des heures, de ses yeux tristes. Les mouches couraient sur sa peau sans qu’il pleurât. La froid et la chaleur le laissaient indifférent. Ses traits fripés, ses gestes où n’entrait aucune grâce et qui s’achevaient comme ceux d’un homme, faisaient songer à quelque nain vieilli. Quand il pleurait, on eût dit des lamentations douces et monotones. Sans défense sur la terre, il semblait attendre une délivrance du ciel. Des chiens le léchaient, se couchaient le long de son corps ou sur sa poitrine. Il ne les craignait pas. Machinalement, il jouait avec eux et, quand leur poids le gênait dans sa respiration, se défendait, les repoussait sans crier, n’attendant un secours que de lui-même. Son premier sourire, personne ne le vit. Étendu sur un grabat, mangé de vermines, il s’était soulevé. Ses yeux s’étaient soudain portés vers une fenêtre où le ciel était bleu et un sourire, à peine perceptible, aussi léger qu’un souffle, avait erré sur son visage maigre et sale. Plus tard, on se butta contre lui partout. Il se déplaçait à quatre pattes, avec une agilité extraordinaire, allant ainsi aussi vite que s’il eût couru et ce ne fut que quelques années après qu’il se décida à marcher, non sans que, longtemps encore, au moindre fait imprévu, il ne se remit à terre. Il mangeait ce qu’il trouvait, suçait des pierres, buvait de l’eau croupie. Quand sa mère le surprenait, elle le frappait tellement que plusieurs fois elle le laissa sans connaissance sur le sol. À la suite de ces brutalités, des querelles furieuses éclataient entre ses parents. Les enfants se sauvaient. Durant des heures, la masure retentissait d’injures. Finalement on allongeait Alexandre sur une sorte de lit et son père lui jetait à la figure des terrines d’eau.
— Emmanuel Bove, la Coalition
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La Slovénie et la Slovaquie sont souvent confondues, car les noms Slovenská Republika (qui signifie République slovaque en slovaque) et Republika Slovenija peuvent prêter à confusion dans de nombreuses langues. Chaque année, un poids considérable de courrier mal acheminé est à réexpédier vers la Slovénie (600 kg en 2004). Cette confusion fait que le personnel des deux ambassades se retrouve chaque mois pour échanger le courrier mal adressé.
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Elle voulait toujours l’accompagner dans ses visites à domicile. De retour à la maison, elle racontait fièrement que papa lui avait montré des malades avec, sur la poitrine, de minuscules fermetures éclair ouvertes, par lesquelles voir à l’intérieur des gens. Là se trouvaient de petites grottes et des précipices et des mystères.
— Verena Stefan, Qui maîtrise les vents connaît son chemin