J’ai besoin d’un volcan pour être heureux et je veux pouvoir en jouir sans quitter ma propriété.
— Jules Supervielle, l’Homme de la pampa
J’ai besoin d’un volcan pour être heureux et je veux pouvoir en jouir sans quitter ma propriété.
— Jules Supervielle, l’Homme de la pampa
Il y eut de la bruine et du mystère dès le début du voyage. Je me rendais compte que tout cela allait être une vaste épopée de brume.
— Jack Kerouac, Sur la route (trad. Jacques Houbart)
Je ne dirais pas que j’aimerais bien devenir aveugle, il y a des situations de désespoir telles qu’on les retourne comme un gant, mais c’est une situation que je ne connais pas, et j’aime toujours à me glisser, jusque dans l’extrême ou dans le pire, dans des situations inconnues.
— Hervé Guibert, Cytomégalovirus. Journal d’une hospitalisation
Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXᵉ siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller.
— Charles Baudelaire, préface aux Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe
Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil : jamais il n’exista un être humain aussi profondément vivant que je le fus : mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté ! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs… J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir — et j’ai accompli — toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie !… Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi !… Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur…
Eh bien ! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi… Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…
Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…
Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !… Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…
— Octave Mirbeau, les Mémoires de mon ami
L’homme du système solaire s’était rasé la moustache. Il avait bien avancé dans son travail. Il était évident qu’il s’était rasé la moustache en raison de ses problèmes personnels. Il tournait visiblement une page. Toutefois, comme il arrivait aux confins de son corpus et qu’il se confrontait à la découverte récente, dans cette zone, d’immenses bulles magnétiques glacées, soustraites au champ magnétique de notre étoile, je me suis demandé si son changement de tête ne témoignait pas d’un besoin de se ressaisir plus large. Et s’il n’exerçait pas, au fond, un métier dangereux. Quant à moi, je suis resté froid. C’est toujours pareil, ai-je dit, on ne sait pas. Au contraire, a-t-il rétorqué, on avance. On ne cesse d’avancer. De toute façon, on se rapproche de l’origine. Je n’ai pas voulu le décourager. Il y avait bien longtemps que je savais qu’il était question d’une origine, dans notre histoire. Et qu’à mes yeux ça ne réglait rien. N’y en aurait-il pas eu que ça m’aurait gêné aussi. C’est toute la vie qui était gênante.
— Christian Oster, En ville



Michel Houellebecq, le Sens du combat, Paris, Flammarion, 1996.
Georges St-Pierre, le Sens du combat, Montréal, Flammarion Québec, 2013.
Vous nous aviez écrit, dans votre première réponse, que l’écrivain interrogé apparaissait toujours comme ridicule. Est-ce parce que ce qui a été écrit dans un roman, dans une fiction ne peut pas être expliqué ?
Reconnaissons, pour commencer, qu’on ne peut éviter un discours narcissique, empreint de fatuité et de gravité, même derrière l’humour éventuel : voilà la source du ridicule. Je sais que je n’y échapperai pas ici et ça ne me réjouit pas. D’autre part, ce qui est publié, ce dont le lecteur prend connaissance, est le résultat d’un travail dans lequel chaque mot est pesé. L’entretien est un type d’exercice tout à fait différent, qui conviendrait beaucoup plus à des champions de l’oral qu’à des écrivains… Au cours d’un entretien l’écrivain est tenté de s’épancher, ou de dire des choses qu’il n’aurait pas approuvées par écrit. Ça donne un autre type de discours qui vient parasiter l’œuvre, avec un autre style, des concepts qui sont remués de façon différente, souvent incomplète, et sans subtilité. L’entretien enlève le non-dit, le silence, qui existe beaucoup dans l’écrit. Ce bavardage vient se greffer sur le texte alors que celui-ci se suffit à lui-même. Un discours sur le texte est possible s’il est fait par des critiques, des analystes universitaires, des lecteurs, mais l’écrivain, lui, ferait mieux de se taire. Sa présence en tant que porte-parole est plutôt étrange. Déplacée.
— Antoine Volodine, « L’humour du désastre », la Femelle du requin, numéro 19 (hiver 2002).
Au coin de la rue, il s’arrêta pour regarder travailler l’équipe de démolition. La grande boule de métal venait s’abattre contre les murs, passait facilement à travers la brique et entrait dans les pièces, son poids paresseux butinant les cuisines et les salons. Tout ce qu’elle touchait vacillait et éclatait puis s’écroulait par terre. Après son passage, on voyait monter tranquillement un nuage blanc de poussière de plâtre. L’après-midi touchait à sa fin et, dans la zone toujours plus étendue où travaillaient les démolisseurs, il y avait un feu, nourri par les débris. Moses entendit l’air, doucement attiré par les flammes, il sentit la chaleur. Les ouvriers, entassant du bois sur le feu de joie, lançaient des baguettes de moulures comme des javelots. La peinture et le vernis fumaient comme de l’encens. Les vieux planchers brûlaient avec reconnaissance… c’était l’enterrement d’objets épuisés. Des échafaudages environnés de portes roses, blanches ou vertes tremblaient quand les camions à six roues emmenaient la brique tombée.
— Saul Bellow, Herzog (trad. Jean Rosenthal)
On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.
— Joan Didion, l’Année de la pensée magique (trad. Pierre Demarty)
J’ai l’impression que la paix que je recherche est bien difficile à trouver. Qu’est-ce donc que cette volonté de vivre tranquillement, si je m’émeus pour la moindre chose ? Je me suis retiré, mais qu’est-ce que cette retraite puisqu’un rien me froisse ? Ce n’est pas parce qu’on ne participe pas à la vie qu’on est heureux. Je continue à subir des vexations. Autrui m’intéresse encore plus qu’au temps où je sortais. Plus je vieillis, plus je suis sensible à la méchanceté. Au commencement j’ai eu l’impression de respirer le grand air. J’étais en effet bien au-dessus des intrigues, des ambitions, des faiblesse. Et voilà qu’à présent, dans l’ennuie de ma vie monotone, sans avoir le courage de vivre, je participe quand même à toutes ces petitesses, mais cette fois sans connaître les satisfactions que la vie rapporte généralement. Je suis comme un vieillard dans mon trou. Je souffre indirectement plus que je ne souffrais directement. Que me reste-t-il si l’isolement ne m’apporte pas le calme. J’ai écarté tout le monde de moi, parce que je croyais que ma résolution de vivre seul serait éternelle, car c’était, pensais-je, la plus grande des résolutions, celle qu’on ne prenait qu’une fois dans la vie. Or, je m’aperçois aujourd’hui qu’il en est de cette résolution sacrée comme des autres. Ma vie n’aura donc été qu’une succession d’abandons. Maintenant il ne me reste plus rien à abandonner et j’en suis arrivé au point le plus élevé, celui peut-être qui m’apportera le plus de bonheur, celui où l’on s’aperçoit que le désir est une chaîne sans fin. La retraite est une vanité comme les autres. On commence par juger ses semblables de haut, puis de moins haut, puis de moins haut encore. Petit à petit, ils entrent dans votre existence, non point comme avant en adversaires ou en amis, mais avec des petites histoires. Ces petites histoires, dans votre désœuvrement, prennent l’importance qu’avaient les grandes jadis. On s’aperçoit brusquement qu’on ne vit pas du tout comme on l’a voulu, mais de la même manière qu’auparavant.
— Emmanuel Bove, Journal écrit en hiver

J’eus d’autant plus de mal à le lui expliquer que je n’avais formé aucun projet précis. Ce que je souhaitais, c’était de trouver une occupation qui me préservât contre une certaine disposition à l’indifférence — indifférence à l’égard d’autrui et de moi-même, au fond de laquelle je sens clairement une vocation de clochard. Pour ne pas m’y abandonner, j’ai besoin de me maintenir dans un état de tension permanente et je ne crois pas qu’il existe de profession régulière qui puisse m’en fournir le prétexte. […] Incapable d’un élan de haine ou d’amour ou d’éprouver seulement la sensation d’un monde cohérent, je suis dépourvu de ventouses sociales et, à coup sûr, voué à un rôle de spectateur incurieux dans une marge sordide, à moins de me tenir en haleine par une existence de péripéties et d’alarmes pressantes. J’essayai donc d’expliquer à l’usage de Médé, sous un aspect pratique, cette nécessité où je me trouvais de chercher hors de moi-même la pente de l’aventure. Malgré l’économie de mes explications et mon peu d’entrain à convaincre, il m’entendit très bien.
— Marcel Aymé, « L’indifférent », le Vin de Paris
Un jour, peut-être, nous abattrons les cloisons de notre prison ; nous parlerons à des gens qui nous répondront ; le malentendu se dissipera entre les vivants ; les morts n’auront plus de secrets pour nous.
Un jour, nous prendrons des trains qui partent.
— Antoine Blondin, l’Humeur vagabonde