
littérature
-

Nuit blanche, numéro 12 (février-mars 1984). Trouvaille de irresolu.
-
La littérature serait donc ce pont suspendu jeté par-dessus la distance qui sépare l’un de tous les autres, par-dessus la distance qui sépare l’un de lui-même. Nous sommes peut-être tous semblables à celui-là qui est précipité dans un cachot, ne sachant pas si d’autres partagent son épreuve, qui perçoit soudain des coups frappés au mur, épelle des lettres qui composent des messages, ou écoute des chuchotements confiés aux canalisations ou à la paroi. Il découvre alors qu’il n’est pas tout à fait seul, que d’autres partagent son sort. Il peut vivre mieux, songer peut-être à s’évader un jour.
— Claude Roy, Défense de la littérature
-
L’INSTANT FATAL
Quand nous pénétrerons la gueule ed’ de travers
dans l’empire des mortsavecque nos verrues nos poux et nos cancers
comme en ont tous les mortslorsque narine close on ira dans la terre
rejoindre tous les mortsaprès dégustation de pompe funéraire
qui asperge les mortsquand la canine molle on mordra la poussière
que font les os des mortsdes bouchons dans l’oreille et le bec dans la bière
abreuvoir pour les mortslorsque le corps bien las fatigue médullaire
qui esquinte les mortset le cerveau mité un peu genre gruyère
apanage des mortsquand le chose flétri les machines précaires
guère baisent les mortset le dos tout voûté la charpente angulaire
peu souples sont les mortsnous irons retrouver le cafard mortuaire
qui grignote les mortscharriant notre cercueil vers notre cimetière
où bougonnent les mortslorsque le monde aura marmonné ses prières
qui rassurent les mortset remis notre cause ès dossiers des notaires
ce qui forclôt les mortsdistribuant nos argents comme nos inventaires
nos défroques de mortsaux vifs qui comme nous enrhumés éternuèrent
se mouchent plus les mortsquand nous pénétrerons la gueule ed’ de travers
dans l’empire des mortsalors il nous faudra lugubres lampadaires
s’éteindre comme mortset brusquement boucler le cercle élémentaire
qui nous agrège aux mortsil nous faudra brûler nos volontés dernières
à la flamme des mortset récapituler d’une façon scolaire
nos souvenirs de mortstu te revois enfant tu souris à la terre
qui recouvre les mortset tu souris au ciel toit bleu du luminaire
l’oublient vite les mortstu souris à l’espace irrité de la mer
qui engloutit les mortset tu souris au feu le bon incendiaire
qui combure les mortson te sourit à toi c’est ton papa ta mère
maintenant simples mortsde même que tontons cousins chats et grands-pères
ne sais-tu qu’ils sont mortset le bon chien Arthur le caniche Prosper
ouah ouah qu’ils font les mortset non moins décédés les glavieux magisters
de ton temps déjà mortset non moins macchabés le boucher l’épicière
une cité de mortspuis te voilà jeune homme et tu vas à la guerre
où foisonnent les mortsaprès tu te maries ensuite tu es père
procréant futurs mortstu as un bon métier tu vis et tu prospères
en profitant des mortste voilà bedonnant tu grisonnes gros père
tu exècres les mortspuis c’est la maladie et puis c’est la misère
tu t’inquiètes des mortstoussant et tremblotant tout doux tu dégénères
tu ressembles aux mortsjusqu’au jour où foutu la gueule ed’ de travers
plongeant parmi les mortsessayant d’agripper la sensation première
qui n’est pas pour les mortsdésireux d’oublier le vocable arbitraire
qui désigne les mortstu veux revivre enfin la mémoire plénière
qui t’éloigne des mortslouable effort ! juste tâche ! conscience exemplaire
dont sourient les morts cartoujours l’instant fatal viendra pour nous distraire
— Raymond Queneau, l’Instant fatal
-

En librairie aujourd’hui. Lancement demain. Gif animé ici.
-
pour satisfaire à la consommation
il faut que l’on transporte les denrées
conditionnées conduites en camion
par une personne expérimentée
ainsi l’on voit en tous sens la chaussée
fatiguée par ces engins qui voyagent
tous les matins les camions se préparent
aux heures les plus pâles de l’aurore
et puis s’en vont le ventre plein de rage
pour apaiser les faims qui nous dévorent— William Cliff, le Pain quotidien
-
À ceux qui habitent et qui sont habités
à ceux qui traversent et en sont traversés
aux écrivains de canots et de navires
trouveurs de criques et de cavernes
poètes de nappes phréatiquesLes porteurs de poissons à la tête chantante
vous qui agacez la beauté du pollen
vous qui déclarez le nom de votre soleil
quand la cohue tonne la noirceurVous de plume dans un monde de poids
vous de centre dans un monde de cercles
vous de signes dans un monde de trousVous de source dans un monde de soif
vous de soif dans un monde de sable
vous de sable dans un monde de feuMais vous de feu aussi pour tant de nuit
vous de noir pour tout ce gris
vous de cris pour tant de peinevous de langue dans un monde de cris
vous de silence dans un monde de rage
vous de feu de silence de soif et de plume
Salut— Pierre Morency, les Paroles qui marchent dans la nuit
-
CHAPITRE IV
Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria ; sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. – Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui, je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé ». — Mon âme est tellement ouverte à toutes sortes d’idées, de goûts et de sentiments ; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente !… – Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie ? Elles sont si rares, si clairsemées, qu’il faudrait être fou pour ne pas s’arrêter, se détourner même de son chemin pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n’en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m’y arrange tout de suite. – C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d’hiver, il est quelquefois doux, et toujours prudent de s’y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses. – Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l’ennui ! Et quel plaisir encore d’oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis ! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.
— Xavier de Maistre, Voyage autour de ma chambre
-

En librairie depuis le 14 janvier.
-
EN APESANTEUR
Le cosmonaute Vitali Sévastianov, deux fois héros de l’Union soviétique, locataire de la station orbitale Saliout 4, a relaté ses impressions de lecture :
« Tchékhov aussi est devenu pour moi une des énigmes spatiales. »
Pour le voyage dans l’espace, ses écrits de jeunesse avaient été spécialement imprimés sur papier ultra-léger.
« Certes ces récits de Tchékhov qui me tombaient sous la main ne m’étaient pas absolument inconnus, ces simples et brillantes créations d’un génie qui ne faisait seulement que s’essayer à la littérature. Mais jamais, ni dans ma jeunesse, lorsque je les avais lus pour la première fois, ni plus tard, quand, revenu sur Terre, parmi les miens, je les rouvris spécialement, pour vérifier mes impressions, ils ne suscitèrent en moi un tel déferlement d’irrésistible gaieté que pendant le vol. […] Ces récits sans prétention sont de ceux, selon moi, que l’on ne mentionne même pas quand on parle de Tchékhov. Mais ils dissipent la fatigue à la vitesse de l’éclair. Ils évoquaient dans ma mémoire des milliers de visages connus et une foule d’associations, et toute sensation angoissante d’être coupé de l’humanité s’évanouissait. De quelle vertu curative les avait donc doués leur auteur ? »
— Roger Grenier, Regardez la neige qui tombe. Impressions de Tchékhov
-
Je vais m’efforcer de garder mon calme. Je vais m’efforcer d’être clair. Je choisirai la formulation la plus nette, la plus simple, la plus naturelle : je me suis aperçu que je ne puis pas ne pas être moi-même. Je me suis aperçu que je ne pourrai jamais — jamais, comprenez-vous bien ? — que je ne pourrai jamais cesser d’être moi-même.
Il se peut que je m’exprime mal. Voici : je voudrais, dis-je, changer. Mais changer pour de bon — saisissez-vous ? — changer tout à fait, entièrement, radicalement. En somme, devenir autre. Être un autre qui n’ait pas le moindre rapport avec moi, qui n’ait pas le plus petit point de contact avec moi-même, qui ne me connaisse même pas et ne m’ait jamais connu.
Il y a bien longtemps que je connais des changements et renouveaux pour rire ! Il s’agit de petits coups de plumeau, des déménagements, des ravalements. On change les papiers peints, mais la chambre reste toujours la même ; on change la teinte du pardessus, mais le corps qu’il recouvre est le même qu’avant ; on change les meubles de place, on fixe avec de petits clous un nouveau tableau, on ajoute un rayon de livres, un fauteuil plus confortable, une table plus large, mais la pièce demeure la même, toujours et toujours, inexorablement, implacablement la même. Elle conserve le même air, la même physionomie, le même climat spirituel. On modifie la façade, mais la maison, à l’intérieur, conserve les mêmes escaliers, les mêmes pièces ; on change la couverture, on change le titre, on change les ornements du frontispice, les initiales des chapitres, les caractères du texte, mais le livre raconte toujours la même histoire, toujours et toujours — inexorablement, implacablement, la même histoire vieille, lamentable, ennuyeuse.
— Giovanni Papini, « Je ne veux plus être ce que je suis », le Miroir qui fuit (trad. Nino Frank)
-
La poésie vient chez moi d’un rêve toujours latent. Ce rêve j’aime à le diriger, sauf les jours d’inspiration où j’ai l’impression qu’il se dirige lui-même.
Alors que la poésie s’était bien déshumanisée, je me suis proposé, dans la continuité et la lumière chères aux classiques, de faire sentir les tourments, les espoirs et les angoisses d’un poète et d’un homme d’aujourd’hui. Je songe à certaine préface, à peu près inconnue, de Valéry à un jeune poète : « Ne soyez pas mécontent de vos vers, disait le poète de Charmes à André Caselli. Je leur ai trouvé d’exquises qualités dont l’une est essentielle pour mon goût, je veux parler d’une sincérité dans l’accent qui est pour le poète l’analogue de la justesse de voix chez les chanteurs. Gardez ce ton réel. Ne vous étonnez pas que ce soit moi qui le remarque dans vos poèmes et qui le loue. Mais voici l’immense difficulté. Elle est de combiner ce son juste de l’âme avec l’artifice de l’art. Il faut énormément d’art pour être véritablement soi-même et simple. Mais l’art tout seul ne saurait suffire. »
Il y a certes une part de délire dans toute création poétique mais ce délire doit être décanté, séparé des résidus inopérants ou nuisibles, avec toutes les précautions que comporte cette opération délicate. Pour moi ce n’est qu’à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter ma poésie profonde. Tendre à ce que le surnaturel devienne naturel et coule de source (ou en ait l’air). Faire en sorte que l’ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses.
Le poète dispose de deux pédales, la claire lui permet d’aller jusqu’à la transparence, l’obscure va jusqu’à l’opacité. Je crois n’avoir que rarement appuyé sur la pédale obscure. Si je voile c’est naturellement et ce n’est là, je le voudrais, que le voile de la poésie. Le poète opère souvent à chaud dans les ténèbres mais l’opération à froid a aussi ses avantages. Elle nous permet des audaces plus grandes parce que plus lucides. Nous savons que nous n’aurons pas à en rougir un jour comme d’une ivresse passagère et de certains comportements que nous ne comprenons plus. J’ai d’autant plus besoin de cette lucidité que je suis naturellement obscur. Il n’est pas de poésie pour moi sans une certaine confusion au départ. Je tâche d’y mettre des lumières sans faire perdre sa vitalité à l’inconscient.
Je n’aime l’étrange que s’il est acclimaté, amené à la température humaine. Je m’essaie à faire une ligne droite avec une ou plusieurs lignes brisées. Certains poètes sont souvent victimes de leurs transes. Ils se laissent aller au seul plaisir de se délivrer et ne s’inquiètent nullement de la beauté du poème. Ou pour me servir d’une autre image ils remplissent leur verre à ras bord et oublient de vous servir, vous, lecteur.
Je n’ai guère connu la peur de la banalité qui hante la plupart des écrivains mais bien plutôt celle de l’incompréhension et de la singularité. N’écrivant pas pour des spécialistes du mystère j’ai toujours souffert quand une personne sensible ne comprenait pas un de mes poèmes.
[…]
Je n’attends pas l’inspiration pour écrire et je fais à sa rencontre plus de la moitié du chemin. Le poète ne peut compter sur les moments très rares où il écrit comme sous une dictée. Et il me semble qu’il doit imiter en cela l’homme de science lequel n’attend pas d’être inspiré pour se mettre au travail. La science est en cela une excellente école de modestie à moins que ce ne soit du contraire puisqu’elle fait confiance à la valeur constante de l’homme et non pas seulement à quelques moments privilégiés. Que de fois nous pensons n’avoir rien à dire alors qu’un poème attend en nous derrière un mince rideau de brume et il suffit de faire taire le bruit des contingences pour que ce poème se dévoile à nous.
— Jules Supervielle, En songeant à un art poétique



