L’état d’esprit des vaches, vois-tu, c’est une sorte de mépris las qui n’a même pas la force de mépriser. Et puis il s’y mêle un peu d’ironie, un peu de bienveillance, un peu de compassion et beaucoup de scepticisme. Les vaches (sinon toutes, du moins le plus grand nombre), trouvent incroyable que l’on puisse se donner tant de mal pour rien. Incroyable, ridicule, et surtout pitoyable. Elles savent bien qu’on ne changera jamais la face du monde, qu’il suffit de manger de l’herbe et de donner du lait, et des veaux, et que tout se résume dans la vie à ces deux fonctions instinctives. C’est à cause de cet état d’esprit d’ailleurs qu’elles aiment tant regarder passer les trains, qui sont pour elles l’image du destin, inébranlable, irrévocable, fixé d’avance pour l’éternité, la grande éternité vache dans les verts pâturages du ciel.
Les vaches trouvent donc ridicules nos vaines agitations. Mais comme au fond elles ont bon caractère, elles sont tristes de nous voir prendre tant de peine. C’est ce qui rend leur regard si difficile à analyser. On y retrouve un calme de Bouddha, une grande douceur et une tristesse infinie.
Comme tu vois, Anna, finalement une vache c’est assez complexe. Manger, dormir, regarder, c’est tout ce qu’elles font, dirait-on ; peut-être, mais il y a derrière cela toute une philosophie. Je crois, tout compte fait, que les vaches ont envie de rire du genre humain et en même temps de pleurer sur lui ; et, en plus de cela, envie de ne pas s’en occuper, ce qu’elles ne peuvent faire à cause de leur tempérament doux et charitable. Et c’est pour cela que les vaches meuglent, c’est un appel à la sagesse et à l’abstentionnisme.
— Louis Gauthier, Anna