Car on ne nous devait rien, Anna, on nous a tout donné, et notre chair, et notre sang, et notre joie, on nous a tout donné sans mesurer, sans lésiner, sans tenir de compte minutieux, et nous trouvons que ce n’est pas assez.

Nous n’avions rien et on nous a donné un soleil merveilleux, de grands champs pour dormir comme des lézards, des sous-bois frais et orangés à l’automne, des corps chauds, souples, élastiques. Mais ce n’est pas ce que nous voulions. Nous voulions un nez plus court, des cheveux plus doux, de petites ailes dans le dos, et puis nous n’aimons ni les jours de pluie, ni l’odeur des tulipes, ni le vent du Nord, ni la forme des serpents, ni l’eau froide, ni la sueur, ni les mouches, ni les marais, ni les grandes distances, ni les épinards. Nous voudrions tout refaire à notre goût, et une fois tout refait, nous voudrions que cela dure toujours. Nous ne sommes jamais satisfaits, nous n’en avons jamais assez, nous désirons toujours autre chose. Nous ne savons pas nous contenter, nous trouvons toujours à redire.

Parfois je pense que nous devrions avoir honte. Si nous étions honnêtes, nous serions fous de joie, nous lancerions l’argent par les fenêtres, nous embrasserions toutes les filles que nous rencontrerions, nous ferions tout ce qui nous passerait par la tête, nous brûlerions la chandelle par les deux bouts, et quand ce serait fini, nous dirions : « Merci, je me suis bien amusé », et nous partirions.

Au lieu de nous imaginer que nous avons des droits, alors que nous n’en avons aucun, nous saurions que nous avons seulement le devoir d’être heureux et de montrer que nous le sommes, d’être poli et de partir à temps.

La vie est une fête, Anna, mais je crains que nous manquions de savoir-vivre. (p. 57-58)

*

Vivre, cela ne nous lâche pas. (p. 59)

*

Et tout à coup un horrible soupçon m’envahit : si chaque mot est défini par d’autres mots, eux-mêmes définis par d’autres et finalement par les premiers, si tous les mots en somme se définissent les uns par les autres, ne sommes-nous pas dans une sorte d’im-mense, de monstrueux cercle vicieux ? (p. 72)

*

L’état d’esprit des vaches, vois-tu, c’est une sorte de mépris las qui n’a même pas la force de mépriser. Et puis il s’y mêle un peu d’ironie, un peu de bienveillance, un peu de compassion et beaucoup de scepticisme. Les vaches (sinon toutes, du moins le plus grand nombre), trouvent incroyable que l’on puisse se donner tant de mal pour rien. Incroyable, ridicule, et surtout pitoyable. Elles savent bien qu’on ne changera jamais la face du monde, qu’il suffit de manger de l’herbe et de donner du lait, et des veaux, et que tout se résume dans la vie à ces deux fonctions instinctives. C’est à cause de cet état d’esprit d’ailleurs qu’elles aiment tant regarder passer les trains, qui sont pour elles l’image du destin, inébranlable, irrévocable, fixé d’avance pour l’éternité, la grande éternité vache dans les verts pâturages du ciel.

Les vaches trouvent donc ridicules nos vaines agitations. Mais comme au fond elles ont bon caractère, elles sont tristes de nous voir prendre tant de peine. C’est ce qui rend leur regard si difficile à analyser. On y retrouve un calme de Bouddha, une grande douceur et une tristesse infinie.

Comme tu vois, Anna, finalement une vache c’est assez complexe. Manger, dormir, regarder, c’est tout ce qu’elles font, dirait-on ; peut-être, mais il y a derrière cela toute une philosophie. Je crois, tout compte fait, que les vaches ont envie de rire du genre humain et en même temps de pleurer sur lui ; et, en plus de cela, envie de ne pas s’en occuper, ce qu’elles ne peuvent faire à cause de leur tempérament doux et charitable. Et c’est pour cela que les vaches meuglent, c’est un appel à la sagesse et à l’abstentionnisme. (p. 94-95)

*

Anna, c’est terrible. Nous nous imaginons toujours que la vie est une chose, telle chose, cette chose-là et pas une autre, et qu’elle doit être vécue de telle façon et pas autrement. Nous ne nous imaginons pas que nous pourrions être notre voisin, ou un gardien de phare, ou un constructeur d’avion, ou un pilote d’essai, et voir les choses tout autrement, et vivre tout autrement. Nous vivons de telle façon en nous imaginant que c’est la seule façon de vivre, alors qu’il y en a des milliers d’autres, et peut-être des milliers encore dont nous ne soupçonnons même pas l’existence.

Nous vivons la vie de cette façon, telle façon, cette façon-là et pas une autre, et inévitablement la vie prend cette forme, telle forme et pas une autre. Et nous croyons que la vie a véritablement cette forme-là, alors qu’en réalité elle ne la prend que pour nous correspondre, car elle est caméléonesque. Et si nous vivions d’une autre façon, la vie se ferait un plaisir d’être différente, de rompre la monotonie quotidienne, et d’être telle autre chose, telle autre chose là ou ailleurs, et n’importe quelle autre selon notre bon vouloir, car nous ne vivons que dans l’apparence.

Clic.

Nous vivons grâce à un vieil élan que nous avons reçu dans la nuit des temps, sans rien voir, sans savoir où cela nous mènerait, et nous nous y conformons sans presque jamais oser dire un mot plus bas ou plus haut que l’autre. C’est terrible, Anna, nous n’inventons plus rien, et tout est fini n-i ni avant de commencer. (p. 123-124)

*

Désespérons-nous, Anna, de ne pouvoir faire tout ce que nous voulons, et d’être ce que nous sommes alors que nous pourrions être tant d’autres choses. (p. 143)

*

Toujours, toujours le même paysage, comme l’eau d’un fleuve, les vagues de la mer, toujours le même sans jamais nous lasser, toujours nouveau sans jamais énerver. C’est la vie même qui revient jour après jour, inaltérable, inaltérée, malgré nos efforts dérisoires. La vie toujours à recommencer et reprenant toujours le même cycle, sans nul progrès, sans qu’elle soit une marche vers quelque chose. La vie qui s’achemine de son même pas tranquille vers ce qu’elle était déjà. La vie qui n’est là que pour être là, et sans qu’il n’y ait rien à faire ni pour ni contre elle que d’être là soi aussi. Comme l’arbre est là, avec sa sève, à bourgeonner, à faire ses feuilles, à les perdre et à recommencer. Comme la vague revient, comme le champ s’étale, comme les nuages se forment, se transforment, se déforment et recommencent. (p. 152-153)

*

Rien ne me fait plus envie ; je ne voudrais que dormir, dormir comme un poisson. Les poissons n’entendent pas un bruit, ils nagent sans faire bouger l’eau et l’air ne les écrase pas. Les poissons ne pensent à rien et ne portent pas en eux un désespoir que le moindre vent éveille. Les poissons n’ont pas besoin de regarder le paysage pour se reposer : ils vivent dans le paysage et n’en sortent jamais. Confondus avec lui, ils ne font pas l’erreur de chercher un bonheur provisoire au-delà de leur nature ou de leurs forces. Lorsqu’ils sont fatigués, ils s’arrêtent où ils sont et dorment entre deux eaux sans faire d’effort pour flotter. (p. 155-156)

*

Je voudrais dormir comme une vache, les vaches ne font pas de ces folies et elles ne désespèrent pas. Elles sont paisibles et paissent en paix. Elles dorment d’un sommeil plus noir que les tunnels dont surgissent les trains, et lorsqu’elles s’éveillent c’est qu’elles ont assez dormi. Elles sont bien reposées et broutent sans souci. (p. 156)

*

Tout le malheur des hommes, disait Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos dans une chambre. Tout le malheur vient de ce qu’il ne trouve pas son bonheur en soi et doit le chercher dans ce qui l’entoure. Or les êtres et objets qui nous entourent n’obéissent pas à notre volonté et ne sont pas toujours ce que nous voudrions qu’ils soient. Nous risquons donc d’être malheureux, dès lors que nous nous attachons à eux. (p. 165)

— Louis Gauthier, Anna