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Renaud Jean

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  • Le plus fatal dans ces mauvaises nuits, c’était que les pensées que Streith croyait depuis longtemps tenir en bride affluaient en foule et prenaient de l’ampleur. Quand il avait quitté son service à la cour pour se retirer ici, il l’avait vécu comme une libération. Le service à la cour avait été une erreur comme avaient été des erreurs beaucoup de choses dans sa vie. Ce n’est qu’à présent, bien qu’il eût dépassé la quarantaine, que la véritable vie allait commencer. Il avait accumulé assez d’expérience, il connaissait assez le métier de la vie, ce serait bien le diable s’il n’en résultait pas quelque chose qui soit digne de lui. Il entreprit donc de s’installer, il acheva la construction de son petit château, acheta de jolies choses, traça son jardin, fit cadastrer son bois. Quelques années étaient passées et il était toujours en train de s’installer, il n’en était encore qu’aux préparatifs et la vie dont il s’était fait une joie n’avait toujours pas commencé. Le temps s’enfuyait et, après une nuit sans sommeil de ce genre, il l’entendait réellement filer devant lui comme un attelage qui s’emballe et il avait l’impression d’être un écolier qui, alors qu’une grande partie des vacances est finie, garde toujours le désir de véritables vacances.

    — Eduard von Keyserling, Princesses (trad. Jacqueline Chambon)

    18 février 2023
  • Si quelqu’un, du haut d’une guérite élevée, s’amusait à considérer le genre humain, comme les poètes disent que Jupiter le fait quelquefois, quelle foule de maux ne verrait-il pas assaillir de toutes parts la vie des misérables mortels ! Une naissance malpropre et dégoûtante, une éducation pénible et douloureuse, une enfance exposée à la merci de tout ce qui l’environne, une jeunesse soumise à tant d’études et de travaux, une vieillesse sujette à tant d’infirmités insupportables, et enfin la triste et dure nécessité de mourir. Ajoutez à cela cette foule innombrable de maladies qui nous assiègent continuellement pendant le cours de cette vie malheureuse, ces accidents qui nous menacent sans cesse, ces infirmités qui nous accablent tout d’un coup, ce fiel amer qui empoisonne toujours nos instants les plus doux. Sans parler encore de tous les maux que l’homme fait à son semblable, tels que la pauvreté, la prison, l’infamie, la honte, les tourments, les embûches, les trahisons, les procès, les outrages, les fourberies… Mais comment les compter ? Ils sont en aussi grand nombre que les grains de sable qui couvrent les bords de la mer. Par quels crimes les hommes ont-ils donc mérité tous ces maux ? Quel dieu irrité peut les avoir forcés à vivre dans cet abîme de misères ?

    — Érasme, Éloge de la folie (trad. Thibault de Laveaux)

    28 janvier 2023
  • Quant à Antoine, quittant Alexandrie et renonçant à tout commerce avec ses amis, il fit construire une jetée dans la mer, non loin du Phare, sur laquelle il bâtit une retraite, où il se proposait de passer ses jours loin de toute société. Il aimait, disait-il, et voulait imiter la vie de Timon, dont le sort avait été semblable au sien ; car comme lui Timon avait fait l’épreuve de l’ingratitude et de l’injustice de ses amis, ce qui lui avait donné de la défiance et de la haine contre tous les hommes. Ce Timon était un Athénien qui vivait au temps de la guerre du Péloponnèse, comme on en peut juger par les comédies d’Aristophane et de Platon, où il est raillé sur sa misanthropie. Lui qui fuyait et repoussait même tout commerce avec les autres Athéniens, il recherchait celui d’Alcibiade, alors jeune et audacieux, et le comblait de caresses. Apémantus, étonné de cette préférence, lui en demandait la cause. « J’aime ce jeune homme, répondit Timon, parce que je prévois qu’il fera un jour beaucoup de mal aux Athéniens. » Or, Apémantus était le seul que Timon fréquentât quelquefois, parce que son caractère était à peu près semblable au sien, et que son genre de vie était le même. Un jour qu’on célébrait la fête des Choées, comme ils soupaient ensemble, Apémantus dit à Timon : « Le bon souper que nous faisons ici, Timon ! — Oui, répondit Timon, si tu n’étais pas de la partie. » Un jour d’assemblée, il monta, dit-on, à la tribune : il se fit un profond silence ; car la nouveauté du fait tenait tous les spectateurs dans l’attente de ce qu’il allait dire. Enfin, prenant la parole : « Athéniens, dit-il, j’ai dans ma maison une petite cour, où s’élève un figuier ; plusieurs citoyens se sont déjà pendus à cet arbre ; et, comme j’ai dessein de bâtir sur ce terrain, j’ai voulu vous en avertir publiquement, afin que, si quelqu’un de vous a envie de s’y pendre aussi, il se hâte de le faire avant que le figuier soit abattu. » Après sa mort, il fut enterré près du dème d’Hales, sur le bord de la mer. Le terrain s’étant éboulé en cet endroit, les flots environnèrent le tombeau, et le rendirent inaccessible aux hommes. Sur ce tombeau était gravée cette inscription :

    C’est ici que je repose, depuis que la mort a brisé ma vie infortunée :
    Ne demandez pas comment je fus nommé ; méchants, périssez de
    mort malencontreuse.

    On prétend qu’il avait fait lui-même cette épitaphe avant sa mort. Celle que l’on allègue communément est du poète Callimaque :

    Ci-git Timon le misanthrope. Passe ton chemin ;
    Maudis-moi si tu veux ; seulement passe ton chemin.

    Voilà quelques traits, entre une infinité d’autres, de la misanthropie de Timon.

    — Plutarque, les Vies des hommes illustres (trad. Alexis Pierron)

    21 janvier 2023
  • Maxime pensait à Blutel, à Geneviève, aux invités. Il se sentait las. D’avoir approché tant de gens entiers, sortant si peu d’eux-mêmes, tant de destinées diverses lui donnait un profond sentiment d’isolement. Tous avaient souffert. Tous avaient des souvenirs tellement à eux qu’ils n’eussent pu croire qu’une personne au monde en devinerait seulement trois de suite. Et Maxime comprit que, s’ils souffraient tout autant que lui, ils avaient au moins la force de ne pas chercher autour d’eux un réconfort et une consolation. Ils étaient résignés. Ils avaient accepté la vie telle qu’elle était. À côté d’eux, Maxime eut l’impression d’être un enfant assoiffé de désirs et d’ambitions. Pour la première fois, il perdait confiance en soi. La trentaine lui apparut subitement. Il se souvint d’un fait auquel jusqu’alors il n’avait pas pris garde : des hommes plus jeunes que lui avaient des situations, un foyer et même des enfants. La vie, en laquelle il avait tant espéré, ne lui apportait rien. Jusqu’à présent, il avait inconsciemment attendu le jour où il dirait : « Ma vie est manquée. » Chaque année, il l’avait reculé sans effort. Mais pour la première fois, alors que Madeleine un instant distraite suivait des yeux le va-et-vient d’un garçon, il sentit tout d’un coup que ce jour était arrivé. Il vit, derrière lui, les innombrables jours gâchés. Eux qui n’avaient représenté dans son esprit qu’une succession de moments formaient, à la seconde présente, la moitié de sa vie. Comme si un rideau s’était levé, il apercevait au plus loin de sa jeunesse. Il prononça : « Il y a dix ans », puis : « Il y a quinze ans», puis encore, pour se ranimer: « Il y a vingt ans. » Il y a vingt ans, c’était trop. Il ne se rappelait rien de ce temps. Il eut alors une vision de l’avenir qui l’épouvanta. Il se souvint que, lorsque, livré à lui-même, il fut obligé de faire le manœuvre dans des usines, l’idée un jour lui était venue qu’il allait être contraint, toute son existence durant, de travailler de ses mains, de porter des obus comme dans les régions dévastées, pour vivre. Il eut froid. Instinctivement, il se serra contre Madeleine. Personne ne lui tendrait la main. Tous s’écartaient de lui, défendaient leurs biens à sa seule vue. Blutel, Gibelin, Demongeot, Collet, il les vit, chacun avec sa taille et son visage différents, chacun avec sa vie tracée, avec ses habitudes. Il pensa à Geneviève. Peut-être l’eût-elle aimé, si elle l’avait connu avant Blutel. Il ne pouvait songer à une femme sans faire la même supposition. Madeleine le regarda. Alors, il eut envie de pleurer.

    — Emmanuel Bove, Un soir chez Blutel

    21 janvier 2023
  • Quand il feuilletait des collections de journaux ou de magazines, il cherchait immédiatement les numéros du 20 août 1898. Il savait qu’à cette époque on parlait beaucoup du président de la République. À cause de la rubrique « Il y a cent ans », il apprenait même ce qui s’était passé le 20 août 1798. Les noms des grands hommes nés en 1798, en 1698 et même en 1598, il les retenait. Comme il se comparait à eux et qu’il avait fait le calcul des années qu’il lui restait à vivre pour leur ressembler entièrement, il retenait aussi la date de leur mort.

    — Emmanuel Bove, Un soir chez Blutel

    21 janvier 2023
  • De huit ans à l’âge où l’on cherche son écriture, il s’amusa à signer. Il emplissait des pages entières, des buvards, des marges de livre, de son nom qu’il fit suivre successivement, à mesure qu’il grandissait, de sa rue, de sa ville, de son pays, de son continent, et, finalement, du mot : Terre.

    — Emmanuel Bove, Un soir chez Blutel (1927)

    *

    Jadis, comme tout le monde je suppose, et sans doute sur l’un de ces petits agendas trimestriels que donnait la librairie Gibert lorsqu’à la rentrée des classes, on allait échanger le Carpentier-Fialip et le Roux-Combaluzier de l’année d’avant contre le Carpentier-Fialip et le Roux-Combaluzier de l’année à venir, j’ai écrit ainsi mon adresse :

    Georges Perec
    18, rue de l’Assomption
    Escalier A
    3e étage
    Porte droite
    Paris 16e
    Seine
    France
    Europe
    Monde
    Univers

    — Georges Perec, Espèces d’espaces (1974)

    21 janvier 2023
  • En résumé, il n’y a pas de sujet, il n’y a que ce qu’on éprouve. J’éprouve avec force par exemple l’inaction, ce sera une action dans mon livre.

    — Emmanuel Bove dans son journal, cité par Raymond Cousse dans la préface de Un soir chez Blutel, Un père et sa fille, Une fugue et Bécon-les-Bruyères

    21 janvier 2023
  • Peut-être, un jour écrirai-je un poème sur ma porte. Il me semble que ça pourrait être une belle chose, plein de sous-entendus comme doivent être les beaux poèmes.

    « Quand la porte s’ouvrira ».

    Ce serait un titre à rêver partout.

    — André de Richaud, la Nuit aveuglante

    13 janvier 2023
  • Friedel Anderson, Bücherwand (2013)

    10 janvier 2023
  • Quand elle lui demandait où il allait, d’où il venait, il ne grommelait qu’un mot : Ministère. Aussi mystérieusement que s’il avait dit : mystère.

    — Dezső Kosztolányi, Anna la douce (trad. Eva Vingiano de Pina Mar)

    8 janvier 2023
  • The Banshees Of Inisherin

    3 janvier 2023
  • Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres.

    *

    Au fond, il n’y a pas de passé, les problèmes et le drame de la condition humaine restent toujours. Le problème de base reste toujours le même.

    *

    Il faut être clair. L’écrivain qui ajoute des obscurités à la vie, qui Dieu merci est déjà assez obscure, en créant une obscurité de mots pour faire beau, pour faire intéressant, est tout à fait en dehors de sa vocation d’écrivain. Quand on écrit, c’est pour être compris.

    — Marguerite Yourcenar

    18 Décembre 2022
  • Déjà s’insinuait en lui la peur sournoise de cette vocation de clochard qui l’avait sollicité autrefois, aux mauvais jours, quand ses habitudes sociales ne l’obligeaient plus, et qu’il était tenté par le repos d’une condition animale, au ras de la mort et au bas de l’échelle, là où il n’y a plus à descendre. (p. 46)

    *

    Affaissé sur sa rondelle de bois, Aberdame, le regard fixe, sentait les larmes lui monter aux yeux. D’autres pensées, qui lui étaient jadis familières, se pressaient maintenant dans sa tête. Tandis qu’il essuyait les verres de son lorgnon, il rêva d’une infirmité qui l’eût allégé du fardeau de ses responsabilités et du remords de son impuissance. Il était aveugle, on le plaignait d’être pauvre et infirme (et si courageux aussi). Puis il rêva qu’il voyait mourir sa femme et ses trois enfants ; on le plaignait encore, il avait un chagrin cruel, il était inconsolable ; mais son renvoi n’avait plus d’importance, il devenait libre de s’abandonner. Tout un bagage de misère, qu’il s’étonnait d’avoir pu tenir à l’écart aussi longtemps, lui revenait à l’esprit. Dans les circonstances difficiles, son imagination ne lui proposait jamais une revanche ou quelque fortune bâtie sur un coup de dés, mais toujours la chute qui le dispensait de lutter.

    Aberdame était assis depuis près de dix minutes, et ses rêveries l’avaient amené insensiblement à la vision d’une solitude sordide, dont il se sentait comblé. Engourdi sur le siège, il lui semblait être très loin du monde, et abrité de la société pour toujours. Son rêve de solitude se confondait avec la réalité présente, et il lui plaisait de croire qu’il était dégagé, vis-à-vis d’autrui, de toute espèce d’obligation. L’idée qu’il était renvoyé ne l’atteignait même plus. Il se sentait si bien oublié qu’il jouissait de sa lassitude et de sa faiblesse. Sa rêverie s’appauvrissait, jouait sur des thèmes de plus en plus ténus, et il appelait l’instant où, le cerveau vide de toute préoccupation, il serait délivré de l’habitude de penser et deviendrait un être libre. (p. 48-49)

    *

    Dans l’ombre d’un porche, Aberdame remarqua un être avachi, pelotonné en un tas noir ; l’homme avait les yeux ouverts et son regard et son visage paraissaient absents ; il était si enfoncé dans la misère, il s’appartenait si complètement que l’idée de mendier, même une parole, ne pouvait lui venir. Aberdame sentit une petite peur voluptueuse lui courir sur la peau, et il poursuivit son chemin, en songeant à cet étrange regard qui ne redoutait plus de surprises. (p. 54)

    — Marcel Aymé, « Je suis renvoyé », Derrière chez Martin

    18 Décembre 2022
  • LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES

          Un Lièvre en son gîte songeoit
    (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
    Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeoit :
    Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
          « Les gens de naturel peureux
          Sont, disoit-il, bien malheureux.
    Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite ;
    Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
    Voilà comme je vis : cette crainte maudite
    M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
    Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
          Et la peur se corrige-t-elle ?
          Je crois même qu’en bonne foi
          Les hommes ont peur comme moi ».
          Ainsi raisonnoit notre Lièvre
          Et cependant faisoit le guet.
          Il était douteux, inquiet :
    Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre.
          Le mélancolique animal,
          En rêvant à cette matière,
    Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
          Pour s’enfuir devers sa tanière.
    Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
    Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
    Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
          « Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
          Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
    Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !
          Et d’où me vient cette vaillance ?
    Comment ? des animaux qui tremblent devant moi !
          Je suis donc un foudre de guerre !
    Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
    Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi ».

    — Jean de La Fontaine, Fables

    15 Décembre 2022
  • Tout un voyage est resté en nous
    et notre rêve dérive
    vers le reste du monde

    — Marie Uguay, l’Outre-vie

    5 Décembre 2022
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