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Renaud Jean

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  • Quand Monsieur Ladmiral se plaignait de vieillir c’était en regardant l’interlocuteur bien en face, et sur un ton provocant, qui semblait appeler la contradiction. Ceux qui le connaissaient mal s’y trompaient et répondaient poliment, comme on fait toujours, que Monsieur Ladmiral se faisait des idées, qu’il était encore gaillard et qu’il enterrerait tout le monde. Alors Monsieur Ladmiral se fâchait et citait ses preuves : il ne pouvait plus travailler à la lampe, il se relevait la nuit jusqu’à des quatre fois, il avait les reins brisés quand il avait scié du bois et puis enfin, personne ne pouvait rien répondre à cela, il avait plus de soixante-dix ans. Ce dernier argument était destiné à clouer le bec aux plus optimistes et le leur clouait d’autant mieux que Monsieur Ladmiral, non seulement avait plus de soixante-dix ans, mais en avait bel et bien soixante-seize. Mieux valait donc ne pas chercher à le contredire quand il se plaignait de vieillir. Et puis, pourquoi lui refuser ses derniers plaisirs ? Ça l’ennuyait de vieillir, mais ça le consolait un peu de se plaindre. En effet, Monsieur Ladmiral vieillissait beaucoup, et de plus en plus vite. La vieillesse, c’est une pente très douce mais, même au bout d’une pente très douce, les cailloux finissent par aller terriblement vite.

    Il fallait, naturellement, se garder d’abonder avec trop de chaleur dans le sens de Monsieur Ladmiral. Il réservait à soi seul le droit de dire qu’il vieillissait et, en réalité, faisait de grands efforts, mais vains, pour tenter de cacher cette vérité pénible, pénible surtout pour lui, et que, du reste, il ne cachait guère qu’à lui-même. Et encore, au prix de quels mensonges ! Quand il avait quitté Paris, dix ans plus tôt, pour venir habiter à Saint-Ange-des-Bois, Monsieur Ladmiral avait fait savoir, pour vanter la maison qu’il achetait, qu’elle était à huit minutes de la gare. C’était presque vrai à cette époque. Par la suite, et à mesure que Monsieur Ladmiral vieillissait, la maison avait été à dix minutes, puis à un bon quart d’heure de la gare. Monsieur Ladmiral n’avait constaté ce phénomène que très lentement, n’avait jamais su l’expliquer et, pour mieux dire, ne l’avait jamais admis. Il était entendu qu’il habitait toujours à huit minutes de la gare, ce qui n’était pas fait pour simplifier la vie ; il fallait jouer avec les pendules, faire de faux calculs, prétendre que l’horloge de la gare avançait, ou que l’heure du train avait été changée sournoisement ; Monsieur Ladmiral, dans le temps où il allait encore à Paris, avait même manqué des trains, héroïquement, pour qu’il ne fût pas dit qu’il habitait à plus de huit minutes de la gare.

    — Pierre Bost, Monsieur Ladmiral va bientôt mourir

    18 juin 2023
  • George Saunders: On the Tricks of the Writing Process

    18 juin 2023
  • Il est un conte qui touche de très près au vif de l’existence : celui de ce moine qui traverse une forêt, entend un oiseau chanter, l’écoute un bref instant et se trouve à son retour étranger à la porte de son couvent, car il a été en fait absent cinquante années et, parmi tous ses camarades qui ont survécu, un seul le reconnaît. Cet oiseau ne chante pas seulement dans les forêts, même s’il en est peut-être natif. Il chante dans les endroits les plus misérables. L’avare l’entend, et sourit, et les jours pour lui ne sont plus que des instants. […] Toute vie qui n’est pas purement mécanique est tissée de deux fils : la recherche de cet oiseau, et son écoute. Et c’est simplement cela qui rend la vie si difficile à évaluer, et les délices de chacun d’entre nous si incommunicables. La simple connaissance de ce fait, un seul souvenir de ces instants où l’oiseau chanta pour nous, suffisent à nous remplir d’étonnement quand nous tournons les pages d’un écrivain « réaliste ». Là, c’est certain, nous trouvons une image de la vie – mais pour autant qu’elle est faite de boue et de craintes mesquines, dont le souvenir nous fait honte, et que nous aimerions mieux oublier : de la note de ce rossignol effaceur de temps, nous ne saurons rien.

    Le cas de ces romanciers est pour le moins curieux. Ils ont été enfants, jeunes gens ; ils ont langui sous la fenêtre de la bien-aimée, qui à ce moment-là écrivait probablement à quelqu’un d’autre ; ils se sont assis devant une page blanche, et se sont sentis pleins d’une poésie contenue, dont pas un vers ne consentait à sortir ; ils se sont promenés dans les bois, ils ont marché dans des grandes villes, sous d’innombrables lampadaires ; ils ont pris la mer, ils ont haï, ils ont eu peur, ils ont rêvé de poignarder un homme et l’ont peut-être fait ; le goût sauvage de la vie a excité leur palais. Ou, si vous leur déniez tout cela, au moins ont-ils pleinement goûté un plaisir – leurs livres sont là pour le prouver –, celui d’une composition littéraire réussie. Et pourtant ils remplissent le globe de volumes dont l’habileté, certes, fait mon admiration, mais dont la fausseté flagrante sur tout ce qui pour moi est l’existence me fait trembler de colère. Si je n’avais pas d’autres perspectives que de continuer à tourner en rond parmi ces petites affaires ennuyeuses et mesquines, d’être mû par les piètres espoirs et les craintes dont ils entourent et animent leurs héros, j’affirme que je mourrais sur l’heure. Mais jamais un moment, pour moi, n’a passé de manière aussi ennuyeuse et si je devais perdre mon temps à attendre dans une gare de chemin de fer je pourrais égrener quelques souvenirs à côté desquels la totalité d’un de ces romans paraîtrait bon pour le rebut.

    — Robert Louis Stevenson, « Les porteurs de lanternes », Essais sur l’art de la fiction (trad. France-Marie Watkins et Michel Le Bris)

    18 juin 2023
  • Un revenu « éminemment respectable », c’est la somme qu’un homme dépense. Un revenu fastueux, ou la vraie opulence, c’est plus qu’un homme dépense. Augmentez le revenu, ou diminuez les dépenses, mon cher monsieur, aussi étonnant que cela puisse paraître, donne le même résultat. Mais je vous entends déjà me rappeler, en pinçant les lèvres, les privations et les duretés de l’existence. Hélas ! monsieur, il y a des privations des deux côtés. Le banquier doit passer toute la journée assis dans sa banque – n’est-ce pas là une privation ? Et ne pouvez-vous concevoir que le peintre de paysage, que j’estime être le plus pauvre et le plus perdu parmi ses contemporains, ne préfère pas les privations qu’implique sa profession – ne pas porter de gants, boire de la bière, vivre de côtes de porc ou même uniquement de pommes de terre et, enfin, ne pas être « l’un des nôtres » – qu’il ne préfère pas, volontiers et sincèrement, ses privations à celles du banquier ? Pour ma part, je le puis fort bien. Oui, monsieur, je le répète, je peux le concevoir. Croyez-moi, il y a bien des rivières en Bohême ! Mais il n’est rien de plus difficile à graver dans leur esprit que ceci : l’argent, quand ils en ont, n’est pour la plupart d’entre eux qu’un chèque pour s’acheter du plaisir. Mais que se passe-t-il quand un homme trouve son plaisir dans la pratique d’un art ? Peut-être pourrait-il gagner plus de chèques en en pratiquant un autre ; mais la quantité de plaisir n’en resterait pas moins la même. En somme, il en obtient une partie directement : contrairement à l’employé de banque, les quinze jours de vacances où il peut faire ce qui lui plaît durent toute l’année !

    — Robert Louis Stevenson, « Le choix d’une profession », Essais sur l’art de la fiction (trad. France-Marie Watkins et Michel Le Bris)

    18 juin 2023
  • Quel spectre monstrueux est donc cet homme, cette maladie de la poussière agglutinée, qui soulève un pied après l’autre ou gît, abruti de sommeil ; qui tue ; qui se nourrit ; qui grandit et engendre des copies en réduction de lui-même ; couvert de cheveux tel de l’herbe, avec dans sa figure des yeux qui bougent, et brillent, de quoi faire hurler les enfants – et pourtant, regardé de plus près, connu tel que ses semblables peuvent le connaître, comme ses attributs demeurent étonnants ! Pauvre diable, sur terre pour si peu de temps, jeté parmi tant de malheurs, plein de désirs immenses et contradictoires, assailli sauvagement de toutes parts, sauvagement rabaissé, irrémédiablement condamné à faire sa proie de la vie du prochain, qui pourrait lui reprocher de n’avoir fait qu’un avec sa destinée, d’être resté un être tout simplement barbare ? Et au lieu de cela, nous le contemplons, et nous le découvrons rempli de vertus imparfaites : infiniment puéril, admirable de vaillance, souvent, et souvent d’une bonté touchante, assis dans sa vie brève, pour débattre et du bien et du mal et des attributs de la divinité, se battant pour un œuf, mourant pour une idée, choisissant ses amis et son conjoint avec une cordiale affection, mettant ses petits au monde dans la douleur, et les élevant avec une patiente sollicitude. Et puis, au cœur de ce mystère une pensée bizarre qui touche à la démence : la pensée du devoir, l’idée d’une chose qu’il doit à lui-même, à son voisin, à son Dieu ; un idéal de décence, auquel il s’élèverait, si c’était possible ; une limite à la honte au-dessous de laquelle, si c’était possible, il ne s’abaisserait pas. Le dessein de la plupart des hommes est d’abord un dessein de conformité.

    — Robert Louis Stevenson, « Pulvis et umbra », Essais sur l’art de la fiction (trad. France-Marie Watkins et Michel Le Bris)

    18 juin 2023
  • À dire vrai, les sujets [de conversation] sont rares – et dans la mesure où ils sont abordables, plus de la moitié d’entre eux peuvent se réduire à trois : que je suis « moi », que tu es « toi » et qu’il y a d’autres personnes dont il est vaguement entendu qu’elles ne sont pas les mêmes que nous.

    — Robert Louis Stevenson, « Causerie et causeurs », Essais sur l’art de la fiction (trad. France-Marie Watkins et Michel Le Bris)

    15 juin 2023
  • On tend à qualifier de vieux les personnes ayant soixante ans et plus, dans les statistiques par exemple. Toutefois, la valeur sémantique de l’adjectif vieux peut être différente selon les contextes. Ainsi, on distingue généralement les jeunes vieux, âgés de 60 à 75 ans, voire 79, et les grands vieillards (aussi appelés vieux-vieux, personnes du quatrième âge et, plus rarement, vieux aînés), qui sont plus âgés.

    — Grand Dictionnaire terminologique

    10 juin 2023
  • Ils ont assuré avoir exhorté Clare Nowland à laisser tomber ce couteau à viande dentelé avant que celle-ci ne se dirige « à un rythme lent » dans leur direction en s’appuyant sur son déambulateur. À ce moment, l’agent incriminé a fait usage de son pistolet électrique contre elle.

    — Radio-Canada

    26 mai 2023
  • 18 mai 2023
  • Teo pose une main sur le ventre de Saara. L’enfant donne un nouveau coup.

    Il aspire peut-être déjà à la liberté, il imagine la trouver hors de l’utérus, pense Teo. Peut-être veut-il déjà se défaire des chaînes qui le lient à sa mère. Qui voudrait révéler à l’enfant que la liberté n’existe pas ? Plus nous glissons près d’elle, plus nos mains cherchent frénétiquement à attraper les chaînes passant à notre portée. Nous courons après un feu follet, chacun poussé par sa propre obsession. La longueur de nos chaînes montre les frontières de notre liberté, il n’y a qu’en nous contentant de notre sort que nous pouvons vivre sans nous en soucier. Nos désirs sont les plus durs jougs. Une fois ceux-ci étouffés, plus besoin de se débattre.

    — Aki Ollikainen, la Faim blanche (trad. Claire Saint-Germain)

    18 mai 2023
  • I notice that Doug has an incredible natural enthusiasm for anything we happen to get right. Even a single good line is worthy of praise. When he comes across a beautiful story in a magazine, he shares it with us. If someone else experiences a success, he celebrates it. He can find, in even the most dismal student story, something to praise. Often, hearing him talk about a story you didn’t like, you start to like it too—you see, as he is seeing, the seed of something good within it. He accepts you and your work just as he finds it, and is willing to work with you wherever you are. This has the effect of emboldening you, and making you more courageous in your work, and less defeatist about it.

    *

    Toby is a generous reader and a Zen-like teacher. The virtues I feel being modeled—in his in-class comments and demeanor, in his notes, and during our after-workshop meetings—are subtle and profound. A story’s positive virtues are not different from the positive virtues of its writer. A story should be honest, direct, loving, restrained. It can, by being worked and reworked, come to have more power than its length should allow. A story can be a compressed bundle of energy, and, in fact, the more it is thoughtfully compressed, the more power it will have.

    — Georges Saunders

    25 avril 2023
  • Que faisait la baleine dans les ténèbres amères de cette nuit en furie ? Qu’avait-elle ressenti durant ses longues journées de captivité ? me demandais-je.

    De la douleur, voilà ce qu’elle avait dû ressentir – et de la peur. Avait-elle ressenti du désespoir ? Avait-elle espéré finir par s’enfuir ? Avait-elle longé les limites de la prison qu’était pour elle l’étang ? Avait-elle réfléchi à l’horreur du destin qui l’attendait sans doute ? Quelles pensées indicibles se transmettaient-ils, le Veilleur et elle ? Qu’éprouvait-elle envers les créatures à deux pattes qui dans un premier temps avaient tenté de la tuer et qui acheminaient à présent du hareng dans sa geôle ?

    Pas de réponse… aucune. Son esprit était aussi étranger au mien que le mien au sien. Des étrangers… des étrangers… nous étions tous des étrangers les uns pour les autres, même ceux d’entre nous qui avaient des enveloppes corporelles identiques. Que savais-je vraiment des sentiments les plus intimes des voisins que j’avais à Burgeo… ou eux des miens ? Que savait le monde qui s’étendait au-delà de Burgeo – et qu’en avait-il à faire ? – des passions que la venue de la baleine déchaînait au sein de cette communauté ? Y avait-il une réelle compréhension, une véritable communication entre les acteurs humains impliqués dans ce drame bizarre ? Plus je réfléchissais à tout ça, plus je me rendais compte que le conflit entre les hommes allait empirer parce qu’on se comprenait si mal. Il risquait même de devenir intolérable, et soudain je ne désirais rien de plus que de voir la baleine emprisonnée regagner sa liberté… Pas seulement pour son bien, mais aussi parce que ça m’aurait soulagé. Je la voulais loin de Burgeo, où sa présence s’était changée en l’ombre menaçante d’un bouleversement.

    Je me suis assoupi et j’ai rêvé de la baleine, un rêve absolument saisissant. La bête s’était transformée en un véritable monstre et je la fuyais… pour me noyer dans son élément. Je me suis réveillé en sueur, certain de détenir la vérité.

    La baleine n’était pas la seule à être emprisonnée. Nous étions tous emprisonnés avec elle. Si les mouvements naturels de sa vie avaient été interrompus, les nôtres aussi. Un fantastique mystère avait fait intrusion dans nos existences bien ordonnées, un mystère que nous, bipèdes terrestres, ne pouvions pas percer, et auquel nous allions donc forcément réagir par une peur, une violence, une haine instinctives. Cette énigme venue des profondeurs était la mesure de l’ignorance insurmontable qui était celle de l’humanité face à la vie. Ce secret impénétrable, devenu le cœur même de notre existence, était un miroir dans lequel nous mirions nos visages troublés… et ces visages n’avaient rien de beau.

    — Farley Mowat, Mort à la baleine (trad. Christophe Bernard)

    3 avril 2023
  • Les scientifiques n’ont trouvé aucune trace d’empreintes de pas ou d’autres signes d’activité humaine dans la chambre. Ils estiment que la pièce n’a pas été visitée au cours des 4500 dernières années environ.

    — Radio-Canada

    2 mars 2023
  • Travailleur fantôme […] est une situation de travail au Japon où l’employé ne se voit assigner aucune tâche. Cette situation est fréquente chez les employés d’un certain âge proches de la retraite.

    — Wikipédia

    23 février 2023
  • De nouveau […], il sentait sa faiblesse devant le monde, il comprit qu’il était peu de chose, maigre et sans défense, qu’il n’avait rien des qualités qu’il admirait chez autrui. Il se rappela combien il avait pleuré dans sa jeunesse. Les instants d’exaltation au cours desquels il avait cru en son avenir repassèrent devant ses yeux et lui apparurent enfantins. Aujourd’hui, il avait dépassé la quarantaine. Il ne lui restait plus rien à attendre de la vie ni à regretter. Son existence était uniforme. Les années durant lesquelles sa petite réussite s’était effectuée lui semblaient insignifiantes. Ce qu’il avait laborieusement édifié s’effondrait.

    — Emmanuel Bove, Un père et sa fille

    19 février 2023
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