Exister sous le signe de la maison ou de la demeure conçue comme une place forte ou un bunker, c’est, en somme, s’épuiser à défendre une frontière purement imaginaire derrière laquelle le moi s’esseule à mort. La peur de l’autre et celle de l’existence en général qu’engendre cette façon de vivre ou de ne pas vivre ne sont que la projection de la frayeur qu’éprouve l’être humain au regard de l’étranger qu’il est pour lui-même, dans les replis et les profondeurs de sa propre psyché.

Une frayeur qu’il ne peut exorciser, on n’insistera jamais assez, qu’en s’aventurant résolument dans ce château de l’âme où sainte Thérèse et les explorateurs du dedans nous invitent à les suivre afin d’y dénouer, au contact de cet Autre et de cet Hôte mystérieux, quelque nom qu’on lui donne (Dieu, Soi, inconscient…), ce nœud qu’est le moi dans la forêt de l’Être, cette crispation identitaire empêchant d’embrasser la totalité de ce qui est comme une seule et même continuité organique où l’Unique joue à cache-cache sous les masques du multiple.

[…]

Tout l’art consiste à savoir passer librement d’une identité à l’autre, d’un moi à l’autre aussi souplement que l’acteur épouse les rôles sans s’y enchaîner. […]

C’est ce à quoi s’exerce l’écrivain qui, en accord avec le sens que du Marsais, dans son Traité des tropes, attribue à la métaphore conçue comme « demeure empruntée », n’habite le langage et le monde que de façon transitoire, comme en passant, glissant d’une maison à l’autre, d’une réalité à l’autre, d’une identité à l’autre sans jamais s’y attarder, sachant que la joie séjourne dans le vide permettant à toute chose d’être et de respirer, libre des murs et de l’effroi qui enferment.

— Guillaume Asselin, Bunkers. L’Archipel de la peur