Mon voisin me fascine. Il rentre chez lui chaque soir, et chaque soir, avant d’arriver à sa porte, il ouvre avec une clé minuscule sa boîte à lettres et regarde au fond. Il n’y a jamais la moindre enveloppe, et l’homme, comme en s’étonnant, retourne à sa maison, l’air pensif. Cet homme, je dois le dire, m’est parfaitement étranger. Il ne me parle pas, il s’occupe, je crois, de choses très importantes dans la finance, ou le pétrole, je ne sais plus. Il a vieilli. Chaque matin, il part à son bureau avec une sorte de valise toute luisante. Il sort, il ferme sa porte ; il examine parfois le ciel. C’est un homme, ou plutôt, c’est une parfaite mécanique revêtue d’un complet veston qui entre et qui sort de sa maison à heures fixes. Je pourrais sans doute le détester, mais non, je l’admire d’être ainsi pour moi une espèce de métronome. Peut-être même, je l’envie. Lorsqu’il revient, le soir, j’aimerais qu’il trouve une lettre dans sa boîte, pas celles qu’il reçoit à son bureau et qui sont pleines de chiffres, de bilans, de courbes. Une lettre qu’il n’attendrait pas, une lettre de femme qui lui dirait que cette femme qui écrit n’ose pas, depuis si longtemps, lui avouer que, chaque matin, elle le voit passer dans la rue et qu’elle l’aime. Alors, peut-être, l’homme lirait-il la lettre avant de rentrer chez lui, peut-être qu’il regarderait à droite et à gauche, comme si cette femme qu’il ne connaît pas le guettait, juste devant sa porte. Mais je l’observe chaque soir, et je vois bien qu’il n’a pas reçu cette lettre.
— Claude Esteban, Quelqu’un commence à parler dans une chambre