Barbara, Joyeux Noël
2011
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On peut se permettre d’observer les hommes, de rire de leur sottise ou d’en avoir pitié, mais il faut les laisser libres de suivre leur chemin.
— Hermann Hesse, Knulp (trad. Hervé du Cheyron de Beaumont)
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Il n’aimait pas faire des projets ou des promesses à long terme. Quand il ne pouvait disposer librement du lendemain, il en éprouvait un malaise.
— Hermann Hesse, Knulp (trad. Hervé du Cheyron de Beaumont)
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Désormais, il administre le territoire par oukase, circulant à pas lents autour de l’immense maquette de la ville qu’il a fait installer au centre de son bureau — un général en campagne élaborant des stratégies, voilà à quoi il fait penser —, torse incliné penché sur son modèle réduit, mains croisées dans le dos, scrutant une portion de carton puis soudain saisissant une baguette commandant une Internet City ici, une Media City là, un complexe commercial ici — labyrinthe de malls dallés de porphyre et enjolivés de fontaines et de kiosques à cappuccino —, un stade omnisports là, une patinoire en forme de soucoupe volante, un multiplex souterrain de cinquante salles, une piste cendrée sur le toit d’une barre d’immeuble, un casino sous une cloche de verre. Il veut de la transparence, du plastique et du polypropylène, du caoutchouc et du mélaminé, du provisoire, du consommable, du jetable : tout doit être mobile, léger, convertible, souple. Survolté, il s’adonne à la manipulation d’un meccano gigantesque qu’il reconfigure quotidiennement, grisé par la gamme infinie de nouvelles possibilités formelles, par les pôles qu’il dessine, par les zones qu’il découpe, par les nœuds d’activité qu’il définit et positionne sur les plans. Il n’a plus qu’une idée en tête, sortir Coca de l’anonymat provincial où elle sommeille tranquille pour la convertir à l’économie mondiale, en faire la cité du troisième millénaire, polyphonique et omnivore, dopée à la nouveauté, dévolue à la satisfaction, à la jouissance, à l’expérience de la consommation.
— Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont
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Il chancelle entre les deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre.
— Paul Valéry, Variété I
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Dans son dernier livre, En el curs del temps (« Au fil du temps »), Enric Soria raconte qu’il y a quelques années, lorsqu’un journaliste a demandé à Marcel Reich-Ranicki ce qu’était pour lui un écrivain, le redouté ponte de la critique littéraire allemande lui a répondu : « Quelqu’un pour qui l’écriture est plus difficile que pour les autres. » À mon avis, c’est une réponse parfaite. Tout écrivain sérieux fait face à un paradoxe : plus il écrit, plus cela devient facile pour lui ; mais plus il devient facile pour lui d’écrire, plus la facilité devient pour lui suspecte, jusqu’à ce qu’il découvre enfin que c’est elle, la facilité, le pire ennemi de son travail. Lorsque quelque chose sort d’un premier jet, ce n’est pas bon ; lorsqu’une phrase sonne comme de la littérature, pire encore : la littérature c’est précisément ce qui ne sonne pas comme de la littérature. Écrire est un métier étrange. Fondamentalement, il consiste à se compliquer la vie. Pour l’apprendre, il faut l’oublier chaque jour.
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— Allons nous coucher, il est tard.
Quand Marguerite prononçait ces mots, Pierre ne répondait pas et continuait de méditer, la plume à la main.
— Allons, viens. Il est tard. Tu travailleras mieux demain.
Il hésitait encore un peu à quitter son bureau.
— Demain matin, tu auras les idées plus nettes. Allons, viens.
Cette fois, il se levait, puis, pour s’excuser :
— Tu ne veux donc pas que je travaille ?
— Mais tu as déjà beaucoup travaillé. Fini le travail pour aujourd’hui. Maintenant, il faut te reposer. Tu l’as bien mérité.
Quoiqu’il n’eût écrit que quelques lignes, Pierre obéissait.
— Ce soir, cela ne va pas, pensait-il. Marguerite a raison. Il vaut mieux que je me couche. Je n’ai vraiment aucune idée. Je ne sais pas quoi écrire. C’est épuisant de vouloir écrire quand même. Il me semble que je serais moins fatigué si j’avais écrit cent pages. Je ne peux tout de même pas répéter continuellement ce que j’ai déjà dit. Et si j’abandonnais ! Et si je n’écrivais jamais plus une ligne ! Quel soulagement ! Il me semble que si cela m’était permis, je sauterais au ciel de bonheur ! Fini, le bureau ! Finies, les heures en face de moi-même, en face du vide ! Finis, le vertige, le dégoût de moi-même, la prison entre ces quatre murs pendant que dehors les gens travaillent vraiment ! Moi aussi, je me promènerais au soleil, j’aurais des obligations, je ressemblerais à tout le monde. Quand je reviendrais de mes occupations, je n’aurais plus rien à faire. Tout me distrairait. Et je serais cent fois plus heureux que je ne le suis aujourd’hui.
— Emmanuel Bove, extrait de la nouvelle « Voyage autour d’un appartement » (dans Raymond Cousse et Jean-Luc Bitton, Emmanuel Bove : la Vie comme une ombre)
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Située au centre de l’île au pied du cèdre géant, ouverte comme un gigantesque soupirail à la base du chaos rocheux, la grotte avait toujours revêtu une importance fondamentale aux yeux de Robinson. […]
Au-delà de la poudrière le tunnel se poursuivait par un boyau en pente raide où il ne s’était jamais engagé avant ce qu’il appellerait plus tard sa période tellurique. L’entreprise présentait, il est vrai, une difficulté majeure, celle de l’éclairage. […] Ayant dû abandonner également le projet de percer une cheminée d’aération et d’éclairage au fond de la grotte, il ne lui restait plus qu’à assumer l’obscurité, c’est-à-dire à se plier docilement aux exigences du milieu qu’il voulait conquérir, une idée qui ne se serait certes pas présentée à son esprit quelques semaines plus tôt. Ayant pris conscience de la métamorphose où il était engagé, il était prêt maintenant à s’imposer les plus rudes conversions pour répondre à ce qui était peut-être une vocation nouvelle.
Il tenta d’abord tout superficiellement de s’habituer à l’obscurité pour pouvoir progresser à tâtons dans les profondeurs de la grotte. Mais il comprit que ce propos était vain et qu’une préparation plus radicale s’imposait. Il fallait dépasser l’alternative lumière-obscurité dans laquelle l’homme est communément enfermé, et accéder au monde des aveugles qui est complet, parfait, certes moins commode à habiter que celui des voyants, mais non pas amputé de toute sa partie lumineuse et plongé dans des ténèbres sinistres, comme l’imaginent ceux qui ont des yeux. L’œil qui crée la lumière invente aussi l’obscurité, mais celui qui n’a pas d’yeux ignore l’un et l’autre, et ne souffre pas de l’absence de la première. Pour approcher cet état, il n’était que de rester immobile très longtemps dans le noir, ce que fit Robinson, entouré de galettes de maïs et de pichets de lait de chèvre. […]
La solitude de Robinson était vaincue d’étrange manière — non pas latéralement, — par abords et côtoiements, comme quand on se trouve dans une foule ou avec un ami — mais de façon centrale, nucléaire, en quelque sorte. Il devait se trouver à proximité du foyer de Speranza d’où partaient en étoile toutes les terminaisons nerveuses de ce grand corps, et vers lequel affluaient toutes les informations venues de la superficie. […]
Il n’eut pas à errer longtemps pour trouver ce qu’il cherchait : l’orifice d’une cheminée verticale et fort étroite. Il fit aussitôt quelques tentatives sans succès pour s’y laisser glisser. Les parois étaient polies comme de la chair, mais l’orifice était si resserré qu’il y demeurait prisonnier à mi-corps. Il se dévêtit tout à fait, puis se frotta le corps avec le lait qui lui restait. Alors il plongea, tête la première, dans le goulot, et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l’œsophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exiguë où il ne pouvait se tenir debout qu’à condition de laisser sa tête dans l’arrivée du boyau. […] L’intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d’un moule destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s’en doutait, c’était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position — recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds — qui lui assurerait une insertion si exacte dans l’alvéole qu’il oublia les limites de son corps aussitôt qu’il l’eut adoptée.
Il était suspendu dans une éternité heureuse. Speranza était un fruit mûrissant au soleil dont l’amande nue et blanche, recouverte par mille épaisseurs d’écorce, d’écale et de pelures s’appelait Robinson. Quelle n’était pas sa paix, logé ainsi au plus secret de l’intimité rocheuse de cette île inconnue ! […] Qu’était-il, sinon l’âme même de Sperenza ? Il se souvint de poupées gigognes emboîtées les unes dans les autres : elles étaient toutes creuses et se dévissaient en grinçant, sauf la dernière, la plus petite, seule pleine et lourde et qui était le noyau et la justification de toutes les autres.
Peut-être s’endormit-il. Il n’aurait su le dire. Aussi bien la différence entre la veille et le sommeil était-elle très effacée dans l’état d’inexistence où il se trouvait. […]
Et comme l’affaiblissement des limites de l’espace et du temps permettait à Robinson de plonger comme jamais encore dans le monde endormi de son enfance, il était hanté par sa mère.
— Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique
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Il faut se réserver une arrière-boutique rien qu’à nous, vraiment libre, dans laquelle nous puissions établir notre vraie liberté, et qui soit notre retraite principale dans la solitude. C’est là qu’il faut nous entretenir quotidiennement avec nous-mêmes, et de façon tellement intime que nulle relation ou contact avec des choses étrangères puisse y trouver place. Il faut y parler et rire comme si nous étions sans femme et sans enfants, sans biens, sans suite et sans valets, afin que quand sera venu le moment de les perdre, devoir nous en passer ne soit pas chose nouvelle. Nous avons une âme capable de se replier sur elle-même ; elle peut se tenir compagnie, elle a de quoi attaquer et de quoi se défendre, de quoi recevoir et de quoi donner. Ne craignons donc pas, dans cette solitude, de croupir dans une oisiveté ennuyeuse,
Sois dans la solitude une foule à toi-même.
La vertu se contente d’elle-même : sans règles, sans paroles, sans rien faire.
— Michel de Montaigne (trad. Guy de Pernon)
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Il avait surgi devant moi allongé sur un brancard au sortir de la porte cochère de l’immeuble de la rue de La Vrillière comme une figure de rêve, ou de cauchemar, un spectre spontanément apparu du néant, qu’il paraissait n’avoir quitté qu’un instant pour y retourner à jamais, l’image, immédiatement complète, cohérente et détaillée, s’étant soudain matérialisée devant moi à partir de rien, rien ne l’ayant précédée et rien ne la suivant, comme créée ex nihilo de la substance même de la nuit — l’apparition soudaine sous mes yeux de cet homme inerte allongé sur un brancard, le visage d’un blanc effrayant disparaissait sous un masque à oxygène, qui n’avait déjà presque plus rien d’humain et qui semblait tout entier réduit à ses chaussettes, devenues son blason et ses couleurs, noires, fines, fragiles, en fil d’Écosse, dont je peux encore aujourd’hui estimer mentalement la texture et l’éclat, la pâleur de leur noir !
— Jean-Philippe Toussaint, la Vérité sur Marie
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« Et pour appuyer ce sentiment d’avoir affaire au vrai, d’être plongé dans le récit sans l’agacement d’un anachronisme, aucun détail n’a été épargné. »
— David Desjardins, à propos de 1981 de Ricardo Trogi.
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Le roman les Fous de Bassan a paru en 1982.
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Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée.
— Marguerite Duras, l’Amant









