Comme bon nombre d’entre nous, elle appartenait à une espèce intelligente, du moins à une espèce suffisamment intelligente pour réfléchir à voix haute. Sur notre activité intellectuelle dans les moments où nous ne bougonnons pas, où rien ne sort d’entre nos lèvres, vétérinaires et thanatologues se disputent. Ces querelles sont d’un autre âge. En réalité, ni le langage ni la pensée ne sont nécessaires pour vivre ou pour survivre. (p. 10)
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Breton, au fil des années, s’était affaissé, et, alors que dans sa jeunesse il avait des apparences de sportif, et même les compétences musculaires qui vont avec, il aurait pu à présent passer inaperçu au milieu d’un groupe de septuagénaires menés à l’abattoir. Il tourna vers moi son visage desséché et jaune, sa physionomie de momie. (p. 17)
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C’était une lampe écologique et, depuis plusieurs milliers d’heures, elle économisait ses forces et diffusait une lumière pour agonisants et développement durable. (p. 20)
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Le Parti s’est penché sur tes antécédents, insista-t-il. Il t’examine de près. Ton dossier est exécrable. Médicalement, tu as jamais été propre. Politiquement, c’est qu’une suite de zigzags. La maladie pourra pas toujours te servir d’excuse. (p. 21)
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L’arbre contre lequel il s’appuyait avait été récemment ébranché et dressait ses moignons au-dessus du bitume, dans l’ombre, comme une sculpture dédiée à l’amputation en général et à celle des feuillus en particulier. (p. 26)
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Je suppose qu’il marquait de cette manière sa solidarité envers le végétal torturé et le dégoût que suscitait en lui l’action des jardiniers. (p. 26)
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Il attendait. L’attente fait partie de notre activité à l’asile. C’est un moment de l’existence que nous apprécions et que nous recherchons, une occasion de se sentir un peu déconnecté du désastre, de ne plus avoir la moindre responsabilité pour ce qui se passe. (p. 27)
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Je n’ai jamais longtemps tenu bon en face des autorités. Je ne suis pas un héros de la dissidence, je déteste qu’on me maltraite et, d’une manière générale, je considère que quand on joue au chat et à la souris et qu’on est la souris, autant abandonner tout de suite. (p. 29)
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— J’ai besoin d’aller aux cabinets, dis-je. Je peux remonter ?
— Tu as déjà assez vomi tout à l’heure, Breton, gronda Strummheim. C’est plus le moment de te revider.
Je fis alors un signe discret à Breton pour qu’il tienne bon et fasse entière confiance à ses sphincters, mais, dans l’obscurité, il ne me vit pas. (p. 30)
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Autrefois, l’endroit avait hébergé des cosmonautes rendus fous par une trop longue exposition aux rayons cosmiques, et des invalides cisaillés par des explosions, défigurés, culs-de-jatte, rendus fous par une trop longue exposition aux crimes qu’on leur avait ordonné de perpétrer. Puis, après l’apocalypse, prétendait Breton, quand les communications avec l’espace et avec le front s’étaient interrompues, les administrateurs avaient attendu que les derniers survivants débarrassent le plancher. Et alors ils avaient commencé à y admettre des cancéreux, des infirmiers et des idiots à l’agonie, ou des miséreux fourrés là par compassion. Et ensuite, disait Breton, après la mort de toute cette pauvre engeance, la police en avait fait un centre secret pour y mener les sales affaires que le Parti lui demandait d’éclaircir ou d’enterrer. (p. 37-38)
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Le Parti sait tout, ou presque tout, et c’est dans le presque que je m’étais réfugié. (p. 42)
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Il n’attachait pas d’importance à notre rôle de cobayes pour une expérience de téléportation, qui figurait sur les permis de séjour qu’on nous avait remis à l’entrée dans le bâtiment. Il n’y croyait pas, et nous non plus. Les soignants qui nous auscultaient étaient plutôt là pour vérifier qu’on ne nous avait pas cassé d’os pendant les interrogatoires, et aucun expert ou entraîneur en dématérialisation n’était venu nous donner des conseils de base en cosmonautique magique. (p. 43)
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— Tu es un drôle d’oiseau, Breton, disait Kaytel. C’est quand même une sacrée aventure qu’on soit obligé de passer par toi pour en savoir plus sur Monroe.
Je me rengorgeais.
— Qu’on soit obligé de compter sur un détraqué comme toi, précisait-il.
Le terme de « détraqué » me paraissait manquer de rigueur scientifique, mais il en aurait fallu plus pour que je me dérengorgeasse. (p. 44)
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Kaytel restait présent, évidemment, afin de recueillir ce qu’il y avait d’utile dans nos gémissements. (p. 46)
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Assez fréquemment, il s’épanchait devant Breton. Terrassé par les insomnies, l’insatisfaction, l’absence d’avenir, il s’épanchait. J’avais parfois l’impression d’entendre un malade rongé par la dépression. (p. 50)
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C’était un endroit où il se sentait bien, parce qu’il en était l’unique occupant et qu’il pouvait y somnoler, rêvasser et ruminer sur la fin de tout espoir sans être dérangé par des visites. (p. 55)
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Une sensation d’accablement écrasait Kaytel quand il pensait aux responsabilités qui incombaient au Parti. Au Parti et à la police, deux institutions qui, à la longue, avaient fini par se confondre. Accablant était d’avoir hérité des valeurs sacrées de la révolution mondiale, alors que le monde existant s’était ratatiné jusqu’à n’être plus qu’un asile de fous, une minuscule poche sur la carte du globe. Accablante était la réalité de la fin collective. Accablant était l’aveuglement des hauts cadres du Parti qui, contre toute logique, comptaient encore mobiliser les masses pour assurer à l’humanité des conditions de survie meilleures. Accablante et imbécile était l’idée que rien n’avait échoué à jamais, que rien n’était fichu, et qu’il était normal que la police continue à assumer des tâches d’ordre et d’espérance. Alors, parce que les morts voulaient mettre leur grain de sel dans la dernière longue marche de l’Histoire, parce que des types comme Monroe voulaient intervenir depuis l’au-delà, Kaytel se sentait très, très fatigué. Et, plutôt que travailler, il passait surtout son temps à faire semblant de réfléchir. (p.56)
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Sa hiérarchie appréciait sa lucidité amère et son goût du secret, mais, même si elle l’envoyait sur des théâtres d’opération qui demandaient de la jugeote et peu de scrupules, elle ne se pressait pas de reconnaître ses succès. Il avait même parfois l’impression qu’en haut lieu on attendait de lui une grosse défaillance pour pouvoir se débarrasser de lui. En quinze ans d’activité, il n’avait pas commis la moindre lourde erreur, mais il n’avait pas progressé. Dame Patmos, au contraire, avait monté les échelons du Parti grâce à ce qu’on pourrait appeler sa pétulance, combinée à une fermeté idéologique incontestable. Elle avait été promue depuis des années au secrétariat du Comité Exécutif et elle avait aujourd’hui l’aspect et la mentalité d’une énorme vache bureaucratique. (p. 59)
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Au cours des quinze dernières années, il avait renoncé aux errances passionnées de la jeunesse tout autant qu’aux croyances politiques officielles. Il avait trop de mal à imaginer un avenir meilleur pour nos arrière-petits-enfants et ceux des autres. Il savait que l’espèce humaine n’irait pas jusque-là et, pour accepter cette perspective horrible, il avait dû se durcir intérieurement. Tout à coup, l’évocation de ses amours avec Dame Patmos lui rappelait brutalement qu’il avait vieilli, qu’il avait perdu la foi et que tout était fichu. (p. 61)
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Sa survie et sa progression à l’intérieur du Parti lui avaient appris qu’il valait mieux ne jamais dire à haute voix ce qu’on pensait véritablement, et même ne jamais ressentir véritablement ce qui se passait en profondeur, surtout quand il s’agissait de chagrin et de douleur. (p. 67)
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Breton est de pire en pire, finit-il par dire. Dispersion de la personnalité. Délires répétitifs. Un dissimulateur pathologique. (p. 71)
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Kaytel hocha la tête en faisant la moue. Il méditait, il réfléchissait sans doute à l’accumulation des échecs historiques, politiques et génétiques, à sa propre inutilité dans le dernier acte du naufrage en cours. (p. 73)
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Et, au fond, c’était aussi un type intéressant, plein d’humour et plein de mystère, capable d’assumer son rôle de collaborateur, de compagnon de route cynique, et, en même temps, de se revendiquer d’une dissidence d’inspiration libertaire. Sur la question de la différence entre morts et vivants, entre sains d’esprit et insanes, et entre membres du Parti et traîtres au Parti, il avait des points de vue originaux, mais qui n’avaient rien de choquant : il les mettait tous dans le même sac. (p. 85-86)
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Et ensuite ses lourdes cogitations l’entraînent d’abord vers la question de ses relations avec Dame Patmos, puis très vite il dérive vers les problèmes qui l’obsèdent depuis toujours, la folie, la mort, la vie et la maladie après la mort, sans parler de la chaîne des désastres et des mauvais choix qui tirent l’humanité vers sa fin. Une accumulation stupéfiante de mauvais choix et de malheurs. (p. 93)
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Maintenant que Kaytel s’est accoutumé à l’obscurité, il distingue mieux la silhouette des deux morts. Ils sont habillés comme pour partir en direction d’une fosse commune et ils ne bougent pas. Kaytel, avec son vieil imperméable et son attitude voûtée, accablée, n’est pas très différent d’eux. (p.98)
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— Ben oui. Vous pourriez me dire ce qu’il faisait au troisième étage ?
— Il faisait ce qu’on fait tous. Il attendait sans bouger. (p. 100)
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On est encore plusieurs. Aucun appareil s’est effondré. Les hôpitaux, la police, tout fonctionne encore normalement. Le Parti est toujours là pour veiller sur nous et notre avenir. Il y a aucun problème nulle part. C’est seulement qu’on est de moins en moins. (p. 101)
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Il suffisait qu’ils le décident, et nous nous retrouverions en recyclage dans les laboratoires de la Recherche vétérinaire, en face de tortionnaires qui nous feraient regretter nos sbires habituels, au fond très peu brutaux avec nous, tapant avec modération, faisant souvent semblant de taper. (p. 111)
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Une fois dans la rue, Breton est allé étreindre un platane et il a commencé à lui marmonner des confidences. Il devait être trois heures du matin. Dans les bâtiments du voisinage, il n’y avait aucun signe de vie. L’air était humide, la température agréable. J’ai posé le sac par terre et j’ai allumé une cigarette en attendant que Breton en eût terminé avec le végétal.
J’étais assez proche de lui pour savoir qu’il ne lui confiait aucun secret d’enquête, rien qui fût en rapport avec la fille qui avait quitté son monde de mort pour nous rejoindre. Non, il parlait au platane comme à un ami très proche, et il s’épanchait sur lui-même. Il racontait qu’il avait vomi, que la lampe de la chambre éclairait mal, que j’avais fait du bruit en cassant la vitre et que, si nous n’avions pas dû interrompre la partie, il m’aurait mis échec et mat en deux coups. Là-dessus, il exprimait sa compassion pour l’arbre et il s’excusait de ne pouvoir tout de suite lui faire quitter son ignoble coin de goudron pour aller le replanter ailleurs, parmi les siens, dans une forêt où jamais nulle brute humaine ou humanoïde ne s’aventurerait. Il essayait de se mettre à la place de l’arbre et il lui conseillait de patienter encore. Il lui promettait qu’il verrait bientôt le camp débarrassé de ses derniers malades et de ses derniers soi-disant bien-portants, et qu’alors, avec ses semblables, il pourrait retrouver la paix. (p. 113)
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Le couple exhalait des senteurs de fond de placard. Personne ne s’était donné la peine de les laver ou de leur obturer les orifices avant qu’ils se décident à ne plus gésir, et ils avaient sur eux des vêtements qui auraient dû en urgence échouer dans un panier de linge sale. Kaytel n’était pas délicat et il continua à descendre sans se retenir de respirer, mais quand il fut en bas de l’escalier il s’arrêta pour reprendre ses esprits, comme si la pestilence lui avait donné le tournis. (p. 116)
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— Ben alors, protesta-t-il.
Il protestait contre sa situation, contre sa passivité, contre la pluie et contre le monde en général. (p. 122)
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Et il marmonnait, de nouveau, des débuts de phrases sans suite, des ébauches de pensées marquées par l’écœurement et une récrimination confuse. (p. 123)
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L’endroit sentait le ciment trempé et l’abandon. (p. 127)
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Il était assis sur le lit. Pas allongé, assis. Et, malgré tout, son cerveau fonctionnait en permanence. Il réfléchissait aux difficultés de vivre, de survivre et de mourir, pour lui comme pour les autres. (p. 135-136)
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Il préférait ne pas gâcher les temps à venir par des jérémiades sur les déchirures musculaires, l’inflammation des tissus, l’éclatement du cœur et autres foutaises petites-bourgeoises. (p. 136)
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Ils avaient l’air de s’être regroupés pour jouir d’un spectacle en face d’eux, la projection d’un film, par exemple, qui tardait à se concrétiser. En réalité, tout était très sombre et rien n’advenait. Quatre spectateurs hébétés, tournés vers le rien. (p. 140)
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Il avait commencé une phrase. Les sons qu’il émettait pendant un instant évoquèrent à Kaytel les remuements de babines d’un chien qui rêve, puis ils redevinrent compréhensibles. (p. 142)
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Strummheim observait une pause qui avait quelque chose de théâtral, mais aussi il souhaitait, manifestement, que l’information descende des oreilles de son interlocuteur à des couches profondes de son cerveau, celles qui permettaient de comprendre ou d’accepter le monde des vivants et le monde des morts, leurs complexités, leurs abîmes. (p. 146)
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— Écoutez, Borgmeister, continua-t-il. Je peux bien vous le dire. J’appartiens à une fraction où on pense qu’il faut se purifier avant d’infliger la mort.
— Ah, fit Kaytel.
— « Les Danseuses du léninisme », avoua Strummheim. Au départ, c’était « Les Danseuses sacrées du léninisme». On a fini par contracter. (p. 152)
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C’est rien qu’un maillon dans une chaîne que je contrôle pas. Quelque chose comme un cauchemar de défunt, comme les premiers jours désordonnés dans le Bardo, les premières aventures angoissantes. Je peux rien y faire.
Il ne savait pas comment se comporter, il ne savait pas trop quoi dire et il ne disait rien. (p. 154)
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Strummheim ressemblait à un mammifère blessé, peu velu et déprimé. (p. 155)
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Sous l’ampoule misérable, Strummheim exposait sa nudité sans la moindre grâce. Bedaine en formation, seins déjà difformes, toute la dévastation physique d’un quinquagénaire n’ayant jamais entretenu sa musculature, relâchement général des chairs, teinte grise, triste, morosité des couleurs, début de dégénérescence de la peau, ici et là des plaques rouges, des plaques blanches, autour de la ceinture abdominale et sur les fesses des constellations de boutons, un furoncle à l’aine côté gauche. Un corps ni sale ni propre. Occupant une part importante de la poitrine, les deux blessures formaient de larges cratères cramoisis qui ne saignaient pas. Ouverts, sinistres, mais ne saignant pas. (p. 155-156)
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Dans l’ensemble, l’appareil sexuel de Strummheim, ratatiné en raison de la température de la pièce, était conforme à ce qu’on voit ailleurs chez les mâles humanoïdes ou humains : laid et grotesque. (p. 156)
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Les morts sont lents, obstinés, et ils reviennent. (p. 166)
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Manifestement, elle n’attachait aucune importance à cette présence à ses côtés d’un homme nu, statufié dans une pose de salle d’attente ou de sauna triste. (p. 170)
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Il restait avachi sur le bord du lit, avec cette couleur de peau qu’on rencontre chez les résidents de la morgue quand ils sortent de leur caisson. Organes sexuels ramassés en une petite masse brouillonne, épaules penchées vers l’avant, cage thoracique creusée et inerte, regard vitreux. (p. 173)
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L’embêtant était qu’à présent la réalité, notre bavardage fou, nos trous de mémoire et nos mensonges se combinaient. (p. 183)
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Nous étions depuis toujours amis des oiseaux, et nous aimions bien de temps en temps un croassement, un roucoulement ou un hululement, ces manifestations agrémentaient les grands silences du camp, mais nous détestions recevoir sur la tête ou les épaules, ou le plastron, les déjections produites par les choucas, les pigeons ou autres hôtes crotteurs qui fréquentaient les branches au-dessus de nous. (p. 184)
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Il avait dû considérer que nous étions des malades en errance et il nous traitait comme si nous n’existions pas. Il traînait dans son sillage une odeur de désinfectant, quelque chose que je préfère, de loin, aux remugles de caveau et de purin que véhiculent le plus souvent les sbires de la police. (p. 187)
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Elles se sont récemment évadées de la morgue, pensa Breton, et, l’évasion étant réussie, elles ne savent plus trop comment jouir de leur liberté. (p. 189)
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J’en reconnus un, Chaliapine ou Robson – des sonorités de ce genre –, qui avait fait partie de l’équipe de Kaytel et qui un jour, après un tabassage, m’avait pris ma tension et fait une piqûre. (p. 190)
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Impossible de ne pas avoir croisé au moins une fois, dans les rues ou dans les salles communes, ces têtes d’officiers, de responsables, de psychiatres-chefs et non-chefs, de tortionnaires, de délégués aux souffrances des sous-hommes et des insanes, à leur surveillance, à leur incarcération médicamenteuse ou autre, à leur mort lente, à leur mort accélérée, à leur mort non paisible. (p. 191)
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— Sous-sol, préconisa-t-il. Équarrissage sous anesthésie. On n’a pas besoin de ce comique. (p. 193)
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Peut-être autrefois longeait-on ici les cadres du Parti atteints de mélancolie ou de psychose hallucinatoire. (p. 200)
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Son soutien-gorge et sa culotte semblaient provenir d’une braderie d’antiquités agricoles. (p. 204-205)
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Je participas à ces actions en m’incarnant dans une personnage de cobaye ou de légume. (p. 207)
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J’eus un haut-le-cœur. Comme toujours, je sentais la nausée et l’affolement me gagner quand les événements se précipitaient. (p. 212)
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Je laissai passer l’injure sans me formaliser. Je savais que les morts étaient mal embouchés et, en plus, je me tenais personnellement en si faible estime que j’étais prêt à abonder dans son sens. (p. 212-213)
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Elle s’acharnait là-dessus, sur de l’innommable en décomposition. (p. 230)
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Je me mis à penser à la mort. C’était une question que nous soulevions très peu, Breton et moi. L’idée de la vie nous faisait vomir. Elle revenait à chaque instant, cette idée, ce qui alimentait nos sursauts, nos hoquets et nos crachements de fluides divers. Il était extrêmement difficile de vivre, de survivre, de continuer à effectuer ce long passage dans la folie généralisée, dans la schizophrénie généralisée du camp, de rencontrer jour après jour l’hostilité de tout et de tous, il était extrêmement pénible et vain de prendre part à cette lente course d’obstacles, de sentir la dégradation mentale et physique s’accentuer en nous, de sentir nos corps s’épuiser, être gagnés par de vilains maux et de vilaines odeurs, extrêmement pesant d’être obligés à avancer coûte que coûte, avec tout au plus la perspective d’une prochaine étape, d’un prochain chapitre dans un livre dont la fin nous échappait et nous échapperait. Extrêmement difficile, donc, pénible, vain et pesant. La mort n’était pour nous qu’un territoire annexe dans lequel nous nous aventurions naturellement, pendant nos transes chamaniques, avec ou sans lunettes de Hirsch, un territoire qui, en fin de compte, nous apparaissait comme un rêve sans importance puis disparaissait, et où nous puisions quelques informations que nous cachions à la police et à nos tourmenteurs du Parti. Un territoire familier mais sans plus, car nous n’en distinguions que les premiers mètres qui étaient une brève passerelle ne permettant de se déplacer que vers nous, dans le sens des morts vers les vivants, et il est vrai que de ce territoire noir et flottant, où tant d’événements se produisaient, où des leaders comme Monroe fomentaient l’avenir du camp, l’avenir du Parti et l’avenir des vivants, nous ne connaissions pratiquement rien, nous ne connaissions que la partie infime qui servait de sas, et même pas, de sortie de sas vers les vivants et leur camp psychiatrique. La mort n’existait donc pas vraiment pour nous, et, en tout cas, jamais nous n’envisagions de nous y rendre pour de bon. (p. 233-234)
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Avec sur la tête un chapeau de pluie en vinyle brillant, j’eus le sentiment que j’allais enfin jouer un rôle utile dans le projet de rénovation du Parti et du monde. (p. 237)
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Ça a commencé comme ça. Par la disparition totale des vivants ou semi-vivants et même des morts autour de nous. Ça a commencé au dortoir Malakassian, entièrement vidé de ses occupants habituels, personnel pénitentiaire, soignants et femmes incarcérées pour schizophrénie ou dissidence organique. Aucun cadavre nulle part. Une absence de gisants à perte de vue. Dans la lumière crépusculaire d’un matin de grosse pluie, nous allions de long en large comme des zombies énervés, dégoûtés par l’écho de nos pas, nous ouvrions même les armoires dans l’espoir d’y découvrir des dépouilles ou même des demi-carcasses, des restes d’équarrissage. Et rien. Rien. Comme fond sonore l’averse continuelle, ponctuée des exclamations furieuses de Rebecca Rausch. Ça un gros quart d’heure. Disons une vingtaine de minutes. (p. 239)
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Et quand j’étreignais un platane pour murmurer mes analyses sur les événements en cours et répéter quelques prières et supplications, je tournais la bouche vers les profondeurs de l’écorce et je m’arrangeais pour que mon misérable discours ne lui parvienne pas. (p. 241)
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Je tendis un bras pour toucher l’arbre sous lequel elle s’était postée pour m’attendre. Je retrouvais ainsi mon équilibre, mis à mal par mes jambes flageolantes, mais c’était aussi pour demander au platane une aide d’urgence, un peu de sa tranquillité et de sa force. (p. 242)
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Pour ce qui nous concerne, Breton et moi, j’ai l’impression que nous avions surtout la dégaine de touristes égarés loin de leur camping, ayant perdu à la fois leur bicyclette et toute joie de vivre. (p. 242)
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Surtout ne pas montrer à l’oratrice que son appel aux masses endort les masses. (p. 251)
— Antoine Volodine, les Filles de Monroe