Tout homme porte une chambre en lui. On peut même le vérifier en écoutant.
— Franz Kafka, Cahiers in-octavo (trad. Pierre Deshusses)
Tout homme porte une chambre en lui. On peut même le vérifier en écoutant.
— Franz Kafka, Cahiers in-octavo (trad. Pierre Deshusses)
C’est étrange comme les changements de saison donnent envie d’être ailleurs que là où l’on est. Ce doit être que l’air, différent, nous invite à d’autres climats, ce doit être que l’on se rend compte du passage du temps et de notre immobilité ; toujours est-il que chaque fois que le temps changeait, je me sentais l’envie de mettre les voiles.
— Gianfranco Calligarich, le Dernier Été en ville (trad. Laura Brignon)
À chaque fois que je rentrais la nuit d’une de ces réunions au café, je sentais le vide ou la nullité de ces débauches où on ne cherchait en fait qu’à s’entendre parler et à imposer ses opinions aux autres. Mon cerveau en sortait déchiré, labouré et semé de graines de mauvaises herbes qu’il me fallait ratisser avant qu’elles ne germent. Rentré chez moi, dans la solitude et le silence, je me retrouvais et je m’enveloppais dans ma propre atmosphère spirituelle où je me trouvais bien, comme dans des habits bien coupés ; après une heure de méditation, je sombrais dans l’anéantissement du sommeil, libéré des désirs, des passions, des volontés.
J’annulais progressivement mes visites au café ; je m’entraînais à être seul ; il m’arrivait de succomber de nouveau à la tentation mais j’en revenais à chaque fois un peu plus guéri jusqu’au jour où finalement je découvris l’immense plaisir d’entendre le silence et d’écouter les nouvelles voix qu’on y perçoit. (I)
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C’est ainsi que je devins progressivement seul. Mes contacts avec l’extérieur se réduisirent aux démarches nécessaires à mon travail, la plupart du temps par téléphone. Je ne nie pas que les débuts furent difficiles et que le vide qui se creusait autour de moi réclamait d’être comblé. J’avais l’impression de perdre des forces en coupant les ponts avec les autres hommes mais en même temps mon moi commençait pour ainsi dire à se coaguler, à se condenser autour d’un noyau où tout ce que j’avais vécu se rassemblait, se fondait, comme des aliments dont mon âme se nourrissait. De plus je m’habituais à transformer tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais, dans la maison, dans la rue, dans la nature, à ramener toutes mes sensations au travail que j’avais en train, je sentais vraiment mon capital s’accroître et les études que je menais dans la solitude étaient plus valables que celles que j’avais faites sur les hommes dans la société. (II)
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Au fond c’est ça la solitude : s’envelopper dans le cocon de son âme, se faire chrysalide et attendre la métamorphose, car elle arrive toujours. En attendant on vit sur ce qu’on a vécu et par télépathie, sur la vie des autres. La mort et la résurrection : une nouvelle formation pour un nouvel inconnu.
On finit par être seul maître de soi. Aucune autre pensée ne contrôle mes pensées, personne ne fait peser sur moi ses goûts et ses caprices. L’âme se déploie dans cette liberté nouvellement acquise et on éprouve une immense paix intérieure et une joie sereine en même temps qu’un sentiment de sécurité et de responsabilité vis-à-vis de soi. (III)
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Comme mes pensées ne sont jamais accordées avec celles de personne, presque toutes les paroles me blessent, et je peux souvent prendre un mot innocent pour une insulte.
Je crois que mon destin est d’être seul et que c’est pour mon bien. Je veux le croire, autrement tout serait trop implacable. Mais parfois, dans la solitude, la tête s’échauffe et menace d’exploser, il faut donc se surveiller. J’essaie de maintenir l’équilibre entre ce qui entre et ce qui sort, chaque jour j’ai besoin de m’épancher en écrivant et d’acquérir du neuf par la lecture. Si j’écris toute la journée, le vide du désespoir m’emplit le soir et j’ai l’impression que je n’ai plus rien à dire, que je suis fini ; si je lis toute la journée, je suis saturé et prêt à éclater.
Je dois aussi faire la part des heures de sommeil et des heures de veille. Trop dormir fatigue jusqu’à la torture, ne pas assez dormir énerve jusqu’à l’hystérie.
La journée se passe bien, mais c’est le soir qui est difficile, on sent son intelligence s’éteindre et c’est aussi pénible que de sentir se dégrader son corps et son esprit. (III)
— August Strindberg, Seul (trad. Helen et Hervé Coville)
M. Poitou pensait donc que le docteur était son plus grand ami. Il avait pour lui des délicatesses de jeune homme. De peur de manquer son anniversaire, il décollait le bas des feuilles de son calendrier et, sur le 17 janvier, faisait une énorme croix. S’il s’absentait, il ne manquait pas de lui envoyer un télégramme pour lui annoncer qu’il était bien arrivé, ce dont Lorieux se moquait complètement.
— Emmanuel Bove, Cœurs et Visages
L’absolu littéraire dont je parle n’est rien d’autre que cet étrange espace sous-marin que creuse en nous la fréquentation de ces œuvres-marées qui nous donnent soudain le sentiment d’exister de façon totale, comme si ce sentiment tenait paradoxalement dans le fait de pouvoir s’abolir afin de n’être plus que l’écho de la voix d’un autre. Ce qui s’appelle lire. N’être rien d’autre que cette chambre d’écho où résonne une voix nous parlant d’un monde que l’on accueille enfin comme le sien. Nos contacts quotidiens avec les autres, si riches et agréables soient-ils, ont souvent peu à voir avec cette qualité de présence – ou d’absence.
— Frédérique Bernier, Hantises. Carnet de Frida Burns sur quelques morceaux de vie et de littérature
Il était condamné à souffrir, pour soi et pour les autres, et son entourage ressentait comme un devoir impératif de contribuer à l’accomplissement de ce destin en le faisant souffrir.
— August Strindberg, le Bouc émissaire (trad. Elena Balzamo)
Mes abeilles couvrent deux mille cinq cents kilomètres carrés de terres dont je ne suis pas propriétaire, à la recherche de leur pitance, butinant de fleur en fleur pour lesquelles je ne paye aucune location, volant le nectar, mais en retour pollinisant les plantes. C’est une forme d’agriculture anarchique et paisible, et de gagner ainsi sa vie exerce sur moi un tel attrait par son côté sauvage, erratique, maraudeur qu’il me rend inapte à toute autre méthode, sauf peut-être le cambriolage de banques.
Il est un autre attrait, plus fort encore pour moi : ces périodes de l’année consacrées au travail dix ou douze heures par jour avec les abeilles qui ne sont, tout compte fait, que des insectes. Mais quand je passe mes journées en relations étroites avec des créatures dont la structure est si différente de celle des humains et qui vivent leur vie de façon si différente, je me fais l’effet d’un visiteur dans un monde étrange mais d’une ineffable séduction.
— Sue Hubbell, Une année à la campagne (trad. Janine Hérisson)
Je suis une personne timide, je ferais tout pour ne pas avoir à m’adresser à des inconnus. Aux guichets où je vais payer le courant ou le gaz, je perds tous mes moyens. Les plombiers et les plâtriers que je dois appeler à la maison de temps en temps m’intimident comme s’ils étaient tous des savants et des universitaires.
— Mircea Cărtărescu, Solénoïde (trad. Laure Hinckel)
Comment la misère infinie de nos vies est-elle permise ? Pourquoi ressentons-nous la douleur, pourquoi souffrons-nous de maladies, pourquoi avons-nous part aux tourments de la jalousie et de l’amour non partagé ? Pourquoi sommes-nous tant blessés par nos semblables ? Comment a-t-on pu consentir au cancer, comment a-t-on pu lâcher la schizophrénie dans le monde ? Pourquoi les amputations, et qui a permis l’apparition dans notre esprit des appareils de torture ? Pourquoi a-t-on arraché des dents pour arracher des aveux ? Pourquoi les os broyés dans les accidents de la route ? Pourquoi les crashs aériens, pourquoi les centaines de personnes chutant pendant des minutes entières, avec la certitude absolue qu’ils seront brûlés, qu’ils exploseront, qu’ils seront déchiquetés et écrasés ? Pourquoi des hommes morts de faim et enterrés sous des murs qui s’écroulent ? Comment tolérer la perte de la vue, accepter le suicide, vivre près de grands mutilés et d’incurables ? Comment endurer les hurlements des femmes qui accouchent ? Il y a des millions de maladies du corps humain, de parasites qui le dévorent de l’intérieur et de l’extérieur, d’affections de la peau qui suppurent, les occlusions intestinales, le lupus, le tétanos, la lèpre, le choléra, la peste. Pourquoi les supporter passivement, pourquoi passer à côté en faisant semblant de ne pas les voir, jusqu’au jour où – et cela est une certitude – elles nous frapperont à notre tour ? Notre esprit souffre, notre chair, notre peau, nos articulations souffrent. Nous nous couvrons de pustules et de pus, nous nous étouffons dans les glaires et la sueur, les injustices et la tyrannie nous courbent, la vanité et l’éphémère des choses nous terrifient.
Comment sais-je que j’existe si je sais aussi que je ne serai plus ? Pourquoi ai-je accès à l’espace logique et à la structure mathématique du monde ? Seulement pour les perdre quand mon corps sera détruit ? Pourquoi suis-je réveillé la nuit par la pensée que je mourrai, et, assis, en sueur, je crie, je me débats, et j’essaie d’étouffer la pensée intolérable de ma disparition pour l’éternité, de mon non-être pour toujours, jusqu’à la nuit des temps ? Nous vieillissons, nous attendons patiemment dans la file des condamnés à mort. Nous sommes exécutés les uns après les autres dans le plus sinistre des camps d’extermination. Nous sommes d’abord dépouillés de la beauté, de la jeunesse et de l’espérance. Nous sommes enveloppés du costume de pénitent des maladies, de l’épuisement et de l’altération. Nos grands-parents meurent, nos parents sont exécutés devant nous et, soudain, le temps se raccourcit, tu te vois brusquement face au fil de la faux. Alors seulement, tu as la révélation que tu vis dans un abattoir, que les générations sont massacrées et que la terre les engloutit, que des multitudes continuent d’être poussées dans le gosier de l’enfer, que personne, absolument personne n’en réchappe. Que plus un seul des êtres humains que nous voyons sortir de l’usine dans les films de Louis Lumière n’est encore en vie. Que tous ces gens qui figurent sur une photo sépia vieille de quatre-vingts ans sont morts. Que nous venons tous au monde d’un terrifiant abîme sans mémoire, que nous souffrons de manière inimaginable sur un grain de poussière dans le monde infini et que nous périssons ensuite, en une nanoseconde, comme si nous n’avions jamais vécu, comme si nous n’avions jamais été.
— Mircea Cărtărescu, Solénoïde
Il se sentait continuellement gêné. Dès qu’il se retrouvait avec quelqu’un de plus intelligent que lui, il était mal à l’aise et le tourment se reflétait sur son visage. Il faisait peine à voir. Il avait peur de tout. Peur d’arriver trop tôt ou de partir trop tard, peur d’être blessé ou de blesser quelqu’un, peur de parler trop ou de parler trop peu, peur aussi de trop manger ou de ne pas manger assez, et quand il était invité et qu’on lui passait un plat, généralement il refusait deux fois pour n’accepter qu’à la troisième, il en prenait alors, la tête de côté, tout en s’excusant d’un sourire.
— Dezső Kosztolányi, Alouette (trad. Ádam Péter et Maurice Regnaut)
L’intendant estimait savoir mieux que ses hommes jusqu’à quelles extrémités on peut forcer le corps humain. – Une fois le travail terminé ils s’écroulaient sur leurs couchettes, raides comme des pieux, laissant machinalement échapper un râle.
— Kobayashi Takiji, le Bateau-usine (trad. Évelyne Lesigne-Audoly)
Lorsque la cloche sonne, la réunion du matin commence dans le service reprographie, je referme mon livre et me mets au travail. La fente de la déchiqueteuse fait environ trois centimètres de large et la même longueur que le côté le plus long d’une feuille format B4. Nous avons même une déchiqueteuse pour les formats A0, mais on ne l’utilise qu’exceptionnellement. Elle est si imposante que je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’une déchiqueteuse, puis un jour une personne de la reprographie est arrivée avec une énorme feuille enroulée, a allumé cette machine aussi grande qu’un kayak et a commencé à déchiqueter la feuille. Ce genre de chose arrive de temps en temps : quelqu’un de la reprographie pénètre sur notre territoire pour utiliser nos machines, mais comme ils disposent d’une déchiqueteuse pour les feuilles de format standard dans leur service, c’est assez rare. J’allume la déchiqueteuse, sors des conteneurs le papier restant de la veille et installe un sac-poubelle de quarante litres. Je remplis deux de ces sacs le matin et trois l’après-midi. Les documents à déchiqueter sont presque uniquement de format A4 et je les introduis de côté, dans le sens de la longueur. Je le fais de la main droite, tout en prenant les suivantes de la gauche, et ainsi de suite sans interruption. La main qui tient les feuilles est attirée vers la machine, comme si celle-ci vous donnait une poignée de main, ce qui m’a amusée le premier jour. Quand les feuilles sont aspirées, il faut tirer légèrement vers soi de sorte qu’elles restent tendues. Il s’agit d’éviter qu’elles se chiffonnent au niveau des lames. Auquel cas, leur épaisseur risque de bloquer la machine avec un bruit désagréable. Plutôt que de mettre beaucoup de feuilles en même temps, mieux vaut en introduire en continu, un petit nombre. Une machine peut chauffer et s’arrêter lorsqu’on l’utilise longtemps sans interruption, et dans ce cas il faut passer à celle d’à côté. Le nombre de déchiqueteuses de l’espace déchiquetage étant toujours supérieur à celui des membres de l’équipe déchiquetage, une personne peut sans problème se servir de deux ou trois machines. Au contraire, quand une machine devient inutilisable et que je décide immédiatement de l’éteindre pour passer à une autre, je me sens comme un membre à part entière de la société, qui fait un choix dans son travail. Seulement, bien sûr, ce sentiment ne dure pas. Dès le deuxième jour, mon travail n’a plus eu de secret pour moi et, hormis dysfonctionnement important, je n’ai plus besoin d’utiliser un neurone. (p. 100-101)
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Je n’ai pas la tête à travailler, mais quelle importance ? Mon travail est si simple que ça ne change pas grand-chose. (Quand j’y pense, l’Usine est folle de payer quelqu’un pour ça. Elle ferait mieux d’automatiser le processus.) Néanmoins, si j’ai trop l’esprit ailleurs, ça devient encore plus dur. Je me mets à cogiter : moi et le travail, moi et l’Usine, moi et la société, c’est comme si ça ne se connectait pas, quelque chose d’infime qui nous sépare, on se touche et pourtant on ne s’en rend pas compte… Qu’est-ce que je fabrique ? Plus de vingt ans que je suis sur cette planète, et pourtant je suis incapable de parler correctement, ou de faire mieux qu’un travail qui pourrait être confié à un robot. Je n’actionne pas les déchiqueteuses, je les assiste. Je travaille, mais j’ai l’impression de ne pas mériter l’argent que je gagne et grâce auquel on me permet de vivre. Le matin, c’est comme si le temps ne passait pas du tout, même si la pendule au mur dit qu’il y a trois heures que je suis au travail. (p. 145)
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Ce fleuve, ce pont qui le traverse, cette usine. Tout est si grand, et j’en fais partie, j’y suis nécessaire, j’y travaille, alors je devrais être reconnaissante, me dire que c’est merveilleux, non ? Certes, n’importe qui pourrait faire mon travail, même un vieillard ou un handicapé. En ce sens, c’est peut-être une injustice terrible pour une jeune femme qui, comme on dit, a l’avenir devant elle. Pourtant ça ne manque pas, les jeunes gens contraints de passer leur temps dans l’oisiveté, reclus dans leur chambre. Celui qui veut travailler et qui a la chance de le pouvoir, comment ne serait-il pas reconnaissant d’avoir un emploi ? Sauf que moi, je n’ai pas envie de travailler. Car, en vérité, ce qui fait la valeur de la vie, ce qui lui donne un sens, n’a rien à voir avec le travail. Je l’ai cru autrefois, mais je sais aujourd’hui que ça n’a aucun lien. Si je tenais ce genre de propos à Mlle Itsumi, elle me rétorquerait probablement quelque chose du même acabit qu’au barbecue coréen, que c’est renoncer sans même se battre. Mais elle se trompe, un emploi, un travail, ce n’est même pas un combat pour moi. C’est plus difficile à comprendre, plus étrange. C’est quelque chose en dehors de moi, d’extérieur, un autre monde. Ce n’est pas le genre de chose sur quoi je pourrais agir activement. Je pense avoir toujours donné le meilleur de moi-même, mais ce que je pensais être le meilleur de moi-même, en fait, n’a aucune valeur. La preuve ? L’état dans lequel je suis maintenant. Je ne veux pas travailler. Je ne veux pas, mais qu’ai-je d’autre dans ma vie si je ne travaille pas ? Marcher, finalement, c’est peut-être pour moi une façon de sombrer dans et avec mes propres pensées. Je continue d’allonger sans ménagement une jambe devant l’autre. J’aurais peut-être beaucoup mieux fait de rentrer directement à la maison et de regarder un feuilleton en rediffusion à la télé. Quoi qu’il en soit, de toute façon, oui, j’ai beau avoir des réticences à l’égard du travail, ça me permet tout de même de toucher un salaire. C’est une chance inespérée. Un don du ciel. Je dois l’accepter. Une petite chose cloche, c’est tout. Je suis sûre que c’est pareil pour tous les gens qui travaillent. Je ne vais pas bouder dans un mon coin comme un enfant toute ma vie. (p. 151-152)
— Hiroko Oyamada, l’Usine (trad. Silvain Chupin)
Quand j’ai évoqué la nuit de madame de T., j’ai rappelé l’équation bien connue d’un des premiers chapitres du manuel de la mathématique existentielle : le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie si facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écœurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire.
— Milan Kundera, la Lenteur
Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi : le reste ne nous regarde point, c’est l’affaire des autres.
— Jean de La Bruyère, les Caractères
Il dînait deux ou trois fois par mois à la maison, quai d’Anjou. Si d’autres amis se joignaient à nous, j’avertissais Roger à temps. Il lui arrivait alors de ne pas venir. Le lendemain, il proférait au téléphone une excuse piteuse, un mal de tête, un autre rendez-vous inopiné ou bien non, nous avions mal compris, il n’avait jamais dit qu’il viendrait, il devait confirmer par téléphone, il n’avait pas téléphoné, c’est donc qu’il ne venait pas. Et c’est tout juste s’il ne se mettait pas en colère, s’il ne nous reprochait pas en prime notre étonnement.
La vérité était plus simple. Il nous l’avoua par la suite. Il disait : Mais à quoi cela me sert de rencontrer des gens chez vous, de parler, d’échanger des idées avec eux, de vouloir parfois les convaincre, de sympathiser même, puisque de toute façon je ne les reverrai jamais, que rien n’aura de suite ? Car bien entendu Roger le solitaire excluait catégoriquement la possibilité de nouer de nouvelles amitiés comme de se ménager le moindre imprévu. Je lui fixais une date pour dîner. Bien sûr il était toujours libre (quand il ne se rendait pas pour une conférence au Centre culturel italien) mais il devait se faire à l’idée de ce dîner. Pas question de lui fixer un rendez-vous pour le soir même. Il suffoquait alors. Il s’affolait. Sa solitude, son laconisme, ses séjours prolongés en Italie, sa vie de bureau, les fiches sur lesquelles il notait les expositions à voir, ses cartes postales, tout balisait pour lui la route étroite, rectiligne, rassurante, des habitudes. […]
Après chaque soirée, il nous appelait, il s’excusait, il se désolait. Je me suis encore donné en spectacle, disait-il, je vous avais bien prévenus, je suis insortable, j’avais peut-être un peu trop bu, je n’ai pas l’habitude de boire, et cette soirée, à quoi bon, à quoi bon ?
— Frédéric Vitoux, Il me semble désormais que Roger est en Italie