Je trouve exemplaires les attitudes de Chaissac, Beckett ou Michaux, je m’y réfère comme d’autres aux vies de saints. Chacun d’eux a réussi à retourner la douleur ou l’angoisse de façon à ne pas donner raison à tout ce qui les affectait. C’est ça le sens d’une vie passée à écrire ou à peindre. Ça ne peut être que ça. Je salue l’immense courage des artistes de cette trempe. Beckett ne lâche jamais prise, ne renonce jamais, il n’élude rien mais jamais il n’aura connu l’humiliation.
Citations
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Je suis toujours devant la porte, je frappe et refrappe, sans violence, il est vrai, et je tends l’oreille, j’écoute si quelqu’un vient tirer le verrou et m’ouvrir. Un verrou comme celui-là, c’est dur à tirer, et on ne se dérange pas volontiers quand on se dit que c’est sans doute un mendiant qui est là dehors à frapper à la porte. Je suis quelqu’un qui écoute et qui attend, rien d’autre, mais comme tel, parfait, car en attendant j’ai appris à rêver.
— Robert Walser, les Enfants Tanner (trad. Jean Launay)
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Voilà pourquoi il y a dans mon écriture une façon, je ne dirais pas perverse, mais un peu violente, de traiter cette langue. Par amour. L’amour en général passe par l’amour de la langue, qui n’est ni nationaliste ni conservateur, mais qui exige des preuves. Et des épreuves. On ne fait pas n’importe quoi avec la langue, elle nous préexiste, elle nous survit. Si l’on affecte la langue de quelque chose, il faut le faire de façon raffinée, en respectant dans l’irrespect sa loi secrète. C’est ça, la fidélité infidèle : quand je violente la langue, je le fais avec le respect raffiné de ce que je crois être une injonction de cette langue, dans sa vie, son évolution. Je ne lis pas sans sourire, parfois avec mépris, ceux qui croient violer, sans amour, justement, l’orthographe ou la syntaxe “classiques” d’une langue française, avec de petit airs de puceaux à éjaculation précoce, alors que la grande langue française, plus intouchable que jamais, les regarde faire en attendant le prochain.
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Spring comes into Québec from the West. It is the warm Japan Current that brings the change of season to the west coast of Canada, and then the West Wind picks it up. It comes across the prairies in the breath of the Chinook, waking up the grain and caves of bears. It flows over Ontario like a dream of legislation, and it sneaks into Québec, into our villages, between our birch trees. In Montréal the cafés, like a bed of tulip bulbs, sprout from their cellars in a display of awnings and chairs. In Montréal spring is like an autopsy. Everyone wants to see the inside of the frozen mammoth. Girls rip off their sleeves and the flesh is sweet and white, like wood under green bark. From the streets a sexual manifesto rises like an inflating tire, “The winter has not killed us again!” Spring comes into Québec from Japan, and like a prewar Crackerjack prize it breaks the first day because we play too hard with it. Spring comes into Montréal like an American movie of Riviera Romance, and everyone has to sleep with a foreigner, and suddenly the house lights flare and it’s summer, but we don’t mind because spring is really a little flashy for our taste, a little effeminate, like the furs of Hollywood lavatories. Spring is an exotic import, like rubber love equipment from Hong Kong, we only want it for a special afternoon, and vote tariffs tomorrow if necessary. Spring passes through our midst like a Swedish tourist co-ed visiting an Italian restaurant for mustache experience, and they assail her with ancient Valentino, of which she chooses one random cartoon. Spring comes to Montréal so briefly you can name the day and plan nothing for it.
— Leonard Cohen, Beautiful Losers
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Nous ne souffrons pas d’incommunication mais au contraire de toutes les forces qui nous obligent à nous exprimer quand nous n’avons pas grand-chose à dire.
— Gilles Deleuze, Pourparlers
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Du temps que je partais en vélo pour des mois à travers la France, mon plus grand plaisir était de m’arrêter dans des cimetières de campagne, de m’allonger entre deux tombes, et de fumer ainsi des heures durant. J’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie.
— Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né
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J’ai fait mon premier voyage en Europe en 1959. On m’avait donné une bourse de 3 000 dollars. Je suis allé en Angleterre, où je suis resté dans une pension de famille tenue par M. et Mme Pullman. Toutes leurs chambres étaient louées, mais ils m’ont laissé leur salon. Mme Pullman m’a demandé ce que je faisais, puis m’a dit « Eh bien, vous pouvez rester ici tant que vous écrivez. Combien allez-vous écrire chaque jour ? » « Trois pages » « Bon, m’a-t-elle dit, tant que vous écrivez vos trois pages quotidiennes, vous pouvez rester ici. » Je devais descendre chaque matin, avant qu’ils se lèvent, chercher le charbon et allumer le feu, faire attention à ce que la pièce soit bien rangée car ils y vivaient lorsque je ne dormais pas. C’était des gens merveilleux. Stella Pullman était une logeuse stricte et généreuse, elle a fait en sorte que je finisse mon livre.
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Comme le risque de déplaire vient surtout de la difficulté d’apprécier ce qui passe ou non inaperçu, on devrait au moins, par prudence, ne jamais parler de soi, parce que c’est un sujet où on peut être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent jamais.
— Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs