La décoration du Diefenbunker a été pensée avec soin. Les 36 colonnes de béton qui servent d’échine à l’édifice ont été agrémentées de rayures pour créer une impression d’espace. Les planchers sont de deux tons pour la même raison, tandis que les murs ont été peints dans les mêmes teintes que celles qu’on retrouve dans les sous-marins, où l’espace restreint pose aussi problème. Un peu partout, on trouve aussi d’immenses photos de paysages sauvages.
Citations
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La paresse est la seule aventure que nous puissions encore courir en ces temps contrôlés.
— André Couteaux, Un monsieur de compagnie
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Il n’y a pas de règle, dit-il. Sauf peut-être une seule : qu’il ne faut pas trop travailler. Cesse de croire que la paresse est un défaut ; elle est, au contraire, la mère de toutes les vertus et non pas, comme on le prétend, de tous les vices. Parce qu’elle ne nous impose aucune contrainte, elle permet à nos vertus naturelles d’éclore et de croître dans une divine liberté. C’est par elle, et par elle seulement que nous réalisons de grandes choses : « Tout ce qui est divin est sans effort », affirmait déjà Eschyle. Oui, la paresse est divine en son essence. C’est le péché originel, n’est-ce pas, qui a condamné l’homme à gagner son pain à la sueur de son front ? J’en déduis, premièrement que l’état de l’homme avant le péché était celui de fainéantise, et deuxièmement qu’une pratique consciencieuse de la paresse ne peut que nous rapprocher de notre état originel de perfection. Cela est si vrai que les religions les plus vénérables interdisent tout travail le jour de la semaine qui est consacré à Dieu. Un musulman pieux ne travaille pas le vendredi, ni un juif le samedi, ni un chrétien le dimanche. Il semble donc que l’homme ne puisse offrir en hommage à la majesté divine que son seul repos. C’est là sans doute qu’il faut chercher la raison profonde de l’étrange paix que nous ressentons le dimanche, seul jour, en effet, où la créature a conscience de faire ce que veut son Créateur, c’est-à-dire rien.
— André Couteaux, Un monsieur de compagnie
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Dans cette chambre qui, à l’origine, avait dû être la salle à manger et sur laquelle donnaient trois portes à double battant, j’ai passé douze mois de mon existence, des mois que je n’oublierai jamais, des mois d’hiver, des mois d’été. J’ai su comment il fallait s’organiser dans cette chambre quand il faisait une chaleur torride, quand il faisait un froid glacial. À peine entré, je m’y enfermais toujours. Mon premier soin était de retirer les clefs pour que les rondelles de métal, en retombant, masquassent les trous des serrures. Car c’était un de mes désirs les plus vifs que de me sentir à l’abri, dans un lieu où seul j’avais le droit de pénétrer, un désir de repliement que je peux comparer à celui que j’ai eu également de posséder un terrain, même minuscule, mais si vaste puisqu’il m’appartenait à l’infini en profondeur, un terrain dans le sous-sol duquel j’eusse creusé un palais, quitte à empiéter sous les propriétés voisines puisque personne ne l’eût su. Mais tout cela est la jeunesse et il serait trop long de m’attarder ici sur l’extraordinaire floraison de désirs qu’elle fit naître en moi.
— Emmanuel Bove, « Monsieur Thorpe », Monsieur Thorpe et autres nouvelles
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J’avais passé ces onze dernières années seul dans une petite maison perdue en bordure d’un chemin de terre au fin fond de la campagne, ayant pris la décision de vivre loin de tout, deux ans environ avant le moment où l’on avait diagnostiqué mon cancer. Je vois peu de gens. Depuis la mort, il y a un an, de mon voisin et ami Larry Hollis, il peut se passer deux ou trois jours sans que je parle à qui que ce soit, à part la femme de ménage qui vient une fois par semaine et son mari qui est mon homme à tout faire. Je n’accepte pas d’invitations à dîner, je ne vais pas au cinéma, je ne regarde pas la télévision, je n’ai pas de téléphone portable, pas de magnétoscope, pas de lecteur de DVD, pas d’ordinateur. Je continue à vivre à l’âge de la machine à écrire, et je n’ai pas idée de ce que peut être la Toile mondiale. Je ne prends plus la peine de voter. Je passe la plus grande partie de la journée à écrire, souvent jusque tard dans la nuit. Je lis, principalement les livres que j’ai découverts lorsque j’étais étudiant, les chefs-d’œuvre littéraires dont l’emprise sur moi est toujours aussi forte et parfois même plus encore que lors de la révélation initiale. Récemment, j’ai relu Joseph Conrad pour la première fois depuis cinquante ans, en tout dernier lieu La Ligne d’ombre que j’avais emportée avec moi à New York afin de la parcourir une fois de plus, l’ayant lue d’une traite pas plus tard que l’autre soir. J’écoute de la musique, je me promène dans les bois, quand il fait chaud je me baigne dans mon petit étang, dont la température, même en été, n’atteint jamais plus de vingt degrés. […]
Une ou deux fois par semaine, je descends de mes collines et je vais à Athena, à treize kilomètres, pour faire mes courses, aller au pressing, parfois déjeuner en ville ou acheter une paire de chaussettes, m’offrir une bouteille de vin ou faire un tour à la bibliothèque de l’université d’Athena. Tanglewood n’est pas loin, et je m’y rends en voiture une dizaine de fois par été pour assister à un concert. Je ne donne pas de lectures publiques, pas de conférences, pas de cours à l’université, je ne passe pas à la télé. Quand mes livres sont publiés, je reste dans mon coin. J’écris tous les jours de la semaine, à part ça, je me tais. Je suis tenté par l’idée de ne rien publier du tout — en somme, ce qui m’importe, n’est-ce pas le travail et le fait même de travailler ?
— Philip Roth, Exit le fantôme (trad. Marie-Claire Pasquier)
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Pour donner une idée du genre d’événements qui absorbaient mon attention, je rapporterai un petit fait. Depuis longtemps le propriétaire de mon hôtel projetait des travaux. Chaque semaine voyait l’établissement de nouveaux devis, les machinations de nouveaux entrepreneurs. Perplexe, il m’interrogeait. Il craignait, ce dont je ne le blâmerais pas, de s’engager dans de trop grosses dépenses. « Il vaut peut-être mieux que vous attendiez des circonstances plus favorables », lui conseillais-je invariablement car je ne demandais qu’à ce qu’il laissât les choses en état. Je n’avais pas d’argent. Je prévoyais qu’en cas de réfection, le ton de l’hôtel monterait. On attendrait de moi que je me mette au diapason. Les premiers temps, on se souviendrait que j’étais un vieux client. Mais après ?
« Qu’est-ce que vous diriez si, pour commencer, je me contentais de faire refaire les peintures ?
— Ce n’est pas une mauvaise idée. Mais moi, à votre place, j’attendrais d’être en mesure de faire faire tous les travaux en même temps. Je me permets de vous dire cela parce que vous me demandez mon avis.
— Vous avez sans doute raison », me répondit-il sur un ton nuancé de respect.
Or, le lendemain, les peintres déposaient leurs seaux de couleur dans l’entrée.
— Emmanuel Bove, Mémoires d’un homme singulier
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I
LA CHAMBRE DU MALADE
Êtres valides, quand un malade lève les yeux sur vous, c’est dans son ardent regard qu’il vous faut saisir tout le prix de votre santé.
Hier, j’étais un homme comme les autres. J’appréciais peu mes courtes joies et donnais de l’importance à mes plus négligeables soucis ; je méconnaissais la vie, je me plaignais qu’elle ne servît pas assez docilement mes intérêts, mon ambition ou mes plaisirs ; je me croyais malheureux parce que le moindre de mes souhaits tardait à se réaliser et je ne soupçonnais pas que je portais en moi, sous la peau, le plus précieux de tous les biens, le premier, celui sans lequel on ne peut goûter aucun autre. Aujourd’hui, je suis étendu sur un lit, consumé par la fièvre, sous l’œil d’une garde-malade silencieuse, sentant derrière la porte l’inquiétude de ma mère qui rôde. Et je pense simplement ceci : « J’ai trente ans et je vais mourir. »
— Louis de Robert, le Roman du malade
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Puis on apporta le cercueil dans la chambre. « Voilà, on ferme, se dit-il, tout sera détruit là-dedans, les soudures dureront quarante, cinquante ans, la tombe se maintiendra cent, deux cents ans, mais d’ici mille ans n’existeront plus ni le marbre, ni le bois, ni le zinc, ni le corps ; la terre se sera imprégnée de tout, tout sera prêt à créer de l’herbe et des fleurs. » Il se sentait tranquille, heureux comme s’il s’était libéré d’un cauchemar. Un jour au bord de la mer, il avait été subjugué par cette réflexion au sujet de son propre corps, tandis qu’il constatait que le sable fin résultait de la destruction de coquillages, autrefois vivants et vagabonds. Se tenant immobile, il avait pensé à son corps étendu après la mort dans ces débris du monde, pour se décomposer, devenir mêlé et indistinct, et se dissiper en dernier lieu dans le sel de la mer.
— Giovanni Comisso, Jeux d’enfance (trad. Soula Aghion)
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Ce qui faisait son être intime datait d’avant. Ce jour-là, à sa fenêtre, il eut le sentiment que tout ce qui avait un rapport quelconque avec Fombonne ne l’avait qu’effleuré, et que tout ce qui était vraiment lui-même n’existait qu’au fond de sa mémoire. Il serra son front entre le petit doigt et le pouce, comme si avec la main entière le geste eût été trop matériel. C’était donc ce qu’il avait quitté avec tant de joie qu’il regrettait. Il se souvenait pourtant de l’enchantement qu’avaient été les premiers mois à Fombonne. Ni l’amour ni la paix ne l’eussent fait naître seul. Cet enchantement avait été celui-ci que nous apportent l’espérance de cet amour et de cette paix, de la fin de nos misères, une ville inconnue où nous allons tâcher de vivre autrement, où tout semble nous dire que nous allons pouvoir le faire, où la maison que nous avons louée est vide, spacieuse, gaie, où le soleil se lève chaque matin aussi brillant que dans notre jeunesse. C’est l’enchantement d’une convalescence. Rien n’a vieilli, même pas nous-même. Digoin songeait à ces mois extraordinaires. Il faudrait partir pour les retrouver.
— Emmanuel Bove, Adieu Fombonne
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Au bout de cinq années d’excavations dans des conditions difficiles à cause de fissures géantes, de gaz toxiques, d’une chaleur écrasante et de l’obscurité, l’archéologue Sergio Gomez et son équipe sont arrivés en 2014 au bout du souterrain, devant une chambre fermée. Déjà, pour se rendre jusque-là, ils avaient dû contourner plusieurs obstacles, comme la présence de 18 murs de pierres bâtis pour bloquer l’accès aux chambres.
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Je crois que ne-pas-vouloir-déranger est quelque chose de mauvais parce qu’il faut justement qu’on dérange. Il ne suffit pas d’exister ; il faut aussi attirer l’attention sur le fait qu’on existe. Il ne suffit pas simplement d’être, on doit également agir. Mais qui agit dérange — et cela, au sens le plus noble du terme.
— Fritz Zorn, Mars (trad. Gilberte Lambrichs)
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La sexualité ne faisait cependant pas partie de mon univers, car la sexualité incarne la vie ; et moi j’avais grandi dans une maison où la vie n’était pas bien vue, car chez nous, on aimait à être correct plutôt que vivant. Pourtant la vie entière est sexualité puisqu’elle se dilate dans l’amour, le désir et les échanges avec l’autre. Tout le processus de la vie est à situer sur le même plan que l’acte d’union sexuelle : tout ce qui vit pousse continuellement au mélange, à la pénétration mutuelle, à l’union, et toute séparation, division, dissociation et dislocation est, sans cesse et à chaque fois, la mort. Qui s’unit, vit, qui se tient à l’écart, meurt. Mais c’était là justement la devise sous laquelle était placée ma famille : Tiens-toi à l’écart et meurs ! La logique de cette formule, de ce commandement, est impeccable ; en effet, rien ne se fait moins remarquer par son incorrection que quelque chose de mort.
On pourrait le dire ainsi : j’étais trop correct pour être capable d’amour ; en fait, je n’étais pas même Moi, j’étais simplement correct ; car si mon vrai moi avait voulu se montrer, si peu que ce fût, dans le monde de la politesse et des formules, il serait aussitôt apparu comme gênant. J’avais pour seule fonction de me mettre à l’unisson de ce que je prenais pour le monde. Je n’étais pas Moi en tant qu’individu nettement délimité par rapport au monde qui l’entoure ; je n’étais qu’une particule conformiste de ce monde qui m’entourait. Je n’étais même pas un membre utile de la société humaine, je n’en étais qu’un membre bien élevé.
— Fritz Zorn, Mars (trad. Gilberte Lambrichs)
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Nous avons tous des personnalités multiples : l’une d’elles est le passé, l’autre, l’avenir, et il n’y a pas de présent. Nous sommes vides, inoccupés, un lieu où le passé et l’avenir s’affrontent.
— Josip Novakovich, Poisson d’avril (trad. Hervé Juste)
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J’ai toujours voulu construire un tunnel. En fait, c’était plus un repaire. J’allais l’agrandir et creuser d’autres pièces.