Mon grand rêve était de travailler sur une telle péniche quand je serais grande, ou – mieux encore – de devenir moi-même une péniche. (p. 9)

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Debout sur la digue, les yeux rivés sur le courant tumultueux de l’Oder, j’ai pris conscience que ce qui est en mouvement – en dépit de ses dangers – sera toujours meilleur que ce qui est immobile, et que le changement sera toujours quelque chose de plus noble que l’invariance ; car ce qui stagne est voué inévitablement à la dégénérescence, à la décomposition et, en fin de compte, au néant, alors que tout ce qui évolue saura durer, et même éternellement. (p. 11)

*

J’avais beau traquer la vie, elle m’échappait toujours. Je ne tombais que sur ses traces, les pauvres restes de ses mues. Quand je cherchais à la repérer, elle était déjà ailleurs. Je ne trouvais d’elle que des marques, telles ces inscriptions gravées sur les arbres des parcs : « Je suis passé par là. » Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elle y apparaissait, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble. (p. 23)

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On nous apprenait ici que le monde pouvait être décrit, et même expliqué, par des réponses simples à des questions intelligentes. Le monde, dans son essence, est inerte, aucune vie interne ne l’anime – nous disait-on –, et il est régi par des lois relativement peu compliquées qu’il convient d’expliquer et d’énoncer – à l’aide de diagrammes, de préférence. On nous demandait de réaliser des expériences, de formuler des hypothèses. Et de vérifier leur bien-fondé. Nos professeurs nous initiaient aux arcanes de la statistique, animés par la conviction qu’avec cette méthode toutes les lois naturelles du monde pouvaient être parfaitement décrites, et que 90% est plus significatif que 5.

Mais aujourd’hui, je sais une chose : quiconque cherche de l’ordre et de la cohérence, doit se tenir à l’écart de la psychologie. Il s’orientera plutôt vers la physiologie ou la théologie ; là, au moins, il travaillera sur des fondements solides – soit dans le concret de la matière, soit dans les choses de l’esprit. Ainsi évitera-t-il de s’égarer dans la psyché. Le psychisme de l’homme est un objet d’études extrêmement hasardeux.

[…]

Je soupçonne que mes camarades et moi avions tous au fond de nous une faille secrète, même si nous donnions l’impression d’être des jeunes gens sains d’esprit et de corps. Cette faille était dissimulée, habilement camouflée lors du concours d’entrée. Une pelote d’émotions serrée, touffue, enchevêtrée, telles ces étranges grosseurs qui surgissent parfois dans la chair des hommes et qu’on peut observer dans tout bon musée d’anatomopathologie. Mais peut-être nos examinateurs étaient-ils, eux aussi, des gens de cette espèce et nous sélectionnaient-ils en toute connaissance de cause ? Pour s’assurer de dignes héritiers. Et lorsqu’en deuxième année nous abordions le fonctionnement des mécanismes de défense et que nous découvrions avec émerveillement toute la puissance de cette partie de notre psychisme, nous commencions à comprendre que sans la rationalisation, la sublimation, le refoulement – tous ces artifices auxquels nous recourons pour nous préserver psychologiquement –, sans ce filet de protection qui nous dispense de regarder le monde avec lucidité et courage, notre cœur se briserait en mille morceaux.

Nous avons appris au cours de nos études que l’homme est fait de défenses, de boucliers et d’armures, que nous sommes des villes entourées de remparts dotés de bastions et de donjons, des États truffés de bunkers. (p. 21-22)

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Cependant, je ne suis jamais devenue une vraie écrivaine ou – pour m’exprimer plus correctement – un écrivain, puisque ce mot fait plus sérieux au masculin. J’avais beau traquer la vie, elle m’échappait toujours. Je ne tombais que sur ses traces, les pauvres restes de ses mues. Quand je cherchais à la repérer, elle était déjà ailleurs. Je ne trouvais d’elle que des marques, telles ces inscriptions gravées sur les arbres des parcs  : « Je suis passé par là. » Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elle y apparaissait, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble.

Tous ceux qui, un jour, ont essayé d’écrire des romans savent à quel point c’est difficile ; il s’agit assurément de l’une des pires activités indépendantes. Il faut rester tout le temps replié sur soi, enfermé dans une cellule individuelle, dans une solitude complète. Cela relève d’une psychose contrôlée, d’une paranoïa et d’une obsession attelées au travail. Ainsi, l’écriture ne nécessite ni plume d’oie ni masque vénitien, comme on pourrait le croire, mais bien plutôt un tablier de boucher, des bottes en caoutchouc et un couteau à étriper. De son antre, comme à travers le soupirail d’une cave, l’écrivain ne voit que les jambes des passants, il entend le claquement de leurs talons. Parfois, un quidam s’arrête, se baisse et jette un coup d’œil à l’intérieur. L’espace d’un instant, l’écrivain peut alors apercevoir un visage humain et même échanger quelques mots. Mais, au fond, son esprit est ailleurs, occupé à jouer devant lui-même, dans un panopticum hâtivement esquissé, disposant ses figurines sur une scène provisoire : l’auteur et son héros, la narratrice et sa lectrice, la personne qui décrit et celle qui est décrite ; les pieds, les chaussures, les talons et les visages deviendront, tôt ou tard, des éléments de ce jeu.

Je ne regrette pas d’avoir choisi cette activité bien particulière – j’aurais fait une piètre psychologue. Il m’était difficile d’élucider, ou de faire apparaître des photos de famille dans la chambre noire de l’inconscient. Les confidences des gens m’ennuyaient bien souvent, je suis navrée de l’avouer. Pour être tout à fait franche, j’aurais bien des fois préféré inverser les relations que j’entretenais avec mes clients et commencer à leur parler de moi-même. Je devais toujours me surveiller pour ne pas attraper brusquement ma patiente par la manche et l’interrompre au milieu d’une phrase : « Dites donc, qu’est-ce que vous me racontez là ! Moi, je sens ces choses tout à fait différemment. Écoutez, cette nuit, j’ai fait un de ces rêves !… » Ou bien  : « Qu’est-ce que vous en savez, vous, monsieur, de l’insomnie ! Ça, une crise d’angoisse  ? Vous voulez rire, non ? Celle que moi j’ai vécue récemment, ça, c’était quelque chose !… »

Je ne savais pas écouter. Très vite, je franchissais les limites et opérais des transferts. Je n’accordais crédit ni aux statistiques ni à la vérification des théories. Le postulat : une personnalité – un homme, me paraissait toujours trop réducteur. J’avais tendance à brouiller les évidences, à mettre en doute des arguments donnés comme irréfutables – c’était une habitude invétérée chez moi, mon cerveau s’adonnait volontiers à cette gymnastique malsaine, et je tirais un plaisir subtil de tous ces soubresauts intérieurs. Je posais un regard soupçonneux sur chaque opinion, je la tenais longuement en bouche pour, à la fin, découvrir – comme c’était à prévoir – qu’elle était fausse et que le produit était frelaté. Je refusais les idées bien arrêtées, qui auraient été pour moi un bagage inutile et encombrant. Dans les polémiques, je penchais tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, ce qui n’était pas pour plaire à mes interlocuteurs. J’étais le jouet d’un étrange phénomène : plus je trouvais d’arguments « pour », plus les arguments « contre » se pressaient dans ma tête ; et plus je m’attachais aux premiers, plus les seconds devenaient séduisants.

Comment aurais-je pu soigner les autres, alors que, moi-même, j’étais mise en difficulté par tous les tests ? Le questionnaire sur la personnalité, l’enquête psychologique, toutes les listes de questions et de réponses graduées m’avaient toujours semblé trop difficiles. Je m’étais aperçue bien vite de ce handicap ; durant les travaux pratiques à la fac, lorsque nous nous soumettions mutuellement à des tests, je répondais toujours au hasard, sans réfléchir. Ces réponses débouchaient sur de singuliers profils de personnalité – des courbes sur des repères orthonormés. « Crois-tu que la meilleure décision est celle qu’on peut changer le plus facilement ? » Est-ce que je crois ça ? Une décision, d’accord, mais quelle décision ? Changer ? Quand ça, changer ? Le plus facilement, ça veut dire quoi ? « En entrant dans une pièce, est-ce que tu vas tout de suite t’asseoir au milieu ou occuper plutôt une place sur le côté ? De quelle pièce s’agit-il ? Et dans quelles circonstances ? Est-ce une pièce vide, ou y a-t-il des canapés en velours rouge disposés le long des murs ? Et les fenêtres – sur quoi donnent-elles ? Ou encore cette question : « Est-ce que tu préfères lire un livre au lieu d’aller à une réception ? Cela dépend-il de leurs qualités respectives ? »

Quelle méthodologie  ! Elle suppose tacitement que l’individu ne se connaît pas lui-même, mais que, pour peu qu’on lui soumette les questions adéquates, formulées avec finesse, il sera à même de procéder à un examen attentif de sa personnalité. Il se posera tout seul les questions et y répondra tout seul. Et, ce faisant, sans y prendre garde, il découvrira en lui des secrets dont il ne savait rien.

Et il y a cet autre postulat – d’une extrême dangerosité – qui soutient que nous sommes tous stables, immuables, et nos réactions prévisibles. (p. 23-27)

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Qui, à notre époque, oserait encore décrire l’homme dans sa totalité, d’une manière générale et objective ? Qui oserait encore recourir, avec conviction, au concept de personnalité ? Et se lancer dans une typologie présentée comme probante ? (p. 27)

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Si l’on voulait expliquer ce terme simplement et prosaïquement, on dirait que la personne atteinte de cette affection a tendance à revenir obstinément à certaines représentations mentales, et parfois même à les rechercher compulsivement. (p. 28)

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Quelle est, en effet, la longévité du papier, comparée à celle des os  ? Il aurait fallu écrire directement sur les os. (p. 32)

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C’est la couleur de nos entrailles, de nos tréfonds, de ces endroits où la lumière n’accède jamais, où la matière se cache dans l’humidité, à l’abri des regards extérieurs – ce qui la dispense de bien présenter. (p. 35)

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« Au lieu de faire attention à la figure des passants, je regardai leurs pieds, et tous ces agités se réduisaient à des pas qui se précipitaient – vers quoi ? Et il me parut clair que notre mission était de frôler la poussière en quête d’un mystère dépourvu de sérieux. » (p. 38, Emil Cioran)

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Il détestait cette question qu’elle lui posait souvent  : « À quoi penses-tu  ? » (p. 41)

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Est-ce que j’obéis à la même loi que celle dont aime se prévaloir la physique quantique – à savoir qu’une particule peut exister dans deux endroits en même temps ? Ou, peut-être, à une autre loi, encore ignorée, donc non étayée par des preuves – faisant qu’on peut doublement ne pas exister en un seul et même lieu ?p (p. 75)

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Je pense aussi que le monde se trouve l’intérieur de nous-mêmes, niché dans les circonvolutions du cerveau, dans l’épiphyse, plus exactement. Il est cette petite boule coincée dans la gorge. À vrai dire, il suffirait de toussoter et de le recracher. (p. 78)

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Leur sort, selon moi, est toutefois des plus enviables : voyageant dans ce wagon, ils ont la chance d’être en mouvement, de se laisser porter à travers l’espace plongé dans la nuit noire. De ne connaître personne et de n’être reconnus par personne. De s’échapper un instant de leur propre vie où ils retourneront ensuite en toute sécurité. 

(p. 89)

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— Pourquoi tu fais tout ça ? lui ai-je demandé.

— Comment ça, pourquoi ? C’est évident. Pour écrire un grand livre où aucun crime commis depuis que le monde existe ne sera omis. Une sorte de confession de l’humanité. (p. 97)

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Cela est surtout vrai pour les lieux. Et, de ce point de vue, les guides de voyage ont causé de grands ravages, à l’instar des invasions ou des épidémies. Les guides Baedeker ont détruit à jamais une bonne partie de notre planète. En nommant les lieux, en les épinglant sur la carte du globe, ces ouvrages édités à des millions d’exemplaires et traduits dans de nombreuses langues ont contribué à les affadir, à en estomper les contours. (p. 98)

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Il m’arrive cependant de douter que ce projet puisse réussir, car il ne peut concerner que ce que nous pouvons décrire, ce pour quoi il existe des mots. En ce sens, pareille encyclopédie ne pourra jamais tout contenir.

Il devrait donc exister, pour rétablir l’équilibre, un autre recueil du savoir où on trouverait tout ce que nous ne savons pas, l’envers, la doublure du savoir, ce qui ne peut être intégré dans aucune table des matières et dont aucun moteur de recherche ne saurait venir à bout. Car nous ne cheminons pas à travers l’immensité du savoir avec des mots, mais nous posons les pieds entre les mots, dans les gouffres insondables qui existent entre les concepts. À chaque fois, le pied se dérobe et nous tombons.

Il semblerait que le seul mouvement possible soit le mouvement vers le fond.

La matière et l’antimatière.

L’information et l’anti-information. (p. 102-203)

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Quel endroit horrible que cette île enfoncée dans ces mornes contrées du Nord ! Comme au fond d’un tiroir sombre qu’on n’ouvre jamais. (p. 116)

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Éric oscillait perpétuellement entre deux états d’esprit contradictoires. Certains jours, il était envahi par le sentiment, très vif et douloureux, qu’il était inférieur aux autres, qu’il lui manquait une chose que tout le monde avait, qu’il était d’une certaine manière un marginal, même pas capable de dire – bordel ! – ce qui n’allait pas. Il se sentait esseulé, mis à l’écart, comme un enfant puni qui regarde par la fenêtre ses petits copains jouer dans la rue. Il se disait que le destin lui avait assigné un rôle secondaire dans les pérégrinations chaotiques des hommes à travers les terres et les océans, simple rôle de figuration, de surcroît, depuis qu’il s’était fixé sur cette île de malheur.

Mais il y avait aussi des jours où Eric se croyait le meilleur, l’unique, le seul à détenir la vérité et à jouir d’une existence exceptionnelle. Ainsi parvenait-il à rester dans cette bonne disposition d’esprit des heures entières, et même quelques jours d’affilée. Il se sentait d’une certaine manière heureux, mais cela ne durait jamais bien longtemps et passait comme les effets de l’alcool. Et quand il se réveillait avec la gueule de bois, une voix intérieure lui murmurait que, pour paraître à ses propres yeux un homme digne de respect, il lui fallait continuellement user de cette tromperie, en jonglant avec ces deux états d’esprit, et que – pire encore – la vérité éclaterait tôt ou tard au grand jour ; il apparaîtrait alors tel qu’il était – un minable, un nul. (p. 124-125)

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Les lignes droites – comme elles sont humiliantes ! Comme elles vous rongent l’esprit. Qu’est-ce que c’est que cette géométrie perfide qui fait de nous des abrutis avec ces incessants allers-retours – parodie du voyage ! Partir pour revenir aussitôt. Prendre de l’élan pour tout de suite freiner. (p. 128)

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Et voici les volcans, dont l’éjaculation brûlante cherche sans doute à engrosser le ciel, mais sans succès : la lave dégouline, impuissante, sur les pentes fumantes. Un extase torride qui retombe en pollution nocturne. (p. 138-139)

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Le corps humain commence à rapetisser tout doucement à partir de l’âge de trente ans.

Statistiquement, on dénombre chaque année plus de décès occasionnés par le coup de sabot d’un âne que par les catastrophes aériennes.

Si, d’aventure, tu te trouvais au fond d’un puits, tu pourrais contempler les étoiles même en plein jour.

Sais-tu que tu partages ton jour d’anniversaire avec neuf millions de personnes à travers le monde ?

La plus courte guerre de l’histoire eut lieu en 1896, entre l’Angleterre et Zanzibar. Elle n’a duré que trente-huit minutes.

Si l’axe de notre planète avait été incliné seulement d’un degré de plus, elle n’aurait pas été habitée : le climat aurait été trop chaud sous l’équateur, et trop froid aux pôles.

À cause de la rotation du globe terrestre, un projectile lancé vers l’ouest ira plus loin que s’il était lancé vers l’est.

En moyenne, un corps humain contient assez de soufre pour tuer un chien.

L’arachibutyrophobie désigne la hantise d’avoir du beurre d’arachide collé contre le palais de la bouche.

Mais l’information qui m’a le plus impressionnée est celle-ci : La langue est le muscle le plus puissant du corps humain. (p. 141-142)

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Essayons donc de nous représenter la structure alvéolaire d’une ruche, l’enchevêtrement des intestins, l’organisation de l’oreille et, en général, l’intérieur du corps humain, avec ses spirales, ses appendices, ses culs-de-sac et ses tunnels menant au seuil d’une chambre secrète. (p. 148)

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Le vagin, coupé dans le sens de la longueur, dévoile, lui aussi, son mystère. Ce court tunnel semble tout à fait superflu puisqu’il ne livre pas accès à l’intérieur du corps. Il se termine par une chambre aveugle. (p. 172)

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Seul apparaissait, toutes les dix minutes environ, un planisphère avec un petit avion qui, à l’allure d’une tortue, parcourait une distance imperceptible sur une carte qu’on aurait cru dressée par Zénon d’Élée. Chaque distance est en soi infinie, constituée d’une infinité de points dont chacun s’ouvre sur de nouveaux espaces, infranchissables ; tout mouvement n’est qu’une illusion, soutenait ce philosophe. Nous faisons du surplace. (p. 178-179)

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Ces sorties fatigantes, ennuyeuses, consistaient surtout à attendre que les retardataires eussent rejoint le groupe. Or le groupe était une forme de vie en collectivité que Blau exécrait tout particulièrement. (p. 182-183)

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Telle est la force de la vie. À peine une place se libère que déjà elle est occupée par un autre, conclut-elle avec un grand soupir. (p. 211)

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Tout en s’essuyant dans une moelleuse serviette blanche, il s’est dit que, tout bien réfléchi, il n’était pas du tout sûr de vouloir atteindre l’illumination. Souhaiterait-il vraiment voir toute la vérité en une fraction de seconde, passer le monde aux rayons X pour y découvrir le squelette du grand Vide ? (p. 231)

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La perception du temps, quant à elle, tient au fait que nous sommes des êtres vivants sujets à des états fluctuants. Le temps n’est donc rien d’autre que le flux continuel de ces états. (p. 233)

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Je n’ai, en revanche, aucun doute qu’il s’est laissé dominer par une obsession singulière, liée à sa douleur inexplicable. Or avoir une obsession, c’est pressentir qu’il existe une langue à part, une langue personnelle, unique, susceptible de nous dévoiler la vérité, si nous en faisons usage avec courage. Ceux qui restent à l’écoute de cette intuition s’aventurent dans des régions que bien des gens pourraient trouver absurdes ou folles. Je ne saurais dire pourquoi cette langue de la vérité sonne pour certains de manière angélique, alors que pour d’autres elle prend la forme de symboles mathématiques ou de notation musicale. Et il y en a d’autres encore, dont mon maître faisait partie, chez qui cette langue se manifeste d’une manière très étrange. (p. 282-283)

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Quelque chose qui n’existe pas me fait souffrir. Un fantôme. Une douleur fantomatique. (p. 284)

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Pourquoi ce qui n’existe pas me fait-il mal ? Pourquoi est-ce que je ressens quelque chose qui n’existe pas, un manque, une absence ? Peut-être sommes-nous condamnés à constituer toujours un tout, peut-être que chaque morcellement, chaque mise en pièces n’est qu’une illusion, un simple phénomène de surface, alors qu’en dessous l’agencement reste intact et immuable ? Le plus petit fragment n’appartient-il pas toujours à la totalité ? Et quand le monde, comme une énorme boule de verre, tombe et se fracasse en d’innombrables éclats, ne demeure-t-il pas toujours, dans ce quelque chose d’immense, de puissant et d’infini, un tout ?

Ma douleur serait-elle Dieu ? (p. 287)

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Le récit a sa propre inertie qu’on ne peut jamais maîtriser jusqu’au bout. Il requiert des personnes comme moi : indécises, qui manquent de confiance en elles et se laissent mener en bateau. Bref, des naïfs. (p. 289)

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Elle sait, par expérience, que le meilleur remède contre le chagrin est le travail ; en lui-même, le travail est un plaisir et une récompense. (p. 296)

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La matière noire – voilà de quoi il s’occupait. Nous savons qu’elle existe, disait-il, mais nous n’avons aucun instrument pour la toucher. Les preuves de son existence apparaissent à la lumière de calculs mathématiques très compliqués. Tout indique qu’elle remplit l’univers aux trois quarts. Notre matière, celle qui est claire, celle que nous connaissons bien et dont est composé notre cosmos, est sensiblement plus rare. La matière noire, elle, se trouve partout, ici, à côté de nous, tout autour, poursuivait l’homme à la chaussette trouée. Ce disant, il a jeté un coup d’œil par le hublot et a indiqué du regard les nuages d’une clarté éblouissante sous notre avion. (p. 306)

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En enfer, tout devient arbitraire. Toute cette diversité diurne des formes, cette richesse des couleurs et des nuances, tout cela se révèle complètement stérile – à quoi bon tout ça ? À quoi doit servir le tissu beige de ce fauteuil, le motif à fleurs de ce papier peint, les franges des doubles rideaux ? Quelle importance a la belle couleur verte de cette robe jetée sur le dossier de la chaise ? On a du mal à comprendre maintenant les regards de convoitise posés sur elle du temps où elle était exposée dans la vitrine du magasin. Plus de boutons nacrés, plus d’agrafes, plus de boutons-pression ; dans le noir, les doigts ne rencontrent que des boursouflures, des surfaces rêches, de petits grumeaux de matière dure. (p. 308)

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Mais, le plus souvent, il vous réveille sans cérémonie : vos yeux s’ouvrent sur l’obscurité, ils scrutent le noir néant et sont à l’avant-garde du flux de pensées qui vont tourbillonner sous votre crâne. Le cerveau nocturne est une Pénélope qui défait la nuit la tapisserie de sens qu’elle a tissée dans la journée. (p. 308)

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À ce stade, une évidence s’impose – la nuit restitue au monde sa forme naturelle, originelle, elle ne se permet pas de fantaisies. Le jour est une extravagance, et la lumière – seulement une minuscule exception à la règle, une inadvertance, un bouleversement de l’ordre. Le monde, en vérité, est sombre, presque noir. Immobile et froid. (p. 309)

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Autour d’elle, les gens vont et viennent en silence vers le haut, vers le bas, coude à coude, dans la cohue. Chacun d’eux glisse, comme tiré par un câble, jusqu’à son domicile, quelque part dans une banlieue lointaine au dixième étage d’un immeuble délabré, où il se couvrira peut-être la tête d’une couette, pour sombrer dans un songe encombré de lambeaux de jours et de nuits. Et, à dire vrai, le matin, ce songe ne s’achève pas, ces lambeaux se recomposent en collages, en taches ; certains de ces assemblages sont ingénieux, on pourrait même dire : réfléchis.

Anouchka voit la fragilité des épaules, la délicatesse des paupières, la ligne instable des lèvres qui se transforme facilement en grimace ; elle voit comme les bras sont faibles, comme les jambes sont faibles, incapables de les conduire à destination. Elle voit les cœurs battre en cadence, certains plus rapidement, d’autres plus lentement, un banal mouvement mécanique, et les poumons, comme deux sacs en plastique sales, elle entend le bruissement de leur respiration. Les vêtements sont devenus transparents, aussi voit-elle les épousailles avec l’entropie. Pauvres corps disgracieux – matière organique vouée à la destruction, toute, sans exception. (p. 320-321)

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Avec du recul, Anouchka pense que tout le monde là-bas souffrait d’une étrange maladie – c’était une grande tristesse, enfouie au plus profond des chairs, sous les vêtements, et peut-être quelque chose de plus que la tristesse, mais le mot juste ne lui vient pas à l’esprit. (p. 329)

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Il y a quelque chose qui cloche avec ce journal ; il doit être faux, truqué. Chaque phrase qu’elle lit est insupportable et lui fait mal. Ses yeux sont gonflés de larmes et, maintenant, de grosses gouttes s’écrasent sur le journal. Le mauvais papier les absorbe comme un buvard. (p. 338-339)

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Balance-toi, remue-toi ! Bouge ! Y a que comme ça que tu pourras lui échapper. Celui qui dirige le monde n’a pas de pouvoir sur le mouvement. Il sait que notre corps en mouvement est sacré. Tu lui échappes que quand tu bouges. Il n’a de pouvoir que sur ce qui est immobile et pétrifié, sur ce qui est passif et inerte.

Alors, remue-toi, balance-toi, cours, file ! Si t’oublies ça, si tu t’arrêtes, il va t’attraper avec ses grosses pattes velues et faire de toi une marionnette. Il t’empestera de son haleine qui sent la fumée, les gaz d’échappement et les décharges de la ville. Il va transformer ton âme multicolore en une petite âme toute raplapla, découpée dans du papier journal. Il te menacera du feu, de la maladie, de la guerre. Il va te foutre la trouille, jusqu’à ce que tu en perdes la tranquillité et le sommeil. Il va te marquer de son sceau, comme du bétail, t’inscrire dans ses grands registres et te donner un document attestant ta chute. Il saura occuper ta tête avec des choses futiles, sans importance : ce qu’il faut acheter, ce qu’il faut vendre, l’endroit où c’est meilleur marché, là où c’est plus cher. Et toi, tu te feras du souci pour des broutilles : le prix de l’essence et comment ça va jouer sur les remboursements de ton crédit. Chaque jour, tu vivras dans la souffrance, comme si ta vie était une punition. Mais pour quel crime ? Commis par qui et quand  ? – tu ne le sauras jamais. (p. 347-348)

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Voilà pourquoi les tyrans de tout poil, les larbins de l’enfer, ont dans le sang la haine des nomades. Voilà pourquoi ils persécutent les Tsiganes et les Juifs, sédentarisent de force les gens libres, les estampillent d’une adresse, ce qui, pour nous, est une condamnation.

Ce qu’ils veulent, c’est établir un ordre figé une fois pour toutes, rendre l’écoulement du temps illusoire. Et faire en sorte que les journées deviennent répétitives, toutes pareilles, impossibles à discerner les unes des autres. Ils veulent construire une énorme machine où chaque créature aurait à tenir sa place et à se contenter de mouvements illusoires. Institutions et bureaux, coups de tampon, lettres de service, hiérarchie, grades, échelons, requêtes et refus, cartes d’identité, passeports, numéros, résultats d’élections, promotions et collecte de points pour bénéficier de réductions, collections en tout genre, troc d’objets.

Ce qu’ils veulent, c’est épingler le monde à l’aide de codes-barres, attribuer une étiquette à chaque chose, pour qu’on sache précisément ce que c’est comme marchandise et combien ça coûte. Que cette nouvelle langue codée soit complètement étrangère, incompréhensible pour les hommes, lue exclusivement par les machines et les automates. Et comme ça, ils pourront organiser la nuit, dans leurs grands magasins souterrains, des séances de lecture de leur poésie en codes-barres.

Bouge, allez, bouge ! Béni soit celui qui marche ! (p. 351)

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Car nous vivons peut-être dans une immense camera obscura, oui, enfermés dans une boîte noire ; et dès qu’on parvient à y faire un petit trou, ou dès qu’une aiguille s’y introduit jusqu’à nous, l’image de l’extérieur y pénètre avec un rayon de lumière et laisse son empreinte sur la surface intérieure, photosensible, du monde. (p. 357)

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Dans la nuit des temps, l’océan primitif – lisait-on dans cet article – était peuplé de mitochondries qui, très probablement, avaient été des êtres autonomes, distincts, avant d’être interceptés par d’autres organismes monocellulaires et contraints de travailler dorénavant pour le compte de ces exploiteurs. L’évolution des espèces a consacré cet esclavage – et ainsi nous voilà ! C’était écrit comme ça, avec ces termes : « interceptés », « contraints », « esclavage ». Et, depuis, l’hypothèse d’une violence présente dès l’origine du monde n’avait jamais cessé de la travailler. (p. 376)

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Si on ne te trouve pas sur Internet, c’est comme si tu n’existais pas. (p. 378)

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Elle s’est endormie. L’avion reste suspendu dans l’air pur, glacial, qui tue les bactéries. Chaque vol nous désinfecte. Chaque nuit nous purifie. (p. 382)

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Elle voit les choses ainsi : sur cette planète, la vie est mise en branle par une force puissante, contenue dans chaque atome de matière animée. C’est une force dont on n’a, pour l’instant, aucune preuve physique, et qui a su échapper aux plus puissants des microscopes ainsi qu’aux appareils d’imagerie atomique. Cette force se traduit par une propension à aller de l’avant, à se bousculer, à se dépasser sans relâche. C’est une énergie aveugle, d’une grande puissance, le moteur de tous les changements. Lui prêter une quelconque intention ou finalité serait un malentendu. Darwin a essayé d’interpréter ce phénomène comme il le pouvait, mais il a fait fausse route. Il ne s’agit nullement d’une sélection naturelle, d’une lutte entre les individus et les espèces, d’une victoire des plus forts et de leur capacité d’adaptation. Compétition – aberration  ! Sa longue expérience en tant que biologiste et l’observation attentive des arrangements et des liens complexes qui existent au sein des écosystèmes l’ont confirmée dans son intuition première : tout ce qui est vivant s’entraide et s’épaule dans cette croissance, dans cette expansion continuelle. Les organismes vivants se donnent les uns aux autres, laissent les autres se servir d’eux. Si tant est que la rivalité existe, il s’agit d’un phénomène local, d’une perturbation ponctuelle de l’équilibre. C’est vrai, les branches des arbres se repoussent, se livrent à une course de vitesse pour la lumière, et leurs racines font tout autant pour atteindre la précieuse eau contenue dans le sol ; les animaux se dévorent mutuellement, mais il existe dans tout cela une sorte d’acceptation, terrifiante pour l’homme. On pourrait imaginer que nous sommes acteurs dans le théâtre du grand corps, comme si toutes nos guerres n’étaient que des guerres intestines. Ça – car quel autre terme employer ? – vit, ça possède des millions de caractères et de qualités, de sorte que tout est contenu dans ça et qu’il n’y a rien qui viendrait d’un dehors ; toute mort est une partie de la vie et, en un sens – il n’y a pas de mort. Il n’y a pas de faute. Ni coupables ni innocents, ni péchés ni bonnes actions, ni bien ni mal ; celui qui a inventé ces notions a induit les hommes en erreur. (p. 385)

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On dirait que la mémoire est un tiroir bourré de documents. Certains papiers sont sans importance et attestent juste d’un événement ponctuel, comme ces reçus du pressing, cette facture d’achat d’une paire de bottes pour l’hiver ou celle d’un grille-pain, qui a fini à la décharge depuis belle lurette. D’autres papiers, en revanche, sont à usage multiple, ils attestent non pas d’événements, mais de processus complets : le livret de vaccinations de l’enfant, le diplôme de baccalauréat, l’attestation d’une formation de couturière, la carte et le livret d’étudiant avec une bonne moitié des pages noircies de coups de tampon, validant chaque semestre universitaire. (p. 387)

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Bien sûr qu’elle se rappelle cette nuit de juin – avec l’âge, la mémoire commence à entrouvrir peu à peu ses abîmes d’hologrammes, des jours en repêchent d’autres, comme au bout d’une ligne, ceux-ci, à leur tour, repêchent des heures, puis des minutes. Des tableaux figés commencent à s’animer, tout doucement au début, en répétant en boucle les mêmes moments forts. Et cela fait penser à l’exhumation des squelettes préhistoriques enfouis dans le sable : on voit d’abord un os, mais bientôt la balayette en dégage d’autres ; pour finir, toute la structure complexe est extraite au grand jour, avec les articulations et tous les assemblages – l’ossature sur laquelle s’appuie le corps du temps. (p. 389)

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Essaie d’imaginer une douleur continuelle et la paralysie qui progresse de jour en jour. Mais même cela serait supportable, s’il n’y avait cette pensée qu’au bout de cette douleur il n’y a rien, aucun réconfort à attendre, et que chaque heure qui vient sera pire que la précédente ; cela signifie qu’on chemine vers des ténèbres inconcevables, vers un enfer fait d’hallucinations, avec ses dix cercles de tourments. Et il n’y a aucun guide pour te conduire par la main à travers cet enfer, personne pour t’expliquer pour quelles raisons tu es là, car il n’existe aucune raison, il n’y a ni punition ni récompense. (p. 390)

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Il faut se faire une raison, c’en est bel et bien fini des écosystèmes en vase clos. Le vaste monde s’est fondu en une sorte de bouillasse. (p. 399)

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Soudain, elle pensa avec étonnement à ce curieux phénomène – cette envie qu’ont les gens de revenir sur les lieux de leur jeunesse, et cela de leur propre gré. Pour y trouver quoi ? Pour s’assurer de quoi ? Qu’ils ont été là un jour ? Ou qu’ils ont bien fait de les avoir quittés ? Mais peut-être sont-ils poussés par l’espoir que le souvenir exact de ces lieux d’autrefois agira comme une fermeture à glissière – une dent du passé s’emboîtant dans une dent de l’avenir pour former un ensemble solide, ressoudé par cette couture métallique. (p. 402-403)

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Durant ces dernières années, elle avait fini par comprendre qu’il suffisait tout simplement d’être une femme d’âge mûr, sans signes particuliers, pour devenir invisible. Et pas seulement pour les hommes. (p. 403)

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Il soutenait que la mort marquait son territoire comme un chien délimite le sien en pissant. Certaines personnes percevaient ça d’emblée, alors que d’autres se sentaient mal à l’aise seulement au bout d’un certain temps. Chaque fois qu’on restait trop longtemps quelque part, on finissait par découvrir la subtile omniprésence des morts.

— Au début, poursuivait-il, tu vois toujours ce qui est vivant, ce qui est beau. Tu es émerveillé par la nature, une église décorée de belles polychromies, les parfums et tout le reste. Mais plus ça dure, plus le charme de ces choses s’affaiblit. Tu te demandes qui a habité avant toi dans cette maison, qui a dormi avant toi dans cette chambre, à qui appartenaient ces affaires, qui a laissé cette éraflure sur le mur au-dessus du lit, qui a choisi le bois pour faire ces appuis de fenêtres. Quelles mains ont construit cette belle cheminée et ont pavé cette cour ? Et où sont ces gens maintenant ? Sous quelle forme existent-ils ? Qui a eu l’idée de tracer le sentier autour de cet étang et de planter un saule devant cette fenêtre ? Toutes les maisons, les allées, les rues, tous les parcs et les vergers, tout est imprégné de la mort d’autres personnes. Le jour où tu ressens ça, c’est qu’il est grand temps de partir plus loin, vers un ailleurs où quelque chose t’appelle.

Et il a ajouté que lorsqu’on bouge, on n’a pas de temps pour ces méditations stériles. Voilà pourquoi, pour les gens qui voyagent, tout semble neuf, pur, vierge et, en un sens, immortel. (p. 411-412)

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Internet est un grand tricheur. Il promet beaucoup de choses – d’exécuter la tâche que tu lui demandes, de trouver ce que tu cherches ; tâche, exécution, récompense ! Mais, au fond, cette promesse n’est qu’un appât, car tu tombes tout de suite en transe, en hypnose. Très vite, les chemins se séparent, se dédoublent et se multiplient, tu les suis, en courant derrière l’objet de tes recherches qui devient de plus en plus imprécis et subit des métamorphoses. Tu ne tardes pas à perdre pied, tu en viens à oublier ton point de départ, et ton objectif disparaît définitivement de ton champ de vision, pour se perdre dans le défilement fébrile de pages et de sites qui promettent toujours plus qu’ils ne peuvent donner et qui, impudemment, te font croire que derrière la surface de l’écran, il existe un cosmos. (p. 459-460)

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Il considérait que ces gens-là regardent, mais ne voient rien et se contentent de laisser leurs yeux glisser sur les monuments signalés par leur guide de voyage imprimé en plusieurs millions d’exemplaires, l’équivalent livresque de McDonald’s pour la restauration. (p. 499)

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Personne ne nous a appris à vieillir, songeait-elle. Nous ignorons ce que c’est. Tant qu’on est jeune, on a l’impression que cette maladie ne touche que les autres et que, pour d’obscures raisons, on restera toujours jeune. Nous traitons les vieux comme s’ils étaient coupables de ce qu’il leur arrive, quelque part responsables de leur affection, comme ceux qui souffrent du diabète ou de l’artériosclérose. Et pourtant, cette maladie, le vieillissement, affecte même les plus parfaits innocents. (p. 521-522)

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Les spécialistes vont jusqu’à dire que les sachets en plastique constituent un véritable tournant dans l’histoire de la vie sur Terre, qu’ils chamboulent radicalement les habitudes séculaires de la nature, car ils sont vides à l’intérieur et composés uniquement d’une enveloppe extérieure. Or ce renoncement historique à tout contenu leur confère des possibilités d’évolution surprenantes. Ces sachets en plastique sont légers, mobiles et dotés de deux oreilles préhensiles qui leur permettent de s’accrocher aux objets ou aux organes d’autres êtres et d’étendre de la sorte leur habitat. Ils ont commencé par les faubourgs des grandes villes et les décharges publiques ; et il leur a fallu quelques bonnes saisons venteuses pour atteindre la province, puis les terres lointaines quasi inhabitées. Ils ont étendu leurs possessions sur des pans immenses de la Terre – depuis les grands échangeurs autoroutiers jusqu’aux plages sinueuses, depuis les parkings désertés des supermarchés jusqu’aux arêtes rocheuses du massif de l’Himalaya. Au premier coup d’œil, ces êtres semblent faibles et délicats, mais ne nous fions pas aux apparences ! Ils vivent très longtemps et sont quasi indestructibles ; il faut quelque trois cents ans pour voir leurs corps éphémères commencer à se décomposer. (p. 528-529)

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Chacun fait son examen de conscience silencieux, histoire de s’assurer qu’il a tout pris – passeport, billet, cartes – et qu’il a changé suffisamment d’argent. Et qu’il sait où il va. Et pourquoi il y va. Et s’il trouvera là-bas ce qu’il cherche, s’il a choisi la bonne destination.

Les hôtesses, belles comme des anges, vérifient nos compétences au voyage et, d’un geste posé de la main, nous autorisent à plonger dans les rondeurs moelleuses du tunnel tapissé de moquette, lequel nous conduira à bord de l’avion et, de là, par la fraîche voie des airs, vers des mondes nouveaux. Leur sourire – nous semble-t-il – cache une promesse. Celle de renaître, peut-être, mais cette fois, au bon moment et au bon endroit. (p. 538)

— Olga Tokarczuk, les Pérégrins (trad. Grażyna Erhard)