Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille.
— André Breton, Nadja
Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille.
— André Breton, Nadja
J’étais sérieuse avec Philip quand je lui avais dit ne pas vouloir de travail. Je n’en voulais vraiment pas. Je n’avais aucun projet d’avenir financièrement viable : je n’avais jamais voulu gagner de l’argent en échange d’un travail. J’avais fait des petits boulots payés au salaire minimum au cours des étés précédents – du mailing, du démarchage téléphonique, des choses comme ça –, et je m’attendais à recommencer une fois mon diplôme obtenu. Je savais que je serais bien obligée d’avoir un jour un boulot à plein temps, mais je n’avais jamais imaginé un avenir radieux dans lequel je serais payée pour participer au fonctionnement de l’économie. Parfois, ça me semblait traduire une incapacité à m’intéresser à ma vie, ce qui me déprimait. D’un autre côté, j’avais le sentiment que mon désintérêt pour l’argent était idéologiquement sain. J’avais cherché quel serait le revenu de chacun si on divisait le PIB mondial par le nombre d’habitants sur terre, et d’après Wikipédia, on aboutissait à 16 100 dollars. Je ne voyais aucune raison, qu’elle soit politique ou financière, de gagner davantage que cette somme.
— Sally Rooney, Conversations entre amis (trad. Laetitia Devaux)
Moritz Erhardt, en stage dans une banque londonienne, est décédé après avoir travaillé 72 heures d’affilée. Un rythme habituel chez ces jeunes loups de la finance.
Comme, en plus, le travail de bureau ne produit souvent rien de concret, les critères utilisés pour l’évaluer sont ambigus. La contribution de chacun au bilan de l’entreprise étant difficile à calculer, l’environnement de travail se transforme « en arène d’évaluation morale » basée sur des notions de « développement personnel ». Le directeur « n’est plus un patron, mais un mélange de thérapeute et de gourou », la responsabilité individuelle est diluée et « la carrière d’un individu dépend entièrement de ses relations personnelles ». Être compétent, dans ce contexte, ne veut plus rien dire. Dans cet univers du « despotisme » entrepreneurial doux, la flexibilité et l’adhésion à la culture de l’entreprise (une notion la plupart du temps vague et creuse) font foi de tout, c’est-à-dire de rien qui contribue au bonheur.
Karōshi (過労死, littéralement « mort par sur-travail ») désigne la mort subite de cadres ou d’employés de bureau par arrêt cardiaque suite à une charge de travail ou à un stress trop important.