Les gens heureux, ai-je commencé à me dire récemment, assis à ma fenêtre, sont le plus souvent de nature conviviale. Ils se reconnaissent entre eux au moyen de signes discrets. Ce quartier en est plein. Le week-end, ils se rassemblent par grappes dans leurs jardins et les parcs, ils se sourient et frétillent à la manière des chiens. (p. 10)

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Toujours les mêmes histoires sur « le chemin de la vie », l’homme qui se met en route, plein d’espoir et de promesses, et s’enfonce par mégarde dans une forêt obscure, se perd dans les sous-bois touffus, la peau égratignée par les ronces, jusqu’à ce que finalement, titubant dans le noir, il finisse par tomber dans un ravin et se retrouve gisant dans les feuilles et les branches mortes qui en tapissent le fond, ne remuant plus qu’à peine, et ainsi de suite. (p. 11)

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Au bout de quelques mois, j’ai compris ce qu’il se passait, et à partir de là, à partir du jour où je m’en suis rendu compte, j’ai résolument commencé à sombrer. J’ai dévalé la pente avec détermination et de plus en plus vite, me détériorant à vue d’œil, jusqu’à me transformer en véritable épave. (p. 19)

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Je ne me sens pas chez moi. Vingt ans de travaux et de réhabilitation, et je ne me sens plus chez moi. Le quartier a été assaini et les gens que je connaissais, ceux avec qui je me sentais presque à l’aise l’ont quitté. Les petites usines en brique, désaffectées, avec leurs fenêtres aux châssis en métal, les entrepôts massifs, en brique eux aussi, et même les vieux bâtiments de l’école ont été réaménagés en studios de luxe, en lofts pour soi-disant artistes, en galeries et en restaurants aux décors industriels dernier cri. Les sinistres masures branlantes qui exsudaient l’étroitesse d’esprit, les préjugés et la convivialité sordide de la classe ouvrière, ont été rachetées et envahies par de jeunes cadres dynamiques, des gens sympathiques qui ont des carrières à mener, de jeunes parents inquiets et ambitieux qui veillent attentivement sur leurs enfants surdoués. Les vieilles maisons chancelantes ont été remises d’aplomb, restaurées et réaménagées, on leur a ajouté de nouvelles ailes, des lucarnes, des vérandas, des baies vitrées, on les a repeintes de couleurs vives, pareilles à celles en usage dans les pays plus chauds où les nouveaux propriétaires vont maintenant en vacances. Elles ont subi des liftings contemporains, et on les a rendues attrayantes pour précisément ce type de clientèle. Et tandis que de plus en plus de gens riches s’y installent, le quartier abrite de moins en moins de véritables artistes, tout en devenant officiellement de plus en plus bohèmes, avec toujours plus de galeries, de restaurants et de boutiques branchés. Il semble poursuivre le but collectif inconscient de devenir cent pour cent bohème et à la fois cent pour cent aisé. (p. 21-22)

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Malgré mes efforts évidents pour réussir d’une façon ou d’une autre, j’ai découvert qu’en fait je n’en ai jamais eu l’intention.

Un raté à toute épreuve, voilà ce que je voulais devenir. (p. 23)

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Mes voyages, au lieu de m’ouvrir des horizons nouveaux, se transformèrent en périodes de rétablissement, des moments de repos et de récupération pour oublier le fardeau qu’était devenue la maison. (p. 25)

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Acheter cette maison, je le comprends aujourd’hui, était une façon de me piéger, car, quoi qu’il pût se passer à l’avenir, elle représentait quelque chose à quoi je ne pourrais plus échapper.

Parfois, il m’arrive de la voir comme une tentative de m’enterrer vivant. (p. 25)

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La livreuse de journaux ralentit et, par la vitre ouverte de sa voiture, elle jette un sac en plastique bleu dans le jardin de la maison d’en face. Plus tard, quand le propriétaire rentrera du travail, il le ramassera, en sortira son journal tout en remontant l’allée jusqu’à sa porte. Il entrera, lèvera les stores, prendra place dans un fauteuil, près de la fenêtre, et s’informera de l’état catastrophique de la planète, des prétendus « progrès» répugnants de cette espèce humaine en passe de détruire la Terre, mais ces informations ne feront jamais leur chemin jusqu’à son cerveau, elles ne lui rendront pas impossible de continuer à vivre. (p. 27)

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Bien sûr, il est possible, et même vraisemblable dans la plupart des cas, que les gens heureux jouent la comédie, ai-je souvent pensé. Il est plausible, d’un point de vue scientifique, que le bonheur qu’ils affichent soit au fond seulement une superstructure sophistiquée de fuite et de déni, une sorte de mécanisme darwinien de survie, un mensonge génétique destiné à faire reculer le suicide de l’espèce. C’est indéniablement vrai de ceux qui paraissent les plus heureux, ceux qui, en vertu de leur réussite sociale, professionnelle ou artistique, ont franchement intérêt à sembler le plus heureux possible, alors que, en secret, ils sont les plus désespérés. En réalité, la réussite professionnelle de ces gens les prive de la maigre consolation que pourrait leur procurer la révélation publique de leur détresse. Dans de nombreux cas assurément, le bonheur n’est possible que sur la base d’une certaine forme de maladie mentale. (p. 31)

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J’ai toujours eu un don pour débusquer le malheur, des antennes capables de détecter les plus infimes ondes de souffrance, l’ombre fugitive qui passe sur un visage, la voix qui achoppe de manière à peine perceptible, la commissure des lèvres qui se serre insensiblement. (p. 32)

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À quoi peuvent bien servir les artistes mineurs ? Quelle justification, quelle excuse peut-on bien leur trouver ? Les détritus, les montagnes de déchets produits par les soi-disant artistes, qui n’en sont pas du tout, mais qui profanent l’idée même de l’art. Plutôt que de s’appeler eux-mêmes artistes, ils devraient se considérer comme des gougnafiers.

Par mineurs, je n’entends pas inconnus. Les peintres les plus célèbres de nos jours, par exemple, sont aussi les plus mineurs, tout comme les écrivains les plus reconnus sont aussi les plus insignifiants. Ce sont en fait des artistes minuscules. Il en a toujours été ainsi, l’insignifiance et la vacuité, gonflées de leur importance, remontent inévitablement à la surface, tandis que ce qui pèse et vaut véritablement quelque chose coule résolument au fond, au moins au début, et on ne peut rien y faire. (p. 33)

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Je ne pouvais pas devenir un artiste mineur à succès parce que j’étais écrasé par l’art majeur ; je ne pouvais pas m’adonner à un art possible parce que j’étais hanté par l’art impossible. (p. 36)

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La plupart du temps, je suis frappé par leur apparente intensité, par leur enthousiasme ; ils ont l’air si à l’aise dans le monde du travail. (p. 46)

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Ils ne commencent jamais par poser une question dont la réponse leur dirait effectivement qui je suis. Comment je gagne ma vie est toujours le sujet primordial qu’ils se sentent tenus d’aborder. (p. 47)

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Ils fondent leur identité sur le travail, leur emploi ou leur profession, ou bien sur leurs passe-temps qui sont eux aussi des formes d’activité dérivées. Je suis le seul à n’avoir aucun travail, je ne suis même pas retraité, si bien que pour eux je n’ai pas d’identité claire, pas de personnalité qu’ils pourraient définir, je suis d’une ambiguïté troublante. D’où ils déduisent que je cache quelque chose et qu’on ne saurait me faire confiance. Quand ils demandent « Mais à propos, que faites-vous exactement ? » et que je réponds « Rien », ils ne savent pas comment poursuivre la conversation. (p. 48)

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Depuis le tout début, j’ai toujours trouvé difficile, débilitant et douloureux de travailler pour les autres, avec les autres. Au fil des ans, j’ai même jugé de plus en plus pénible de travailler à proximité des autres, jusqu’à ce que cela aussi me devienne tout à fait impossible. Les gens se rendaient compte que je n’avais pas de groupe d’amis, et ils m’en voulaient. Je les dérangeais parce que j’étais libre de cette contrainte. Ils voyaient bien que personne n’était prêt à me poser la main sur l’épaule au dernier instant, et à me murmurer à l’oreille de façon pressante de bien réfléchir. Je me suis toujours dit que, même si eux ne pensent pas, sont incapables de penser, ils devinent le danger que représente un individu dont les idées peuvent se déployer sans entraves, ils sont gênés par la présence de quelqu’un qui a pris l’habitude de réfléchir à fond aux choses, à leurs conséquences rationnelles plutôt qu’affectives, qui ne cantonne pas ses méditations aux limites de son propre confort. (p. 49)

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Les difficultés que j’éprouve à être avec des gens, le malaise que je ressens même au sein d’un petit groupe, me dis-je souvent, vient de ce que j’arrive à lire au plus profond de leurs âmes. (p. 49)

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Au lieu de quoi, je me retrouve face à une vague menace contre laquelle je ne sais pas du tout comment me défendre. (p. 52)

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Les gens vaquent à leurs occupations quotidiennes en se croyant libres, songeais-je, alors que leur vie est régie par des milliers de minuscules décrets. Ils sont les prisonniers d’un réseau de règlements, d’édits et d’ordonnances dont ils sont les victimes quasi impuissantes, étant donné que toute opposition les conduit inévitablement à s’en retrouver plus inextricablement encore les captifs. (p. 52)

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Je ne dors pas. Au mieux, je sommeille. J’oscille entre un état de veille caractérisé par l’angoisse, l’appréhension et les remords, et un état crépusculaire dans lequel j’ai toute ma conscience, mais dont j’ai perdu le contrôle : je plonge alors dans un puits d’images chaotiques, un tourbillon de fragments de pensées, qui ne ressemblent en rien à un rêve. Après des intervalles de quelques minutes, je refais surface, comme pour reprendre mon souffle, et puis je m’enfonce de nouveau, je sombre. Et cette alternance se poursuit presque toute la nuit, si bien que je ne dors jamais vraiment. Ou bien je m’endors, et je rêve, et les rêves virent aux cauchemars. (p. 52)

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Au commencement était la blessure. Une blessure psychique, infligée à un moment où le moi était encore en train de se former, et qu’on ne peut plus atteindre. Elle s’est laissé emmurer il y a longtemps pour ne plus être touchée. Elle ne supportait pas qu’on la touche.

Intouchable, refoulée, inaccessible derrière le mur du moi, la blessure se désagrège, se dessèche, et se recroqueville jusqu’à n’être plus une plaie, mais un creux, un vide hurlant à l’intérieur de l’enveloppe friable du moi.

Le combat de la vie – le principe qui guide chaque pensée et chaque acte –, c’est de ne pas tomber dans ce trou à l’intérieur de soi. (p. 64)

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Ce faisant, il s’est assuré cent pour cent de santé mentale en surface, et soixante-quinze pour cent de névrose en profondeur. En fait, la surface saine se maintient en place, cimentée sous la forme d’une inaltérable rigidité de caractère, grâce à la folie souterraine qui couve là comme l’éventualité permanente d’une grave dépression nerveuse. (p. 73)

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Je n’ai jamais compris comment on peut passer ne serait-ce qu’un quart d’heure à écouter la radio sans avoir des envies de suicide. […] La radio et la télévision, ai-je toujours pensé, font partie des processus mis en place pour annihiler et étouffer mon esprit et celui des gens qui me ressemblent. C’est-à-dire tous ceux qui ne se sont pas faits les complices actifs de cette annihilation, qui ne sont pas engagés dans une activité professionnelle lucrative spécialisée dans la poursuite de cette annihilation, qui n’ont pas pour tâche de la rendre plus universelle et écrasante jour après jour. 

Les réclames insultantes, agressives et brutales qui vous violentent à la radio et à la télévision : que des gens – les spectateurs, les auditeurs, ceux qu’il est convenu d’appeler les consommateurs de mass-médias – permettent qu’on leur parle, et même qu’on leur crie dessus, de cette manière est en soi le signe le plus répugnant, le symptôme le plus révoltant d’une maladie qui détruit non seulement ceux qui en souffrent et la répandent en tous sens sous la forme d’une épidémie professionnellement propagée, mais aussi tous les autres, des gens comme moi, qui sinon ne courraient aucun risque, et réussiraient parfaitement à s’en protéger. (p. 74-75)

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En d’autres circonstances, me suis-je toujours dit, ces derniers seraient les gens les plus sains et les plus productifs, alors que dans cet environnement ils sont devenus les plus malades et les plus inutiles. (p. 75)

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Bon nombre de ces femmes, ai-je remarqué, promènent aussi devant elles des ventres rebondis, à différents stades de tumescence, dans lesquels se cachent les chrysalides de futurs homoncules. (p. 79)

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C’est la saison de la fertilité. Les oiseaux, les insectes, les gens, les microbes aussi, sûrement, forniquent dans tous les coins, dans les arbres, et même sous terre, au fond des crevasses. (p. 79)

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Il m’arrive parfois de considérer ma vie entière comme une suite de maladies. À peine guéri de l’une, j’en attrapais une autre. Et en réalité, je n’étais jamais vraiment guéri d’aucune. Elles étaient en rémission, mais le virus restait en moi. J’étais marqué et affaibli, et le terrain était prêt pour qu’une nouvelle infection se déclare. Le pire est que chacune de ces maladies me donnait d’abord l’impression que j’étais en parfaite santé. Je venais d’être atteint par une toute nouvelle affection, et je me réjouissais en pensant que j’allais enfin bien.

Harold Nivenson est passé par ici, puis par là, ensuite il a complètement changé de direction, et ainsi de suite : au bout du compte, la route de sa vie aura suivi une série de virages abrupts. (p. 87-88)

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Après leur départ, je me sens, si possible, plus déprimé encore que jamais. (p. 102)

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Dans le courant sans heurt de sa vie quotidienne, je fais figure d’obstacle. (p. 103)

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Je me sens complètement étranger aux gens qui veulent arracher les herbes des fissures du trottoir – tellement étranger que je trouve bizarre de les comprendre quand ils parlent. (p.104)

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J’imaginais parfois, j’imaginais désespérément, me dis-je aujourd’hui, une histoire différente, une histoire de notre temps, qui serait la forêt elle-même, sans aucun chemin pour la traverser. (p. 110)

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Nous avons atteint la fin de l’expérience, et l’on sait qu’en français ce mot recouvre les essais de laboratoire et la connaissance acquise au long de la vie. Il s’agissait de savoir si une créature dotée d’une certaine vulnérabilité, victime de toutes sortes de douleurs et de souffrances, pouvait néanmoins atteindre à un bonheur calme et serein. Les essais ont échoué. L’expérience, elle, s’est révélée d’une tristesse presque implacable.

Le fait est que je suis complètement las de moi-même, des harcèlements et des tourments du moi, de ses exigences puériles et de ses vanités stupides. Le moi n’est pas un homme heureux.

Se débarrasser du moi un jour. Le jeter par une haute fenêtre, le mettre en joue sous un arbre, lui donner un poison mortel.

Le tuer ? Non. L’amener là où l’on prend soin des patients de ce genre. Un asile de fous. Une léproserie. Un institut de recherche, où ils pourront le conserver au saloir.

Pas de porte de sortie. Aucun moyen d’échapper à mon égoïsme monstrueux. (p. 116-117)

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Je faisais défiler les événements de ma vie, les vieux bouts de bois morts du passé que je déterrais pour les mâchonner […]. Il n’y a rien d’autre que le présent de chaque jour. Le passé n’existe pas. L’avenir n’existe pas. Ce qui fait tenir ensemble le passé et l’avenir, c’est la mémoire ; et ce qui fait tenir la mémoire elle-même, ce sont les histoires. (p. 118)

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Sur le réfrigérateur :

On demanda un jour à Chao Chou :
Si un homme venait vers vous avec rien, Que lui diriez-vous ?
Et il répondit : « Débarrasse-toi de ce rien ! »
(p. 124)

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Il me fallait sans cesse dresser l’oreille et écouter ce qu’ils racontaient sur moi, et j’étais rongé par la rancœur quand je découvrais qu’ils n’avaient même pas remarqué ma présence. (p. 129)

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Le but, dit Moll, c’est la paix intérieure. (p. 131)

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Lorsque j’aurai décrit l’obscurité absolue, tout sera clair. (p. 134)

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Que dira cette rubrique ? Que pourra-t-elle bien dire ? Il a raté sa vie et son œuvre. Une mort ennuyeuse. Il a vécu longtemps, mais a produit peu de choses, l’inspiration constamment tarie par l’angoisse. (p. 141)

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On ne peut raconter sa propre histoire. On ne peut même pas la vivre. (p. 142)

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Au lieu d’être solitaire et profond, je devins sociable et superficiel. Les rares moments où il m’arrivait d’être seul étaient les pires. Je tombais dans une dépression noire, jamais je ne le supportais très longtemps. Au bout d’un jour ou deux, j’allais voir quelqu’un à l’improviste, rien que pour bavarder un peu, me disais-je, ou bien je me rendais dans un bar ou un café pour échapper momentanément à la solitude. Et bien sûr, c’était la ruine de tous mes efforts. En vérité, c’était moi le plus grand inhibiteur, le plus grand obstacle de tous. (p. 149)

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Les jeunes gens échangeaient des regards, chacun voulant s’assurer que l’autre avait remarqué que les deux vieillards étaient encore amoureux. Ils espéraient finir comme ce vieux couple, être capables au bout du chemin, n’ai-je pu m’empêcher de songer, de se rappeler eux aussi une histoire d’amour semblable à la leur. (p. 173)

— Sam Savage, Moi, Harold Nivenson (trad. Marc Amfreville)