Moi au moyen-sud méditerranéen, lui dans le moyen-nord canadien. Tous deux au centre d’un certain nombre d’hectares, au centre de l’idée de solitude. Bien avant de nous connaître (à travers nos livres puis nos lettres) nous nous étions déjà, l’un et l’autre, mis en isolement. Cet isolement nous était nécessaire à l’un comme à l’autre pour vivre, écrire, et surtout se sentir en exclusion. Hors du brouillage social. « Pour que je communique avec vous, il faut que soit exclu cet informe, ce brouillage, ce “social”. Il faut donc a priori qu’il y ait, avant toute lecture, un point de rencontre, un accord, le refus, ou au moins le doute sur… le monde et la société, sur leurs valeurs. » (p. 13)

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Il se disait à mesure qu’il lisait : cette écriture se situe là où se situe l’écriture des plus grands. Elle n’a rien à voir avec les circonstances. C’est une écriture de haut caractère. Elle est ailleurs, hors d’atteinte. (p. 15)

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Parfois il lui arrivait de laisser échapper quelques phrases disant son empêchement à exister. Ses phrases étaient comme des couteaux retournés sur lui. Il vivait en état d’incertitude, dans une sorte de perpétuel décalement. (p. 20)

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Avec l’hiver, ils avaient quitté la ville pour leur maison, dans le sud de la France. Avec l’hiver ils aimaient retrouver une vie plus concentrée, plus solitaire aussi. Nuit et jour un feu brûlait dans la cheminée de la pièce du bas où il écrivait. Les soirées étaient délicieusement longues, et l’un comme l’autre étirait le plus possible ces soirées. De la tombée du jour jusque tard dans la nuit ils restaient tous les deux à lire, à écrire, ils écoutaient de la musique et le temps n’avait plus de sens auprès de ce grand feu vivant dans la pièce close, aux lourds tapis, au murs chargés de tableaux.

Par moments il levait les yeux de la feuille qu’il couvrait de son écriture petite et irrégulière. Qu’écrivait-il à l’époque ? Un étrange roman où il était question d’une île (au large d’une ville sur un delta) où des couples souffraient des amours névrotiques. Et, levant les yeux du papier où vivaient ceux qu’il écrivait, il observait, sans qu’elle s’en doute, sa femme sur le divan parmi les coussins. Elle lisait à la lumière de deux lampes. Depuis près de vingt-cinq ans qu’ils vivaient dans cette maison, cette répétition soir sur soir d’un temps suspendu, au lieu d’user leur capacité de sentir, au contraire, semblait-il, épaississait leur charge d’émotion. Soirées longues, léthargiques, où l’un comme l’autre se sentait en quelque sorte hissé à l’extrême de se sensibilité. Un cercle d’obscurité, de silence, d’immobilité entourait leur maison isolée parmi de grands arbres ; rien ne pouvait traverser ce cercle ; l’univers était aboli et seuls demeuraient au cœur de ce temps courbé, comme au cœur d’un atome, elle, lui, le feu, les lumières des lampes, la musique et les fictions de l’écriture. Assis sous la lampe orange, devant sa table couverte de feuillets très éclairés, il écrivait… ou pour mieux dire il tentait de répondre, par ses propres livres, aux fortes émotions reçues à travers les nombreux livres d’autres écrivains, amassés à la longue dans leur maison. (p. 55-56)

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Je me disais : Après tout, sans jamais vous être rencontrés, que vous donniez-vous, ton ami et toi, par vos lettres et vos livres ? De l’admiration. Et c’est par cette admiration mutuelle (bien que vos écritures et vos personnalités fussent très dissemblables) que vous vous trouviez en reconnaissance l’un envers l’autre : toi de pouvoir admirer ses écrits à en être altéré, lui de pouvoir admirer les tiens et d’entre être quelque peu altéré lui aussi. Et non seulement vos écrits mais votre écart « social », votre façon de vivre (chacun à votre manière, lui dans le moyen-nord, toi dans le moyen-sud), à part, dans un orgueil spécial qu’on pourrait qualifier de dandysme. C’est cela aussi que tu admirais chez lui et lui chez toi : ce refus de penser à ce qui pourrait être utile pour soutenir cette obscure ambition qui fait écrire avec de plus en plus de difficulté… ou plutôt d’avoir décelé toi chez lui et lui chez toi cette démence de l’orgueil qui peu à peu vous enfonce en vous à la poursuite d’une forme insaisissable… à la poursuite de l’échec. Et c’est pour supporter cette certitude de l’échec, du fatal échec que l’un comme l’autre depuis les deux tours de vos solitudes vous vous réconfortiez par des signes lointains qui vous disaient combien vous étiez dissemblables – et combien proches par l’équivalence de vos dissemblances. Cela tu le pensais en écoutant (sans l’entendre) le jeune comédien, tu l’écoutais caché derrière ton sourire d’hôte parfait. Sans ce profond désir de l’altération de soi par l’autre, l’amour (ou l’amitié) ne serait que du « social »… ou pis encore : ne serait que la couche vernie du sentimentalisme qu’on étale sur le « social ». L’amour (ou l’amitié) se trouve toujours en dissidence – car aller vers l’autre c’est aller vers la différence, c’est désirer la mutuelle reconnaissance par la différence. Ce qui bien sûr est contraire au « social » dont la vertu essentielle est l’unanimité – donc l’indifférence. (p. 72-73)

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Nous nous écrivions, et chacun de son côté écrivait. Nos lettres étaient, je dirais, une manière de nous éprouver, de nous assurer mutuellement que l’un comme l’autre nous étions en mesure de pénétrer dans le « romanesque » de l’autre.

Oui, à partir du contact de nos premières lettres, j’avais su pour qui j’écrivais (mise à part celle qui, penchée sur mon épaule, écrit en quelque sorte avec moi), je dédiais secrètement mes livres à celui au loin, à cette intelligence idéale, cette sensibilité dont je pouvais pressentir la sorte de lecture. Et réciproquement je sais quelle part de confiance il déposait en nous deux qui le lisions. […] Il était ma conscience de lecteur, ma conscience usée par trop de relecture, tressaillait comme si sa conscience était passée en moi à travers le médium de l’écriture. (p. 77-78)

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Mais bien que chaque matin je me précipite sur mes pages en travail, les plus absurdes empêchements viennent se mettre en travers de mon élan. (L’équipe de télévision ; des moutons perdus qui se collent à la maison et, dressés sur leurs pattes de derrière, frappent pendant quatre jours de leurs sabots la vitre de la porte-fenêtre de cette pièce où j’écris ; le jeune comédien si désireux d’exister ; un photographe venu de Paris ; d’autres visites encore ; des lettres ; le vent ; Voyager II frôlant Uranus ; une laryngite ; les bouteilles de propane vides ; la neige ce matin.) Tout arrête celui qui écrit. Et plus le dérangement semble futile plus on se laisse distraire et détourner de l’obsession… à l’inverse d’un chagrin ou d’un souci grave qui obligent à se réfugier dans cet état de refus de la réalité qu’implique toute écriture tendue. (p. 84)

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L’annonce de ce suicide ne pouvait que faire venir des paroles attendues à ceux qui donnent au suicide d’un créateur une valeur. Le suicide d’un artiste n’est bien sûr par une valeur. Le suicide d’un homme qui écrit ou qui peint n’ajoute rien à son œuvre. Ce n’est pas à partir de cet acte que doit se lire l’œuvre laissée en plan. Lire l’œuvre à partir de ce geste, c’est la dénaturer car toute œuvre est une conquête sur la mort et sur l’à-quoi-bon, un défi à la vie mortelle. Et celui qui introduit dans la lecture d’une œuvre l’immonde goût de la mort provoquée comme un signe de qualité, introduit la faiblesse de son propre sentimentalisme et de son impuissance. (p. 88)

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Mon ami n’a jamais été un artiste « maudit ». Il avait choisi le volume de silence dont il avait besoin. Il ne s’est jamais vécu comme la victime d’une injustice. C’est avec lui-même qu’il s’est affronté toute une vie. Il lui fallait de l’espace et du temps pour mener son travail personnel. Et s’il s’est tiré un coup de carabine dans le cœur c’est que son cœur était malade et que justement il craignait que cette maladie ne l’attendrisse sur lui-même. Il a voulu jusqu’au bout rester ironique et net. Ce coup de carabine au cœur me semble avoir été un geste de dédain et de suprême ironie envers ce cœur qui six fois au moins l’avait déjà enfoncé dans le coma. Pour finir, il n’est pas étonnant qu’il ait dit : assez ! à ce corps, ce support de plus en plus détraqué. (p. 89)

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Et soudain tu t’effraies de cette dérobade continue qu’est ta vie. Est-ce pour cela que tu écris ? À force d’éviter, c’est ici, sur cette page, que la peur t’a conduit. Nul autre refuge que ce petit territoire de papier. C’est ici, réfugié sur ce rectangle de papier que tu passes presque tout ton temps. (p. 115)

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Là est mon interrogation : faut-il « vivre avec ses morts » jusqu’à les absorber, les faire soi – ce qui veut dire vivre à travers eux toute mort comme signe de vie – ou bien invece se fermer devant la mort, lui refuser ce séjour en vous, refuser toute méditation, toute remâchage jusqu’à tuer en soi le souvenir, stériliser sa mémoire et réussir à oublier qu’on aurait pu se souvenir… que l’homme est souvenir ? Vivant dans la solitude et l’ayant choisie, c’est la mémoire que je désire et tente de sauvegarder. (p. 120)

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Nous nous revîmes assez souvent et chaque fois il se livrait avec un peu plus de confiance. Il s’étonnait que je puisse vivre de mes écrits et m’avoua un jour que lui-même était sur le point de laisser tomber l’importation de pesce pour se consacrer entièrement à son livre. Ce qu’il fit un ou deux ans plus tard grâce à l’argent qu’il retira de la vente de son affaire. Nous le rencontrions sur le quai et il semblait heureux, délivré. Ses petites lunettes schubertiennes brillaient, sa démarche était vive, optimiste. On se serrait les mains, on faisait quelques pas ensemble au bord du canal. Et alors ? Le livre ? demandais-je. Et il faisait un peu la grimace : C’est dur, très dur mais ça avance. Un jour nous déjeunâmes ensemble sur un des pontons. Il nous parla longuement de son livre et pendant qu’il parlait, je me retenais de l’interrompre, de lui dire d’arrêter de raconter son livre, de garder tout ça, de laisser tout ça jusqu’à ce que l’écriture le sorte de lui, et en même temps je respectais ce terrible besoin qu’il avait de jeter hors de lui ce tourment qu’il n’arrivait pas à résoudre en écriture. Un ou deux ans passèrent et chaque fois que nous rencontrions l’écrivains ex-importateur de poisson, j’avais le manque de tact de lui poser la question : Et alors ? Le livre ? Et peu à peu, celui qui avait tout abandonné pour se consacrer à son livre commença à se dérober, à changer de direction lorsqu’il nous voyait apparaître. Jusqu’au jour où ne pouvant nous éviter il passa sans nous voir à quelques mètres. Là, je compris que le pari avec lui-même (et un peu avec moi) n’avait pas été tenu et qu’il ne souhaitait pas en rendre compte. Par la suite nous nous croisâmes souvent en nous évitant plus ou moins. Et voilà que le matin de notre arrivée, alors que nous nous trouvions sur le no 1 en route pour la fermoposta il nous aborde, s’installe près de nous et, avec un visible soulagement, nous avoue qu’il a repris son affaire d’importation pour le mercato del pesce du Rialto. Bien sûr, je ne lui posai aucune question à propos de son livre. Et lui n’en parla pas. Nous nous sommes quittés dans la cohue. Et tout en marchant par les ruelles pleines de monde, je me rassurais en pensant que l’écrivain-à-nouveau-importateur-de-poisson réussira un jour à terminer ce livre qui aura occupé toute sa vie, et qu’en reprenant son travail d’importation il avait retrouvé non pas la tranquillité mais invece ce sentiment d’exclusion, de culpabilité et de totale solitude dont il avait un intense besoin pour poursuivre dans la paix que donne la souffrance ce livre interminable que rien maintenant ne l’obligeait à terminer. (p. 124-125)

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Là-dessus, pendant cinq jours une grippe japonaise m’a jeté au lit. Cinq jours passés dans un état intermédiaire – à la fois dans le soulagement de ne rien faire et dans l’obsession de quelque chose qui continuait à s’écrire en moi hors de ma volonté – comme il m’arrive de produire du texte dans ces demi-sommeils du soir alors que je crois encore poursuivre la lecture d’un livre que je tiens difficilement en main, et qu’en moi, venant parasiter ma lecture, venant s’y substituer, commence à se développer un texte autonome n’appartenant plus à ce que je lis, ni à moi, et pas encore au rêve. Pendant ces jours où il m’a fallu rester immobile, une sorte de nostalgie d’une écriture libre et facile m’occupa. Une écriture libre, facile, organique, quelque chose comme un battement de mots venus du battement du sang commença à vivre en moi. Dans mon ensommeillement plein de fièvre (39,8˚) je restais aux aguets, recevant de grandes suites de mots que j’essayais de retenir mais que la fièvre emportait lentement. Et j’avais la sensation que ce courant de fièvre verbale qui me traversait était ce que je pouvais espérer produire de plus proche de la « beauté ». Que jamais, en état de conscience, je n’atteindrais à cet épanouissement verbal. La sous-conscience de l’état de fièvre donnait non pas un sens mais un aspect esthétique à cette suite de mouvements verbaux qui surgissaient puis s’en allaient comme viennent, se démultiplient et s’en vont les moments successifs d’une musique. C’était une jouissance muette et tranquille. Une réelle félicité. (p. 127-128)

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Et je compris que lui-même souffrait en ce moment d’une sorte de paralysie d’écriture. Qu’après avoir obtenu un certain nombre de succès il se trouvait dans un creux, bloqué, et que cet enthousiasme pour le livre qu’il projetait à ma place n’était qu’une façon élégante de réveiller en lui quelques étincelles créatrices. Il y avait dans le vol trop exalté de son imagination une tristesse terrible, un manque d’espoir absolu. À défaut d’être en mesure de le faire pour lui-même, il tirait des plans pour moi. Il voulait croire encore à une possibilité d’écriture à partir d’un « grand », d’un « beau sujet ». Mais moi, je me taisais, les yeux détournés vers les eaux noires où quelques points lumineux s’éparpillaient et se rassemblaient en boucle. Je me taisais avec en moi une sensation d’extrême pauvreté, de non-imagination en tout ce qui touche mon ami disparu. Et en même temps je comprenais l’enthousiasme de cet autre écrivain, cet appel du « grand sujet », cette ivresse à tenir la matière d’un livre, d’un possible « grand livre ». (p. 130)

— Serge Rezvani, J’avais un ami