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Renaud Jean

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  • Notre avenir financier repose sur les décisions prises par notre cerveau, une masse nerveuse de 1,5 kg qui a évolué dans un monde différent du nôtre et qui passe l’entièreté de son existence dans le noir.

    — Nicolas Bérubé, l’Art de multiplier son argent. 17 leçons pour réussir en bourse

    17 février 2026
  • Nous sommes nous-mêmes un texte que nous apprenons à lire, à déchiffrer, à écrire peut-être. Et si nous ne le faisons pas, nous n’accédons pas au désir de parole qui anime tout être humain, nous étouffons, nous crions de détresse, nous sommes malheureux comme les pierres, nous devenons fous à lier, nous lançons des pierres.

    — Rosie Pinahs-Delpuech, le Typographe de Whitechapel. Comment Y.H. Brenner réinventa l’hébreu moderne (citée par Hélène Frédérick dans Lézardes)

    15 février 2026
  • J’ai remarqué à ce sujet qu’il était très difficile de faire comprendre ce qu’était cette saloperie (la honte) à celles et ceux qui ne l’avaient jamais éprouvée. À la lecture de Nietzsche à vingt ans, j’avais recopié et encadré ces trois phrases sur lesquelles s’achève Le Gai Savoir :

    « Qui appelles-tu mauvais ? — Celui qui veut toujours faire honte.

    Que considères-tu comme ce qu’il y a de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un.

    Quel est le sceau de la liberté conquise ? — Ne plus avoir honte de soi-même. »

    Je les relis régulièrement.

    Le plus surprenant, c’est que, soixante-dix ans après, cette appréhension de mal dire et d’encourir la honte qui en découle me poursuit encore.

    Passer à la télévision m’est toujours une épreuve.

    Mon chemin vers les mots, dès lors que je m’exprime, est toujours incertain, menaçant, bordé d’ornières. Je suis comme ces enfants qui esquissent leurs premiers pas. Un trébuchement est toujours possible. Une chute. Un vertige. Une sortie de route. Un accident. À la différence de l’écrit, où il m’est toujours loisible de corriger, modifier, assouplir, friser, brillantiner ou raturer, ce qui ne garantit pas forcément un résultat éblouissant, mais bien meilleur toutefois que mes piètres balbutiements vocaux.

    Je fais donc vœu de me taire, et j’en souffre. Mais ma fierté ne le laisse pas voir.

    — Lydie Salvayre, Autoportrait à l’encre noire

    10 février 2026
  • Être à l’intérieur de soi
    comme un noyau dans son fruit
    et guetter cette grande bouche
    qui arrivera à nous extraire.

    — Thomas Mainguy, Sablier, Miroir et Compas

    7 février 2026
  • PASSAGE

    Me voici entre deux portes.
    Celle d’en arrière est fermée
    depuis que j’en suis sorti.
    Quand je me retourne,
    elle se cache. Un mur l’a avalée,
    mais je tiens encore dans ma main
    la poignée qui l’actionnait.
    Je dois l’installer sur la porte d’en face
    qui commence à se rapprocher.
    Des cris s’en échappent,
    des jappements humains. Ce qui s’amène
    derrière elle me finira sur place.
    Et la poignée flottera
    dans le vide grand ouvert de ma paume.

    — Thomas Mainguy, Sablier, Miroir et Compas

    7 février 2026
  • Seigneur Dieu, il y a tant d’escaliers, de marches, menant vers le haut et vers le bas ; tant de couloirs dont les murs se séparent et à nouveau se rencontrent, dont les plafonds s’élèvent et à nouveau s’abaissent. Combien de lieux avait-il traversés, combien de vastes salles, de trous sombres et de minuscules cagibis servant à Dieu savait quoi ? À un moment, il s’était retrouvé sur une galerie entourant une salle vide, poussiéreuse. Ensuite, il avait couru sur une passerelle couverte, suspendue au-dessus d’un gouffre de soupiraux. Et sur ses talons, des impacts comme un tourbillon de tambours crescendo, au tempo qui s’accélère frénétiquement. Et encore des ruelles, de nouveaux escaliers, de nouvelles arcades, de nouveaux espaces…

    Maintenant, Brok se précipite dans un cylindre lisse, brillant. C’est une canalisation. Non, c’est la bouche d’un canon. Non ! C’est le tube d’une lunette astronomique puisqu’il devient de plus en plus étroit… Il est forcé de se mettre à quatre pattes, de ramper, de s’étirer et de se tortiller pour glisser, comme une chenille. Il ne peut déjà plus aller plus loin, c’est fini, fini… Mais cet entonnoir-là, de toute façon, est terminé par une grille de fils de fer. Brok saisit cette grille et la secoue désespérément.

    — Jan Weiss, la Maison aux mille étages (trad. Eurydice Antolin)

    23 janvier 2026
  • Ma femme exagère toujours. Même si, effectivement, je m’efforce d’éviter les soucis inutiles. Je mange n’importe quoi. Je vais chez le coiffeur quand j’ai une tête qui ne ressemble plus à rien. Mais alors, c’est la tondeuse. Pour ne plus avoir à y penser pendant trois mois.

    Pour être franc, je n’aime pas sortir de chez moi. Je veux qu’on me fiche la paix…

    — Sergueï Dovlatov, « La chemise en popeline », la Valise (trad. Jacques Michaut-Paternò)

    18 janvier 2026
  • C’était une région de terres agricoles d’une inexorable platitude que l’on s’ingéniait à nier. Les rues contournaient des obstacles imaginaires, et les gens élevaient devant leur maison de petites buttes de terre semblables à des tumulus funéraires et plantées de massifs. La rue était bordée de maisons minuscules bâties côte à côte – « votre premier foyer », proclamait l’agence immobilière. Y vivaient des jeunes ménages qui commençaient leur ascension dans le monde, ou des retraités qui amorçaient leur descente ; les premiers faisaient des plans de carrière, projetaient d’avoir des enfants et de déménager pour un quartier plus plaisant, tandis que les seconds attendaient que fondent leurs économies, qu’empire subitement leur santé, que leurs enfants les envoient à l’hospice. C’était une halte intermédiaire, un barreau non loin de l’échelle.

    — Scott Smith, Un plan simple (trad. Éric Chédaille)

    16 janvier 2026
  • Sa vie est passée si vite ! Elle est passée comme un rêve. Pour l’enfant, l’instant était profond, immense, infini, le monde ne changeait pas, tout était éternel, immuable ; et brusquement sa vie entière s’est écoulée plus vite encore qu’un seul instant de son enfance. Et rien n’est arrivé, et la réalité demeure toujours aussi lointaine. Les années se sont envolées, il ne lui reste rien : est-ce pour cela qu’il a vécu si longtemps ?

    — Birgitta Trotzig, le Destitué (trad. Jeanne Gauffin)

    +

    8 janvier 2026
  • Devant la mention « Profession », j’éprouve un peu plus d’embarras. De tant d’emplois dans ma vie, lequel choisir ? Et n’est-il pas scandaleux qu’à plus de trente-cinq ans un homme soit aussi parfaitement démuni de toute situation ? Qu’il n’ait encore creusé son trou dans l’agencement des intérêts individuels ne dénote que sa complète incapacité. (J’aime beaucoup cette expression à cause du trou de terre, situation finale de tous.) Enfin, porté comme je le suis à la fantaisie, j’écris de ma plus belle plume : Représentant. Qualificatif qui me donna toujours à rire. Représentant en quoi ? Le diable seul saurait le dire.

    — Marcel Béalu, l’Aventure impersonnelle

    3 janvier 2026
  • J’ai peur qu’un jour nous nous crêpions le chignon. Avec le temps, notre promiscuité permanente et forcée devient insoutenable. Je forme un vœu : me réveiller un matin et découvrir de nouvelles têtes. J’épuise toute ma réserve d’imagination à supporter cette vie commune. L’accablement causé par nos affaires en souffrance nous torture, autant que notre impuissance à en influencer le cours.

    Je déploie des trésors de patience pour conserver mon calme. Personne ne loue mon zèle à garder mon sang-froid et il m’étonne, je l’avoue, qu’on ne voie pas à quel point je suis dangereuse.

    J’ignore combien de temps encore je vais poursuivre cette comédie. Rester maitresse de moi me coute d’indicibles efforts. Combien de temps ma détention va-t-elle encore durer ? Je suis imprévisible, mon infiabilité est manifeste. Mon instabilité devient incontrôlable. Je ne dois qu’au hasard de parvenir encore à rester calme. Ma fureur se dissimule à peine. Tout n’est que cri en moi et je dois continuellement prendre garde de ne pas exploser.

    Dois-je alerter l’administration pénitentiaire contre moi ? Porter à sa connaissance mes pensées illicites ? Faire cas de ceux dont je suis devenue la victime ? Je ne peux pas dire que la prison ne m’est rien, que je l’ignore. Je voudrais demander à la justice : comment avez-vous envisagé les choses ? Comment souhaitez-vous que je les envisage ? Quel succès espérez-vous ? On ne m’a pas mise au fait de vos intentions.

    — Emmy Hennings, Prison (trad. Sacha Zilberfarb)

    31 Décembre 2025
  • Fuir est illégal. J’ai voulu fuir. Fuir, tout simplement. Rien d’autre. Voyez-vous, je n’avais aucune raison de fuir. J’ai pris peur, sans doute, sans quoi je n’aurais pas fui. Pas même tenté de fuir. Je n’ai pas réussi… Moi-même je n’avais pas conscience d’avoir voulu fuir. Et puis au bout du compte… À force de s’entendre dire : « On vous soupçonne d’avoir voulu fuir », on finit par le croire.

    — Emmy Hennings, Prison (trad. Sacha Zilberfarb)

    31 Décembre 2025
  • Les enfants de l’institut Brighton étaient en général plus grands et en meilleure santé que ceux d’asiles similaires, reflet de la volonté du personnel de l’institut de ne pas suivre la pratique, encore courante, de minimiser les interactions avec les enfants. En offrant affection et contact physique aux enfants dont elles avaient la charge, les infirmières leur permettaient d’éviter ce qu’on appelle aujourd’hui le nanisme psychosocial – où un état de stress émotionnel réduit les niveaux d’hormones de croissance de l’enfant –, syndrome répandu dans les orphelinats de l’époque.

    — Ted Chiang, « La nurse automatique brevetée de Dacey », Expiration (trad. Théophile Sersiron)

    26 Décembre 2025
  • On essaie la vie, on regarde la vie, on prévoit qu’il y en aura une qui sera la vôtre. Mais pas encore.

    — Josette Clotis, Une mesure pour rien

    18 Décembre 2025
  • Je n’ai rien compris au monde où je vis. Je l’ai parcouru en tous sens, je n’ai pas trouvé ses limites.

    À mon dernier voyage, je me tenais en haut d’une colline, j’avais devant moi une longue descente et une nouvelle plaine, je voyais de loin une guérite et, tout à coup, le découragement me prit. Je me dis : encore l’escalier, la salle des gardes, la grille et quarante cadavres desséchés. Je m’assis et je compris que j’en avais assez. Depuis plus de vingt ans que j’étais seule, l’espoir m’avait soutenue, il me quittait d’un coup. J’avais imaginé mille fois une cave où les grilles seraient ouvertes, où les prisonniers ivres de joie auraient pu monter, ils auraient trouvé le ciel, la plaine, ils auraient frémi, auraient pensé aux villes, aux sauveteurs, mais se seraient, comme nous, retrouvés dans cette liberté vide où j’avais passé ma vie. Ce fut comme si je les voyais devant moi, qui me regardaient et me demandaient des comptes : c’est cela que tu avais à nous offrir ? Laisse-nous en paix, on est mieux mort que désespéré. Je baissai la tête et pris le chemin du retour.

    — Jacqueline Harpman, Moi qui n’ai pas connu les hommes

    8 Décembre 2025
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