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Renaud Jean

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  • Paul passa un long moment à les regarder. Il décida – sans pour autant être capable de mettre ses pensées en mots – que les poissons devaient vivre dans un univers impersonnel bien à eux, être esclaves d’habitudes de pensée si peu en rapport avec leur vie qu’ils en avaient perdu tout sentiment d’identité individuelle. Peut-être avaient-ils connu toutes les souffrances de la capture ; peut-être la solitude insoutenable du monde leur était-elle apparue durant leur voyage depuis quelque lointain océan. Mais aujourd’hui, qu’ils aient tout oublié ou qu’au contraire ils aient tout gardé en mémoire, ils tournaient en rond dans leurs cages aquatiques sans même savoir si les heures qu’ils vivaient constituaient encore ce que l’on peut appeler une existence. Paul, s’efforçant de faire travailler son imagination, essayait de se les représenter tels qu’ils avaient pu être dans leur vie antérieure – libres, jouissant de l’espace infini de grands océans tièdes, frétillant joyeusement, le cœur léger et conquérant, maîtres de leur destin. Il se les représentait cultivant une spécificité préordonnée, poussés par des forces qui s’exerçaient en accord avec les grands desseins de l’univers.

    […]

    Le soir, quand toutes les lumières étaient éteintes, sauf celles de l’aquarium, Paul regardait ses poissons, bien à l’abri sous sa couette. Leur éternelle passivité le révoltait : leurs cœurs auraient dû éclater, ils auraient dû se précipiter, tête la première, contre la vitre. Mais ce n’étaient que des poissons, ombres d’eux-mêmes, corps sans âme, qui se contentaient de rester en suspens dans l’eau. Ils ne pouvaient ni concevoir un quelconque plan d’évasion ni se rebeller contre leurs conditions de vie. Ils n’étaient pas capables de formuler la moindre question. Et puis, de toute façon, ils vivaient dans un monde bien chaud, bien éclairé, où la nourriture tombait à heure fixe. Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier que d’être poisson ? Est-ce que par exemple ils l’entendaient quand il parlait à haute voix ? Et quand il écrasait son visage contre la vitre, est-ce qu’ils étaient conscients d’une présence ? Et qu’est-ce qu’ils pouvaient bien comprendre aux formes de l’espace qu’ils habitaient, à ses lignes et à ses angles, à sa géométrie rétrécie ? Est-ce que leurs cerveaux s’étaient faits à leur inutilité, leur permettant ainsi de se satisfaire des conditions d’existence qui étaient les leurs ? Comment imaginer que, même pour un poisson, la captivité ne soit pas vécue comme une souffrance épouvantable ? À cohabiter ainsi dans une moiteur molle et lancinante, ils devaient finir par avoir le cerveau plus ou moins détraqué : c’était ça ou la mort. Alors, ils passaient leur temps à faire le tour de l’aquarium ou à rester suspendus dans le vide, ou bien encore à bouder, inertes, au-dessus du gravier. Ils se haïssaient ou s’ignoraient superbement d’un bout à l’autre de l’année, et quand la lumière s’éteignait le soir dans leur maison, ils s’endormaient, sans doute en remerciant le ciel d’anéantir le monde que leur rendait inexorablement la lumière du matin. Et ils vivaient – ainsi Paul en décida-t-il – avec des pensées conformes à la place qu’ils occupaient dans la hiérarchie des êtres vivants, comme on venait de le lui expliquer récemment à l’école : ces poissons, parce qu’ils n’étaient que poissons, étaient condamnés à n’avoir qu’une connaissance infime du monde de la matière, peut-être aucune connaissance du tout. Personne n’en savait rien.

    — David Guterson, Paysages d’hier, paysages de demain (trad. Claude Demanuelli)

    27 septembre 2022
  • — Vingt-six ans, n’est-ce pas ? Si je ne me trompe pas, tu as maintenant vingt-six ans ?

    — Vingt-quatre, le corrigea Henry.

    — Encore pire ! Vingt-quatre ans et tu rêves de préretraite ! Mon Dieu, quand je pense à tout ce que j’avais déjà accompli à ton âge. En tout cas, j’avais déjà trouvé ma voie. Je savais à quoi je voulais arriver. Toi, tu sais à quoi tu veux arriver dans la vie ?

    — Que veux-tu dire ?

    — Ne fais pas semblant, tu sais très bien ce que je veux dire : une situation à laquelle tu aspires, grâce à laquelle tu pourras ou tu crois pouvoir obtenir un maximum de choses.

    Henry réfléchit un instant, puis déclara sur un ton joyeux :

    — Quand j’entends le mot « arriver », cela me fait aussitôt penser à « gare d’arrivée ». J’entends l’annonce : « Terminus, ici terminus, tout le monde descend. »

    — Je suis désolé, Henry, mais je ne trouve pas cela drôle, pas drôle du tout. On doit quand même fixer un but à son existence, non ? On peut bien traînailler un certain temps, gâcher les premières années de sa vie, mais un jour, le moment est venu de se décider et d’agir. Tu me permettras de te dire qu’un homme aussi capable que toi pourrait être plus avancé, beaucoup plus avancé.

    — Bien sûr que je te permets, mais je te prie de comprendre que cela ne m’intéresse pas d’avancer. Je ne veux pas faire carrière. Je ne veux pas gravir les échelons pour atteindre la situation que tu évoques. Je laisse ça à d’autres.

    — Mais qu’est-ce que tu veux, alors ?

    — Je veux me sentir bien au travail et je veux qu’on me laisse tranquille, qu’on m’épargne toute cette cavalcade et tout ce tumulte.

    Son oncle commençait à se fâcher.

    — Eh bien, mets-toi à la recherche d’un autre monde ! s’exclama-t-il. Un monde où tu trouveras tout ce qu’il faut pour te sentir bien ! Un monde où tu pourras vivre entièrement à ta guise. Seulement, je crains que tu ne doives chercher longtemps. Et par ailleurs, il ne faudrait pas que tu oublies qu’on doit d’abord mériter sa préretraite, travailler pour y avoir droit et la mériter.

    — J’ai compris, dit Henry.

    — Siegfried Lenz, le Bureau des objets trouvés (trad. Frédéric Weinmann)

    23 septembre 2022
  • Elle se fit aménager non loin de la maison un petit jardin pour elle toute seule avec de hauts murs et une porte cadenassée. Elle s’y retirait pour penser – enfin c’est ce qu’elle disait – des heures entières. Elle l’appelait le jardin de Ses Pensées. J’eus le grand privilège d’y entrer avec elle une fois, après l’une de ses querelles avec Billy. Rien n’y poussait très bien, à cause des murs, je suppose, et parce qu’elle était seule à s’en occuper. Il y avait au milieu un banc moussu. J’imagine qu’elle avait coutume de s’y asseoir pendant qu’elle pensait. Il flottait sur ce lieu une mauvaise odeur d’humidité…

    — Evelyn Waugh, « Étude de mœurs », la Fin d’une époque (trad. Jocelyne Gourand)

    13 septembre 2022
  • 8 septembre 2022
  • Les autres, quand vous aviez affaire à eux, vous aviez l’impression qu’ils étaient comme vous. Faux. Rien de plus faux. Les autres étaient comme les autres. Si l’on voulait que tout se passe bien avec eux, un certain nombre de mesures et de calculs se révélait nécessaire avant de les approcher ou de les fréquenter. Sans ça, tout était possible, surtout le pire.

    — Didier Goupil, Journal d’un caméléon

    7 septembre 2022
  • Est-ce si utile de nous revoir ? Être aussi impuissants devant l’amour, ne jamais se rejoindre au moins pour une brève joie, espérer autant d’une rencontre et se tromper sans cesse ! Mais le plus terrible, je crois, c’est de sentir mon fils si loin de l’idée du mystère. Je pense qu’il n’a jamais levé les yeux devant les millions d’étoiles en se disant que, quand même, il se passe bien quelque chose là-haut. Peut-être même pas Dieu, mais un mystère tout de même !

    — Henriette Jelinek, le Destin de Iouri Voronine

    1 septembre 2022
  • Car j’appartiens aux forêts et à la solitude.

    — Knut Hamsun, Pan (trad. Georges Sautreau)

    30 août 2022
  • Il avait l’impression d’être une mouche qui, après avoir essayé cent fois de traverser une vitre, marchait sur l’embrasure de la fenêtre, exténuée, incapable de s’envoler, à cause de la gravité ou de son poids trop lourd. Il avait passé sa vie à se cogner contre cette fenêtre de l’autre côté de laquelle, inaccessible, se trouvait le monde.

    — Juan José Millás, Une vie qui n’était pas la sienne (trad. André Gabastou)

    25 août 2022
  • Un jour, il eut avec Manuel une conversation sur l’âme et le corps. Manuel prétendait qu’il s’agissait d’une distinction fantastique, irréelle. Julio lui demanda alors pourquoi il les percevait comme des instances différentes et son voisin lui répondit que l’histoire de l’humanité pouvait se résumer en un combat contre la perception, créatrice inépuisable de mirages.

    — Les sens, ajouta-t-il, disent que le soleil se couche, alors qu’il ne se couche ni ne disparaît. À en croire les sens, les objets, en s’éloignant, deviennent plus petits, pourtant ils ont incontestablement la même taille ici ou à cent mètres plus loin. Les sens nous font croire que les corps sont massifs alors que quatre-vingt pour cents d’un atome sont faits de vide, rien d’autre. La réalité est un trou. As-tu entendu parler de la matière noire ?

    — Juan José Millás, Une vie qui n’était pas la sienne (trad. André Gabastou)

    25 août 2022
  • Après avoir bien réfléchi et après avoir une fois pour toutes pris, moi une Indienne, la décision d’écrire, voici ce que j’ai compris : toute personne qui songe à accomplir quelque chose rencontrera des difficultés mais en dépit de cela, elle ne devra jamais se décourager. Elle devra malgré tout constamment poursuivre son idée. Il n’y aura rien pour l’inciter à renoncer, jusqu’à ce que cette personne se retrouve seule. Elle n’aura plus d’amis mais ce n’est pas pour cela non plus qu’elle devra se décourager. Plus que jamais, elle devra accomplir la chose qu’elle avait songé à faire.

    — An-Antane Kapesh (citée par Naomie Fontaine)

    19 août 2022
  • Je me souviens du temps où les fermiers pensaient par eux-mêmes, pas d’accord du tout avec cette pensée existentielle venue du sud, selon laquelle la vie serait dérisoire comme le sort d’un homme obligé de hisser une lourde pierre au sommet d’une montagne pour la voir dégringoler et recommencer à la coltiner.

    C’est de la pure connerie, a dit le vieux Gísli de Lækur. Ce n’était pas du tout comme ça. Il fallait plutôt considérer que c’était dans la nature humaine de transbahuter des pierres sur les hauteurs pour les caler solidement au sommet et en entasser d’autres tout autour en un beau cairn qui servirait de point de repère. Ce que souhaitait l’homme, c’était ériger un monument à son labeur. Un autre philosophe, qu’on lisait en langue danoise, prétendait que le problème existentiel de l’homme résidait dans le fait qu’il lui fallait sans cesse faire des choix dans ce bas monde et que c’était ça la source de son malheur. Je me souviens que Jósteinn demanda alors de sa voix lente et enrouée qui faisait penser à un appel lointain venu de la lande, si le pauvre homme devait réfléchir longtemps chaque matin pour savoir s’il allait choisir du pain ou des pierres pour son petit déjeuner.

    Non, mais écoute un peu ! s’exclama alors Gunnar de Hjardarnes. Il avait entendu dire que ce philosophe passait ses journées dans les cafés de la grande ville, le menu sous le nez. Il serait parti de l’embarras du choix qui était le sien, pour l’étendre à la vie de tous les hommes. Histoire de dire que l’existence se ramenait à devoir toujours choisir comme sur un menu. Les discussions étaient de cet ordre. Il s’agissait là d’hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu’ils donnaient à leur vie ; ils avaient l’intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. Les hommes comme ça ont disparu aujourd’hui et je doute fort qu’on en élève de semblables à Reykjavík par les temps qui courent.

    — Bergsveinn Birgisson, la Lettre à Helga (trad. Catherine Eyjólfsson)

    14 août 2022
  • Ensuite Rezak rentrait chez lui. Non pas dans les remises destinées aux employés, mais dans la cabane qu’il s’était construite de ses propres mains : une petite boîte en bois à façade de tôle, montée sur quatre gros pieds. Des dizaines d’années plus tôt, quand il avait encore vingt ans, il s’était brouillé avec ses demi-frères à propos de terrains qu’ils possédaient en montagne, quelques hectares bordés d’abricotiers, où ils cultivaient le blé et la pomme de terre. Vaincu, dépossédé par plus malins que lui, spolié, il était descendu dans la plaine, se jurant de ne plus jamais revoir sa famille. La petite boîte était devenue sa demeure et sa consolation. Quand il travaillait quelque part, il la montait puis, après s’être disputé avec les autres employés ou avec le patron – comme il n’y manquait jamais –, il la démontait et la transportait ailleurs. Car il gardait en permanence une petite réserve d’argent, de quoi payer le camion nécessaire pour tracter sa cahute, son nid, vers le nouvel endroit de son choix. C’était la garantie de son indépendance.

    — Daniyal Mueenuddin, « Le petit protégé », la Saison des mangues introuvables (trad. Simone Manceau)

    23 juillet 2022
  • Denissov avait accompli la moitié de son parcours ici-bas quand il entreprit de réfléchir. Il réfléchit à la vie, à la signification de la vie, à la fragilité de son existence – à moitié consumée déjà – à ses angoisses nocturnes, aux monstres terrestres, à la belle Laura et à quelques autres femmes aussi, à l’été qui cette année était humide, à des contrées lointaines, dont la réalité d’ailleurs ne lui paraissait pas toujours évidente.

    L’Australie en particulier éveillait chez lui des doutes. […]

    La première moitié de sa vie s’était écoulée. Restait la deuxième, la pire. Ainsi son passage sur terre n’aura été qu’un vain frémissement, il s’en ira et personne ne se souviendra de lui ! Tous les jours, des Petrov, des Ivanov meurent et laissent derrière eux un nom banal gravé sur le marbre. Alors pourquoi Denissov n’aurait-il pas lui aussi une plaque où son nom pourrait lui survivre quelque temps, pourquoi son profil n’irait-il pas embellir Orechovo-Borissovo ? « Ici a vécu… moi. » Mais voilà, il va se marier avec Laura, il va mourir, et jamais elle n’osera faire les démarches auprès de ceux qui décident de l’immortalité. « Camarades, vous allez immortaliser mon quatrième mari, n’est-ce pas ? Voyons, camarades… » Ah ! Ah ! Ah ! Mais, au fait, à quel titre ? Il n’a rien composé, il n’a pas chanté ni tiré sur quelqu’un, il n’a pas fait de découvertes, il n’a laissé son nom à rien. De toute façon, il n’y a plus rien à découvrir, tout a été dénombré, baptisé, tout ce qui vit et tout ce qui est mort – des cafards aux comètes, de la moisissure du fromage aux bras spiralés d’énigmatiques nébuleuses, jusqu’au moindre virus –, un virus minable, une petite saleté qui ne ferait pas éternuer une poule. […]

    Denissov, lui, avait bien essayé d’être un inventeur, mais aucune invention n’était sortie de son cerveau. Il avait tâté de la poésie mais aucun poème n’était né sous sa plume. Il s’était même lancé dans une étude tendant à démontrer que l’Australie ne pouvait pas exister : il s’était préparé un café bien fort et toute la nuit, à sa table, il avait travaillé dans l’enthousiasme puis, au petit matin, après avoir relu son texte, il l’avait déchiré, avait pleuré, sans larmes, et s’était couché en chaussettes. C’est peu de temps après qu’il avait rencontré Laura qui l’avait réchauffé, écouté, consolé et reconsolé […].

    — Tatiana Tolstoï, « Somnambule dans le brouillard », Somnambule dans le brouillard et autres récits (trad. Elena Joly et Tossia Perrot)

    10 juillet 2022
  • Je ne crois à rien qu’à moi-même et à ma propre expérience. Le monde se compose de moi, de mes pensées et de mes sentiments – tout le reste est pure fantaisie. La vie est un rêve que je nourris des éléments qui apparaissent devant moi. Tout ce qui est reconnaissable, chaque expérience est une création de mon esprit et cesse d’exister dès lors que mon esprit n’existe plus. Il n’y a aucune possibilité et pas plus de nécessité de reconnaître quelque chose en dehors de moi-même. Le rêve et la réalité ne font qu’un. La vie est un rêve continu, durable, et lorsque je cesse de rêver, le monde, avec sa beauté, son tourment et sa douleur, son inimaginable diversité, cessera aussi d’exister.

    — Somerset Maugham, The Narrow Corner, cité par Paul Nizon dans Marcher à l’écriture (trad. Jean-Claude Rambach)

    5 juillet 2022
  • En comparaison de cela, je n’ai – au départ – ni matière tangible et exploitable ni véritable projet, même pas de thèmes définis à proprement parler. Je pars d’un inconnu diffus, guère plus qu’un certain sentiment de la vie, que je cherche à transposer, donc à matérialiser. Dans ce sentiment de la vie se cache (ou s’orchestre) la vie, en fait dans la réfraction subjective et la coloration de mon état présent, une étendue anarchique, une sorte d’espace énergétique, un mélange composite, qui est aussi fait de souvenir et de rêve, d’observation, de moments d’effroi et d’euphorie, de banalité et de mystère…

    — Paul Nizon, Marcher à l’écriture (trad. Jean-Claude Rambach)

    5 juillet 2022
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