Ce qui rapproche Vivian Maier d’Emily Dickinson, c’est cette œuvre fantôme, inachevée et sauvage que chacune a poursuivie en secret des années durant sans jamais la rendre publique et que d’autres se sont chargés de faire connaître après leur mort.
L’une comme l’autre se satisfaisaient du geste de création, sans avoir besoin que celui-ci débouche sur une réception ou une reconnaissance. Les poèmes de la première, les photographies de la seconde ne visaient pas à créer du lien, comme on le dit aujourd’hui à propos de tout et de rien – ou alors, il s’agissait d’un lien particulier, qui ne va pas d’un être vers un autre ou plusieurs, réels ou imaginés, mais menait à quelque part d’elles-mêmes, profondément enfouie, qu’elles s’efforçaient d’atteindre ou de recouvrer. Elles sont cet autre qui les attend au terme de leur quête. Elles sont au bout d’elles-mêmes, à la fois origine et destination. Trop sensibles, peut-être, pour être exposées de leur vivant.
— Dominique Fortier, Chambres noires