Mais il y a plus pathétique encore que le sable stérile et le pauvre ruisseau artificiel : le cimetière desséché et tordu, où les habitants desséchés et tordus de Butte enterrent leurs amis morts. […]
Les amis desséchés et tordus des habitants desséchés et tordus de Butte sont enterrés dans cette morne étendue poussiéreuse, ravagée par le vent. On les a abandonnés ici à l’oubli.
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Un jour, j’ai assisté à l’enterrement d’un petit enfant. Dans les deux semaines qui ont suivi, je suis revenue quotidiennement, et la mère de l’enfant était là.
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Dehors, dans le cimetière tout tordu, son enfant est tombé dans l’oubli. Et bientôt sa pierre tombale en bois va tomber en ruines. Mais les vers n’oublieront pas de faire leur travail. À l’heure qu’il est, ils ont déjà dû dévorer le petit corps, pour leur grand plaisir. Les vers adorent dévorer les cadavres. (p. 23-24)
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Il n’y a rien de plus exaspérant et épuisant que les gens, les gens, les gens ! (p. 29)
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Mais je suis encore trop jeune pour penser à la paix. Ce n’est pas la paix que je veux. La paix, c’est pour les vieux de quarante et cinquante ans. Moi, j’attends mon Expérience. (p. 30)
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Le monde se compose principalement de néant. Vous pourriez bien parvenir à cette certitude, par un jour de vent glacial qui aura balayé vos illusions.
Qu’est-ce que le vent ?
Néant.
Qu’est-ce que le ciel ?
Néant.
Que savons-nous ?
Néant.
Qu’est-ce que la gloire ?
Néant.
Qu’est-ce que mon cœur ?
Néant.
Qu’est-ce que mon âme ?
Néant.
Que sommes-nous ?
Néant.
Nous sommes convaincus d’avoir accompli des progrès merveilleux en arts et en sciences au cours des siècles. Quelle est la valeur de tout cela ? Ça ne nous apprend pas le pourquoi de toute chose. Ça ne nous empêche pas de nous poser les éternelles questions : que faisons-nous ? Où allons-nous ? (p. 39)
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Quand il m’arrive de relire des passages de mon Portrait, j’alterne les périodes d’espoir et de désespoir. Parfois je pense que c’est une réussite admirable – puis, de nouveau, la comparaison entre ce que j’ai écrit et ce que j’ai ressenti semble fade, insipide. Qui n’a jamais senti la futilité du langage en voulant exprimer ses sentiments ? (p. 61)
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Dans l’air planait le sentiment qui précède un événement imminent. Sauf que rien n’arrive jamais. (p. 66)
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Je suis lasse de moi-même – le moi, toujours le moi. Mais c’est la loi.
Ma vie est remplie de moi. (p. 81)
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Il n’existe aucune âme au monde susceptible de m’aimer et de me comprendre – pas une seule, parmi les millions d’âmes peuplant le monde. Personne ne peut comprendre – personne. (p. 104)
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Il m’arrive de penser que je suis une petite chose qui a atterri sur la Terre par erreur : une chose jetée au milieu d’éléments étrangers, qui ne lui conviennent pas, où rien n’est en contact avec elle, où la vie est un combat continuel, où chaque petite porte est fermée – où chaque Pourquoi reste sans réponse, et où aucun endroit n’existe où poser la tête. Je ressens par instants, avec une terrible certitude, que le monde sauvage ne contient pas une seule parcelle de repos pour moi, qu’il n’y aura jamais de repos, que mon âme de femme continuera à poser des questions, des siècles après que mon corps de femme sera enterré dans sa tombe. (p. 105)
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Mon âme m’a dit: « Je suis malade. »
J’ai répondu : « Moi aussi je suis malade. »
« Nous pourrions être en bonne santé a dit mon âme. Pourquoi ne sommes-nous pas en bonne santé ? »
« Comment pourrions-nous être en bonne santé ? » ai-je demandé.
« Nous pourrions nous débarrasser de toute notre vanité et de notre faux orgueil », a dit mon âme. « Nous pourrions commencer une nouvelle vie. Nous pourrions apprendre la patience. Nous pourrions travailler à surmonter nos souffrances. »
« Aucune de ces choses n’est en notre pouvoir ! ai-je crié. Ne les ai-je pas déjà toutes essayées, durant ma courte vie ? Et qu’ai-je fait d’autre qu’attendre, attendre, jusqu’à ce que la douleur te rende presque invisible ? N’ai-je pas regardé, et désiré ? Chère âme, pourquoi ne te résignes-tu pas ?Pourquoi es-tu incapable de rester tranquille, et d’arrêter de te perturber, de me perturber ? Pourquoi ne cesses-tu de tendre les mains ? Rien n’a été prévu pour toi. Tu ne fais que t’épuiser. » (p. 125-126)
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Ainsi, je m’efforce de placer mon individualité dans la qualité de mon langage, dans ma manière d’utiliser les mots. (p. 130)
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Pourquoi ne cédons-nous pas aux tentations variées qui nous plaisent ? Pas par vertu ; par lâcheté. (p. 132)
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Doux Diable, je t’en supplie, envoie-moi quelques tempêtes. C’est le Néant qui pèse le plus lourd. (p. 136)
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La nature humaine est encore plus impénétrable – et rien ne se montre en surface. Il est impossible de deviner les pensées enterrées dans l’esprit d’une connaissance. La plupart des gens sont idiots et n’ont aucune idée des germes – ou des possibilités – qu’ils contiennent. Et il est vrai que, dans la plupart des esprits, les démons dormants ne se réveillent jamais et demeurent inconnus. (p. 155)
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Je ressens une vague terrifiante de lassitude intérieure. Ma vie est en jachère. Je suis fatiguée de rester assise là. Le sable stérile grisonne de vieillesse. Et moi je grisonne de vieillesse. (p. 158)
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L’une des caractéristiques remarquables de mon existence tient à sa totale solitude, une solitude sans espoir – une vie solitaire, totalement solitaire. Ce livre que j’écris contient un seul personnage – moi-même. (p. 159)
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Combien de temps ai-je vécu ?
Combien de temps dois-je vivre ?
Je te hurle dessus, monde froid, monde stupide.
Oh, cette attente est interminable !
Et ces millions d’êtres humains !
Je suis un être humain et il n’y a personne – personne – personne.
Qui peut comprendre ma vie sans l’avoir vécue ?
Vous ne savez pas – c’est impossible. (p. 162)
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Certaines personnes ne sont jamais entrées en possession de leur âme. (p. 166)
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C’est plus que pathétique d’avoir dix-neuf ans et d’être dans sa sensibilité toute fraîche, toute jeune, sans Rien voir nulle part – si ce n’est le long tunnel noir des années solitaires derrière et devant. Personne pour m’aimer, et ces années qui n’en finissent pas. (p. 171)
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Je sens que je ne suis pas coupée des êtres humains.
L’attitude des êtres humains peut encore me broyer le cœur, me blesser, m’abasourdir. (p. 174)
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L’existence est un voyage vers le sommet d’une colline au printemps. Et parvenus tout en haut, nous nous demandons ce que nous faisons là. (p. 178)
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Jour après jour – semaine après semaine –, tout est morne, et gris, et lassant. C’est morne, morne, MORNE ! (p. 181)
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Le vaste monde avisé n’offrira-t-il, à moi et à ma main tendue, rien d’autre qu’une pierre ? (p. 185)
— Mary MacLane, Que le Diable m’emporte (trad. Hélène Frappat)