[D]epuis longtemps déjà il s’était retranché de la vaine agitation du monde, comme il disait, depuis longtemps il n’avait plus eu d’autre ambition que celle de se maintenir, comme je le sais. Se maintenir, juste se maintenir. Ne plus tenter de s’immiscer dans le courant vital, ne plus tenter d’adhérer à chacun de ses instants ou même seulement mimer une adhésion de la sorte, ne plus s’efforcer de dire des banalités non plus, car c’est de tout cœur qu’il faut les dire à chaque instant pour ne pas attirer sur soi les soupçons, ces banalités d’usage et, de tout cœur, Gralph n’était plus capable de les dire. Malgré tous les efforts qu’il avait faits des années et des années durant pour s’introduire dans la mouvance des autres et se laisser absorber par le courant vital, Gralph était toujours en défaut, toujours à côté, toujours en retrait ; toujours un peu gêné d’être là – où qu’il soit. Et sa gêne, sa façon de ne jamais être tout à fait de plain-pied avec ses interlocuteurs creusaient cet obscur malaise qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir face à eux, et qu’ils devaient sans doute ressentir confusément, eux aussi, face à lui. Pour les rejoindre, pour se trouver réellement en face d’eux il lui fallait s’oublier, cesser de penser continuellement à part soi, s’oublier et simuler l’adhésion à ce qui, au plus profond de lui-même, comme je le sais, lui était totalement étranger. Être avec eux c’était donc, pour Gralph, faire semblant d’être avec eux, mimer de son mieux une adhésion à chaque instant, à chaque parole, une adhésion sans faille aucune, sans arrière-pensée, sans même le plus léger retrait, factice, totalement factice par conséquent, pensai-je, une adhésion qui n’était rien d’autre qu’un exercice de pantomime. Un exercice de pantomime, rien d’autre qu’un exercice de pantomime, pensai-je, et il faut bien reconnaître qu’avec le temps Gralph était véritablement passé maître dans l’art de la pantomime. […] Et l’énergie qu’il dépensait à cette fin était considérable, une énergie tant physique que mentale, pensai-je, une énergie vraiment considérable. Tous les matins, comme je le sais, sitôt réveillé, afin de faire face à la menace de voir s’épuiser complètement le peu d’ardeur qui lui restait encore, afin de ne pas rester toute la journée cloué au lit, Gralph devait s’efforcer de rassembler le peu d’énergie qui lui restait encore pour se maintenir, se maintenir un jour de plus, pensai-je, et tous les soirs il se retrouvait littéralement vidé par tous les efforts qu’il avait accomplis pendant toute la journée pour se maintenir.

— Nicolas Stakhovitch, les Aphorismes de Gralph