— À l’époque, les anciens profitaient de l’hiver pour célébrer les noces. L’été n’était pas la saison pour festoyer : les travaux, les semences, les récoltes, ça ne laissait pas de temps pour les danses et les veillées.
« Mais l’hiver, c’était autre chose. Les femmes cuisinaient des tartes et des tourtières, des chaudières de ragoût. L’esprit de la fête, qui est surtout celui de la communauté immobilisée par les neiges et le froid, s’étirait du jour de l’An au temps des sucres. Nulle part où se rendre, si ce n’est chez le voisin pour aller veiller. Rien à faire, à part quelques travaux d’entretien avant d’aller danser. L’artisanat, l’ébénisterie, c’est du temps immobile métamorphosé en meubles. C’est le travail du bois qui s’inscrit dans les mains de l’artisan à mesure qu’elles le sculptent et qu’elles deviennent à leur tour du bois.
« La parole voyageait si bien dans ces nuits froides et claires : les contes du pays, les menteries, les parlures… Et les jeunes hommes dans les chantiers rêvaient de descendre au village, de participer aux fêtes, de danser avec leur promise, mais ils se savaient prisonniers de la forêt au moins jusqu’au printemps, jusqu’à la fonte des neiges, jusqu’aux grandes débâcles accompagnées par les frayeurs d’eau glacée de la drave.
« À l’époque, il n’y avait pas d’autoroute pour se rendre chez sa fiancée, que la chasse-galerie et la peur atavique de se perdre dans les bois, un soir de tempête de neige. Pour aller voir sa blonde, il fallait prendre son courage à deux mains et rentrer au village en marchant, ou vendre son âme au diable. Quand je regarde ce que le pays est devenu, avec ses autoroutes et ses stations d’essence, avec ses restaurants de beignes et ses lave-autos, on peut dire que c’est la seconde option qui la emporté. »
— Jean-François Létourneau, le Territoire sauvage de l’âme