
2020
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Tout de suite, je mis la conversation sur le sujet qui m’intéressait le plus : la littérature. C’était pour moi un domaine analogue à ces contrées quasi fabuleuses qui vous attirent obscurément et dont on rêve devant l’atlas. Silbermann, lui, en avait parcouru toute l’étendue ; il connaissait les points de vue les mieux situés, m’y entraînait et m’aidait à distinguer le détail qui fait que le paysage est beau. Parfois, prenant mon bras, il m’arrêtait, et comme il se serait écrié : « Regarde cette rivière argentée, regarde cette chaîne de montagnes », il me récitait deux vers ou une phrase magnifique. Alors je me sentais transporté et j’eusse désiré qu’il continuât toujours. Et de même qu’au voyageur qui m’eût décrit les Pyramides, j’eusse impatiemment demandé ensuite : « Et le Nil ? » je demandais, lorsque Silbermann m’avait instruit de tout ce qu’il savait sur un écrivain : « Et Vigny ?… Et Chateaubriand ?… » Alors il repartait, l’esprit aussi vif, aussi sûr, jamais lassé, explorateur dont la mémoire et l’enthousiasme étaient sans défaillance.
— Jacques de Lacretelle, Silbermann
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J’ai énormément de loisirs. Je suis même un homme de loisirs. Vous parlez de travailler beaucoup, je l’ai fait à certains moments lorsque j’écrivais sept, huit, dix et même, au début, douze romans par an, mais maintenant j’en écris en moyenne cinq, quelquefois six. Comme le maximum de temps que me prenne un roman est de onze jours, ça nous fait 55 jours par an pour cinq romans. Et comme il y a 365 jours dans une année, j’ai des loisirs pendant 310 jours.
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Un jour, je ne serai plus là et plus personne ne fauchera le pré, alors le sous-bois gagnera du terrain puis la forêt s’avancera jusqu’au mur en reconquérant le sol que l’homme lui avait volé. Quand mes pensées s’embrouillent, c’est comme si la forêt avait commencé à allonger en moi ses racines pour penser avec mon cerveau ses vieilles et éternelles pensées. Et la forêt ne veut pas que les hommes reviennent.
Au cours de ce second été, je n’en étais pas encore là. Les frontières étaient encore très nettes. Il m’est parfois difficile, en écrivant, de maintenir la séparation entre mon moi ancien et mon moi nouveau, ce moi nouveau dont je ne suis pas sûre qu’il ne soit lentement aspiré par un nous plus grand que lui. Mais déjà à cette époque, le changement se frayait une voie. L’alpage en était responsable. Dans le silence bruissant de la prairie, sous le ciel immense, il m’était presque impossible de rester un moi unique et séparé, une aveugle petite vie entêtée qui refusait de se fondre dans la grande communauté. Autrefois j’avais tiré toute ma fierté d’être une telle vie, mais sur l’alpage cette vie m’apparaissait misérable et ridicule, un néant bouffi d’orgueil.
— Marlen Haushofer, le Mur invisible (trad. Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon)
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Ça [la Terre] flotte au milieu de la mort, le vide glacial rempli de radiations. La Lune est une grosse roche, le Soleil est une boule de feu, toutes les autres planètes ne sont pas vraiment hospitalières. Et il y a la Terre, une oasis impossible.