Notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences.
— Alexandre Soljenitsyne
La poésie vient chez moi d’un rêve toujours latent. Ce rêve j’aime à le diriger, sauf les jours d’inspiration où j’ai l’impression qu’il se dirige lui-même.
Alors que la poésie s’était bien déshumanisée, je me suis proposé, dans la continuité et la lumière chères aux classiques, de faire sentir les tourments, les espoirs et les angoisses d’un poète et d’un homme d’aujourd’hui. Je songe à certaine préface, à peu près inconnue, de Valéry à un jeune poète : « Ne soyez pas mécontent de vos vers, disait le poète de Charmes à André Caselli. Je leur ai trouvé d’exquises qualités dont l’une est essentielle pour mon goût, je veux parler d’une sincérité dans l’accent qui est pour le poète l’analogue de la justesse de voix chez les chanteurs. Gardez ce ton réel. Ne vous étonnez pas que ce soit moi qui le remarque dans vos poèmes et qui le loue. Mais voici l’immense difficulté. Elle est de combiner ce son juste de l’âme avec l’artifice de l’art. Il faut énormément d’art pour être véritablement soi-même et simple. Mais l’art tout seul ne saurait suffire. »
Il y a certes une part de délire dans toute création poétique mais ce délire doit être décanté, séparé des résidus inopérants ou nuisibles, avec toutes les précautions que comporte cette opération délicate. Pour moi ce n’est qu’à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter ma poésie profonde. Tendre à ce que le surnaturel devienne naturel et coule de source (ou en ait l’air). Faire en sorte que l’ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses.
Le poète dispose de deux pédales, la claire lui permet d’aller jusqu’à la transparence, l’obscure va jusqu’à l’opacité. Je crois n’avoir que rarement appuyé sur la pédale obscure. Si je voile c’est naturellement et ce n’est là, je le voudrais, que le voile de la poésie. Le poète opère souvent à chaud dans les ténèbres mais l’opération à froid a aussi ses avantages. Elle nous permet des audaces plus grandes parce que plus lucides. Nous savons que nous n’aurons pas à en rougir un jour comme d’une ivresse passagère et de certains comportements que nous ne comprenons plus. J’ai d’autant plus besoin de cette lucidité que je suis naturellement obscur. Il n’est pas de poésie pour moi sans une certaine confusion au départ. Je tâche d’y mettre des lumières sans faire perdre sa vitalité à l’inconscient.
Je n’aime l’étrange que s’il est acclimaté, amené à la température humaine. Je m’essaie à faire une ligne droite avec une ou plusieurs lignes brisées. Certains poètes sont souvent victimes de leurs transes. Ils se laissent aller au seul plaisir de se délivrer et ne s’inquiètent nullement de la beauté du poème. Ou pour me servir d’une autre image ils remplissent leur verre à ras bord et oublient de vous servir, vous, lecteur.
Je n’ai guère connu la peur de la banalité qui hante la plupart des écrivains mais bien plutôt celle de l’incompréhension et de la singularité. N’écrivant pas pour des spécialistes du mystère j’ai toujours souffert quand une personne sensible ne comprenait pas un de mes poèmes.
[…]
Je n’attends pas l’inspiration pour écrire et je fais à sa rencontre plus de la moitié du chemin. Le poète ne peut compter sur les moments très rares où il écrit comme sous une dictée. Et il me semble qu’il doit imiter en cela l’homme de science lequel n’attend pas d’être inspiré pour se mettre au travail. La science est en cela une excellente école de modestie à moins que ce ne soit du contraire puisqu’elle fait confiance à la valeur constante de l’homme et non pas seulement à quelques moments privilégiés. Que de fois nous pensons n’avoir rien à dire alors qu’un poème attend en nous derrière un mince rideau de brume et il suffit de faire taire le bruit des contingences pour que ce poème se dévoile à nous.
— Jules Supervielle, En songeant à un art poétique
J’ai besoin d’un volcan pour être heureux et je veux pouvoir en jouir sans quitter ma propriété.
— Jules Supervielle, l’Homme de la pampa
Il y eut de la bruine et du mystère dès le début du voyage. Je me rendais compte que tout cela allait être une vaste épopée de brume.
— Jack Kerouac, Sur la route (trad. Jacques Houbart)
Je ne dirais pas que j’aimerais bien devenir aveugle, il y a des situations de désespoir telles qu’on les retourne comme un gant, mais c’est une situation que je ne connais pas, et j’aime toujours à me glisser, jusque dans l’extrême ou dans le pire, dans des situations inconnues.
— Hervé Guibert, Cytomégalovirus. Journal d’une hospitalisation
Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXᵉ siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller.
— Charles Baudelaire, préface aux Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe
Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui me connais, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil : jamais il n’exista un être humain aussi profondément vivant que je le fus : mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté ! Il y avait, il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs… J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir — et j’ai accompli — toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se déforme, s’estompe en nuées, se dilue en vapeurs, mais dans la vie !… Personne ne fut plus que moi dans la vie, au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi !… Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai participé à tout, et j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur…
Eh bien ! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi… Il n’y a pas, j’en suis sûr, d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui se crée et fermente en lui, de donner une forme extérieure à ses exaltations ! J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même, me libérer de ma bouche, de mes yeux, de mes doigts, de mon or et de mon corps caissier !…
Alors que je bouleverse l’univers, que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables… un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard… voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets, je me meus !…
Je suis semblable à ce bout de terre ingrate et stérile, où pas un brin d’herbe, pas une fleur ne poussent, où il n’y a que des cailloux et des écorchures lépreuses, et dans les profondeurs de laquelle bouillonnent des laves terribles, et couvent des feux formidables qui ne s’éteindront jamais, et dont, jamais, personne ne soupçonnera l’effrayante beauté !… Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse, inexprimablement douloureuse de voir qu’aucun être humain ne me regarde et ne se doute que je porte en moi toutes les forces cosmiques de la nature et toutes les flammes de l’humanité !…
— Octave Mirbeau, les Mémoires de mon ami
Il est certain que je voyais différemment l’avenir. Je me suis dit qu’à tout hasard je devais me remettre à faire un peu de sport. Et qu’à bien y réfléchir le plus simple était de marcher. J’ai donc commencé, dans les jours suivants, à marcher avant et après le travail. Je surveillais ma respiration et dosais mes foulées de manière croissante. Au cours de cet exercice, aucune pensée ne me venait. Je m’abrutissais dans l’effort. Mon avenir se structurait par tranches de cent mètres, et, entre les deux trajets qui m’amenaient au bureau et qui m’en ramenaient, je m’absorbais dans le travail. Dans les moments de creux, il m’arrivait de me voir mourir. J’avais cependant la sensation de respirer mieux. Je ne désespérais pas de m’acheminer vers une sorte de forme physique.
— Christian Oster, En ville
L’homme du système solaire s’était rasé la moustache. Il avait bien avancé dans son travail. Il était évident qu’il s’était rasé la moustache en raison de ses problèmes personnels. Il tournait visiblement une page. Toutefois, comme il arrivait aux confins de son corpus et qu’il se confrontait à la découverte récente, dans cette zone, d’immenses bulles magnétiques glacées, soustraites au champ magnétique de notre étoile, je me suis demandé si son changement de tête ne témoignait pas d’un besoin de se ressaisir plus large. Et s’il n’exerçait pas, au fond, un métier dangereux. Quant à moi, je suis resté froid. C’est toujours pareil, ai-je dit, on ne sait pas. Au contraire, a-t-il rétorqué, on avance. On ne cesse d’avancer. De toute façon, on se rapproche de l’origine. Je n’ai pas voulu le décourager. Il y avait bien longtemps que je savais qu’il était question d’une origine, dans notre histoire. Et qu’à mes yeux ça ne réglait rien. N’y en aurait-il pas eu que ça m’aurait gêné aussi. C’est toute la vie qui était gênante.
— Christian Oster, En ville



Michel Houellebecq, le Sens du combat, Paris, Flammarion, 1996.
Georges St-Pierre, le Sens du combat, Montréal, Flammarion Québec, 2013.
Vous nous aviez écrit, dans votre première réponse, que l’écrivain interrogé apparaissait toujours comme ridicule. Est-ce parce que ce qui a été écrit dans un roman, dans une fiction ne peut pas être expliqué ?
Reconnaissons, pour commencer, qu’on ne peut éviter un discours narcissique, empreint de fatuité et de gravité, même derrière l’humour éventuel : voilà la source du ridicule. Je sais que je n’y échapperai pas ici et ça ne me réjouit pas. D’autre part, ce qui est publié, ce dont le lecteur prend connaissance, est le résultat d’un travail dans lequel chaque mot est pesé. L’entretien est un type d’exercice tout à fait différent, qui conviendrait beaucoup plus à des champions de l’oral qu’à des écrivains… Au cours d’un entretien l’écrivain est tenté de s’épancher, ou de dire des choses qu’il n’aurait pas approuvées par écrit. Ça donne un autre type de discours qui vient parasiter l’œuvre, avec un autre style, des concepts qui sont remués de façon différente, souvent incomplète, et sans subtilité. L’entretien enlève le non-dit, le silence, qui existe beaucoup dans l’écrit. Ce bavardage vient se greffer sur le texte alors que celui-ci se suffit à lui-même. Un discours sur le texte est possible s’il est fait par des critiques, des analystes universitaires, des lecteurs, mais l’écrivain, lui, ferait mieux de se taire. Sa présence en tant que porte-parole est plutôt étrange. Déplacée.
— Antoine Volodine, « L’humour du désastre », la Femelle du requin, numéro 19 (hiver 2002).
Au coin de la rue, il s’arrêta pour regarder travailler l’équipe de démolition. La grande boule de métal venait s’abattre contre les murs, passait facilement à travers la brique et entrait dans les pièces, son poids paresseux butinant les cuisines et les salons. Tout ce qu’elle touchait vacillait et éclatait puis s’écroulait par terre. Après son passage, on voyait monter tranquillement un nuage blanc de poussière de plâtre. L’après-midi touchait à sa fin et, dans la zone toujours plus étendue où travaillaient les démolisseurs, il y avait un feu, nourri par les débris. Moses entendit l’air, doucement attiré par les flammes, il sentit la chaleur. Les ouvriers, entassant du bois sur le feu de joie, lançaient des baguettes de moulures comme des javelots. La peinture et le vernis fumaient comme de l’encens. Les vieux planchers brûlaient avec reconnaissance… c’était l’enterrement d’objets épuisés. Des échafaudages environnés de portes roses, blanches ou vertes tremblaient quand les camions à six roues emmenaient la brique tombée.
— Saul Bellow, Herzog (trad. Jean Rosenthal)
Il s’agit de récits denses, pas forcément brefs, irréprochables sur le plan de l’écriture, qui se situent dans les univers propres à Tarassiev, toujours sombres et déchirés, traversés d’images et d’hallucinations extraordinaires. Les intrigues ne se recoupent pas, les acteurs sont très nettement distincts, mais le nom des acteurs n’est plus mémorisable dès que l’on se met à lire d’affilée plusieurs histoires. Les noms des héros sont si proches qu’ils se confondent : Wolff, bien sûr, qui vient nommer quatre fois de suite un personnage central, mais aussi Woolf, Wolfo, Wulf, Walef, Woluf, Wollof, Wulw, Hollph, Hulluff, Wulluff, Wloffo, Wlaff, Walfo, Wolwö, Folf, Flöff, Wulwö, Wulwo, et Wolup.
— Antoine Volodine, « La stratégie du silence dans l’œuvre de Bogdan Tarassiev », Écrivains
Et plus poignant que jamais, le souvenir de son bureau l’obséda. Vu de loin, le Ministère lui apparaissait tel qu’un lieu de délices. Il ne se rappelait plus les iniquités subies, son sous-chèfat dérobé par un inconnu entré à la suite d’un ministre, l’ennui d’un travail mécanique, forcé ; tout l’envers de cette existence de cul-de-jatte s’était évanoui ; la vision demeurait, seule, d’une vie bien assise, douillette, tiède, égayée par des propos de Collègues, par de pauvres plaisanteries, par de minables farces.
— Joris-Karl Huysmans, la Retraite de Monsieur Bougran