Il faut représenter la vie non pas telle qu’elle est, et non pas telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle apparaît dans les rêves.
— Anton Tchekhov, la Mouette (trad. Antoine Vitez)
Il faut représenter la vie non pas telle qu’elle est, et non pas telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle apparaît dans les rêves.
— Anton Tchekhov, la Mouette (trad. Antoine Vitez)
Dans les sous-sols, des corridors chargés de casiers rouillés, de bouées bleues et blanches et de tables défoncées permettent de circuler de la piscine à la bibliothèque. Parce que c’était interdit, on allait souvent jouer dans la salle des machines. Près du vestiaire des femmes, une cage d’escalier donne accès aux locaux du deuxième […]. Sur le palier de cet escalier, au rez-de-chaussée, une sortie de secours donne sur la cour entre les trois bâtiments. On trafiquait la serrure pour l’ouvrir de l’extérieur. En bas se trouve un labyrinthe puant le chlore et le béton humide, des stalactites beiges suintant des craques au plafond, un vacarme sombre de moteurs et de pompes auquel il nous était impossible de résister. C’est moi qui avais découvert, dans le dédale de cuves, de couloirs et de coquerons, la porte dérobée qui ouvre sur une toilette du sous-sol de la bibliothèque, une toilette réservée au personnel, qui semblait en fait inutilisée. Notre plus grand fierté avait été de retrouver un jour cette toilette par la bibliothèque. Empruntant notre passage secret à contresens, on s’était égarés dans les ramifications des corridors, confondant les sursauts des pompes avec des coups de clé à molette donnés par un concierge assassin sur les tuyaux du plafond bas […].
— Raymond Bock, Rosemont de profil
Il y avait dans ces labyrinthes des terrains accidentés, des escaliers sinueux, des échelles de corde (l’une d’entre elles, je me souviens d’en avoir été enchanté en la découvrant à l’époque, menait à un dirigeable qui se poserait bientôt sur une plate-forme prévue à cet effet, de l’autre côté de la page) ; et aussi des murs infranchissables, des montagnes entourées de lacis précaires qui en épousaient les parois (et que l’on escaladait avec soin, car les culs-de-sac y pullulaient) ; des ponts suspendus, des portes, des trappes ; et puis d’interminables toboggans (qui souvent en cours de route se divisaient en deux ou trois nouveaux toboggans concurrents, chacun menant, qui à une impasse, qui à une boucle nous ramenant sur nos pas, qui, parce qu’il le faut bien, à l’air libre). Un système de flèches indiquait aussi parfois la direction à suivre et devait être respecté impérativement ; notre hypothétique aventurier des labyrinthes ne pouvait l’enfreindre sans être accusé de tricherie.
— David Turgeon, La raison vient à Carolus
Lorsqu’il racontait quelque chose, il ne disait que des choses exactes, craignant toujours de ne pas être compris. « Eh bien, une fenêtre, messieurs ! savez-vous ce que c’est qu’une fenêtre ? » Ou bien encore : « Un chemin bordé de deux côtés par des fossés s’appelle chaussée. Eh bien, messieurs ! savez-vous ce que c’est qu’un fossé ? Un fossé est un trou allongé auquel travaillent un certain nombre d’ouvriers. C’est une excavation. Oui. On y travaille avec des pioches. Savez-vous ce que c’est qu’une pioche ?
Il était atteint de la manie de la définition et s’y adonnait avec l’exaltation d’un inventeur qui explique ses œuvres.
« Un livre, messieurs, c’est un assemblage de feuilles de papier, qui, coupées de façon différente et ayant des dimensions différentes suivant le cas, sont couvertes de caractères d’imprimerie, réunies ensemble, reliées et collées. Savez-vous ce que c’est que la colle ? C’est une matière gluante.
Sa stupidité était si énorme que les autres officiers évitaient de loin sa rencontre, de peur de lui entendre dire que le trottoir se détache de la chaussée et forme une bande asphaltée le long du bloc des façades de maisons, et que la façade est cette partie de la maison que l’on voit de la rue, tandis que le derrière de la maison est invisible pour celui qui la regarde du trottoir, ce que l’on peut constater en se plaçant sur la chaussée.
— Jaroslav Hašek, le Brave Soldat Chveïk (trad. Henry Horejsi)
Mon téléphone a sonné, j’ai été content qu’on m’appelle. C’était mon fils, Marc. Il était passé à la maison pour qu’on déjeune. J’avais complètement oublié. Je m’étais garé sur un bas-côté herbeux et mon fils me demandait où j’étais. Je me suis excusé pour mon oubli, j’avais confondu les semaines, et je lui ai dit que j’avais pris la route. Que j’étais un peu après Volvic. Il m’a demandé si ça allait. Je lui ai répondu que oui, très bien, mais que je ne savais pas quand je rentrerais. Et toi ? ai-je dit. Ça allait également. Il avait l’air sincère. J’ai espéré que moi aussi. J’avais une bonne voix, posée. Je ne me sentais pas inquiet. Si j’avais été sommé de faire le point, à ce moment, j’aurais dit que j’éprouvais seulement un gros besoin d’essence. D’avoir pas mal d’essence devant moi, dans un pays bien équipé en stations. On a raccroché en se disant qu’on se rappelait. Et c’est un peu plus loin, à Murol, que je me suis arrêté pour prendre un café.
C’était un petit établissement d’angle, avec deux tables sur le trottoir. Entre les rares voitures qui passaient, on entendait le bruit d’un torrent. Un type est venu s’asseoir à l’autre table, il a commandé un café. Pendant un moment, il n’y a eu que lui et moi dans ce coin de village. Je me suis demandé s’il entendait le bruit du torrent, s’il l’écoutait. Il avait l’air passif. Il n’avait pas de bagage avec lui, pas de porte-documents, pas de sac à dos, il était habillé de façon neutre, comme moi — j’étais parti un peu vite. Je me suis dit qu’il devait sortir de sa voiture, lui aussi. Il avait le nez gros, l’œil aiguisé, de temps à autre il se passait un index sur les lèvres, à l’horizontale. La cinquantaine, peu de mâchoire. J’ai tenu un quart d’heure comme ça, puis c’est devenu insupportable.
C’est au moment où j’allais me lever pour quitter le café qu’il m’a adressé la parole. Il m’a demandé si j’étais de passage. Ç’aurait pu être le mot que je cherchais, si je l’avais cherché, je lui ai répondu que oui. En vacances ? a-t-il enchaîné. Je n’allais pas discuter de ça. J’ai dit aussi que oui. Je ne savais trop si je devais lui retourner toutes ces questions. Puisqu’il me l’avait demandé, il ne devait pas, lui, être de passage. Peut-être en vacances. J’ai dit et vous ?
J’ai eu toutefois une petite frayeur. Que ce soit long. Que ça me retarde. J’habite à Blège, m’a-t-il dit, à quinze kilomètres d’ici. Je suis en vacances mais je ne pars pas. Je viens d’apprendre que je suis recalé au bac. (Il a fait un geste de la main.) Je sais. J’ai une vieille histoire avec ça.
Il ne l’avait visiblement pas dit à tout le monde. J’appréhende de rentrer chez moi, a-t-il enchaîné. Je me sens nul, vous voyez ? Oui, ai-je dit, je vois, mais ça n’a rien de honteux. Je l’ai raté aussi, à l’époque.
Il avait l’air extrêmement songeur. Comme s’il revoyait passer devant ses yeux l’entièreté d’une matière. J’ai pensé à la géographie, qui n’a jamais été mon fort. Je lui ai demandé s’il vivait seul. Oui. Pas d’enfants ? Non. Il avait tout de même peur de rentrer chez lui. C’était presque pire. Une sorte d’effet de miroir, ou de mise en relief. Il m’a parlé de ses meubles. Il craignait de retrouver ses meubles. Je lui ai demandé, un peu pour causer, si ses meubles avaient quelque chose de spécial. Je ne crois pas, a-t-il dit. Mais il faudrait que j’en change. Il s’est fait un silence, ici, et je lui ai dit que je comprenais. Je ne sais pas du tout quoi faire, a-t-il dit. Mais je ne veux pas vous ennuyer. Vous ne m’ennuyez pas, ai-je dit. Vous devriez vous représenter l’année prochaine. Et ignorer vos meubles. (Derrière notre conversation, j’entendais toujours le bruit du torrent.) Ou alors, me suis-je repris, vous vous refaites un bureau. Vous avez un bureau ?
Il en avait un. Je crois que j’avais touché juste. Il m’a remercié. De l’avoir écouté, surtout. Il s’est levé. A voulu m’offrir mon café. J’ai refusé fermement. Vous vous y mettez, hein ? lui ai-je dit comme il partait. Il a hoché la tête. C’est moi qui me sentais mal. J’ai espéré qu’il n’aille pas se pendre. J’étais déprimé. Ça a duré quelques minutes, je n’arrivais pas à repartir. J’ai appelé la serveuse pour régler. C’était une personne que je n’avais pas pris le temps d’observer en arrivant. Une grosse personne jeune avec de la finesse dans les traits. Elle ne souriait pas. Il m’a semblé qu’elle cherchait à le faire. Loin dans le regard. Je n’ai pas insisté.
J’ai payé et j’ai repris le volant en direction de La Bourboule. En roulant, je me suis approché d’un paysage que je n’hésiterais pas aujourd’hui à qualifier de grandiose. Des rotondités plus vertes, plus hautes, des eaux roulantes en contrebas. Je passais sous des tunnels, longeais des vides dont je ne voyais pas le fond.
— Christian Oster, Rouler
Longtemps j’ai cru que ma maison était un rempart contre les malheurs qui viendraient de l’extérieur. J’aimais m’y réfugier.
À l’âge qui est le mien, je sais qu’il n’y a plus de refuge. Je me sens assailli de toutes parts.
— Gilles Archambault, Sortir de chez soi
Le 7 septembre. — Je me perds dans les conversations. Je n’en retire le plus souvent que de l’abattement et de l’amertume. J’y compromets ma vie intérieure, ce qu’il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j’y jette mes pensées favorites, celles que j’aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. Quand je m’en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l’arbre sur des pierres.
— Maurice de Guérin, le Cahier vert
Chers amis,
Vous avez passé avec succès nos tests de sélection. Votre conformité est parfaite. Votre comportement exemplaire. Votre indice d’endurance est supérieur à la moyenne nationale. Le dévouement dont vous faites preuve n’est plus à démontrer. Chaque jour, vos performances ne cessent de nous éblouir. Mesdames, Messieurs, bravo !
A l’occasion de cette traditionnelle cérémonie, nous sommes heureux de vous faire connaître le plan de régénération sociale que nous avons conçu en récompense de vos mérites.
Nous nous sommes penchés en premier lieu sur la question de votre logement. L’ancienne formule du dortoir nous a paru obsolète. Nous avons le goût de l’innovation. C’est la chambre individuelle qui a recueilli tous nos suffrages. Transparent s’il vous plaît.
UNE CHAMBRE POUR CHACUN
Désormais, chacun de nos célibataires pourra jouir d’une chambre individuelle ! Un foyer de huit cents places vient d’être construit. Les chambres présentent tout le confort. Leur superficie est de six mètres carrés. L’air est conditionné. Inutile d’ouvrir les fenêtres. Le mobilier, fixé au sol pour ne pas être emporté, a été dessiné par un décorateur de renom.
— Lydie Salvayre, la Médaille
Des moulures de chêne grimpent jusqu’au plafond, sillonné de solives taillées dans le même bois. J’avance en direction d’une porte de cuivre munie d’un hublot typique des ascenseurs des années trente, surmontée des armoiries de la Ville de Montréal, qui comportent une fleur de lys, un lion et une feuille d’érable. À gauche comme à droite de la porte cuivrée, j’aperçois à travers des vitres les immenses salles où, m’a expliqué Candice, s’activent des pompes monumentales.
J’entre dans l’ascenseur qui me mène trois étages plus bas, devant un tableau de contrôle gris, digne d’un vaisseau spatial avec ses manettes, ses cadrans et ses boutons multicolores.
J’ouvre les vannes d’interconnexion qui vont me permettre de traverser les quatre citernes de béton construites à l’intérieur d’une cuve énorme, forgée à même le ventre du mont Royal.
Je descends sous les pompes et me trouve désormais plusieurs étages sous le niveau du sol, dans l’une des milliers de chambres de vanne de la ville. Je me fraie un chemin à travers des conduites d’un mètre de diamètre, qui transportent l’eau à un débit tel que je ressens un terrible vrombissement en posant ma main sur leur surface rouillée.
Heureusement, l’obscurité n’est pas totale : les plaques recouvrant les trous d’homme à la surface de l’avenue McGregor laissent percer de fins filets de lumière. Par contre, la perspective d’être si loin sous terre provoque des angoisses qui m’engourdissent le visage. Pour tenter de me calmer, je me concentre sur mes déplacements.
— Alain Farah, Pourquoi Bologne
La ville de Montréal est bâtie sur la côte méridionale de l’une des îles du Saint-Laurent. Cette île, longue de dix à onze lieues, large de cinq à six, occupe un assez vaste estuaire, formé par un élargissement du fleuve, un peu en aval du confluent de la rivière Outaouais. C’est en cet endroit que Jacques Cartier découvrit le village indien d’Hochelaga, qui, en 1640, fut concédé par le roi de France à la congrégation de Saint-Sulpice. La ville, prenant son nom du Mont-Royal qui la domine, dans une position très favorable au développement de son commerce, comptait déjà plus de six mille habitants en 1760. Elle s’étend au pied de la pittoresque colline dont on a fait un parc magnifique et qui partage avec un autre parc, aménagé dans l’îlot de Saint-Hélène, l’avantage d’attirer en grand nombre les promeneurs montréalais. Un superbe pont tubulaire, long de trois kilomètres, qui n’existait pas en 1837, la rattache maintenant à la rive droite du fleuve.
— Jules Verne, Famille sans nom
My idea about collections is that you write as hard as you can for some period (seven years, in this case, unless you count that 14-year story, which I hope you won’t) and what you’re really doing during that time is hyper-focusing on the individual pieces—trying to make each one sit up and really do some surprising work. So I’m not thinking much about overall themes or preoccupations or anything like that (really I’m actively trying not to think about them, because doing that can cause you to truncate the natural energy that your subconscious is giving off). Instead I’m just trusting that, if I’m working hard, various notions and riffs and motifs and so on are very naturally suffusing the stories and the resulting book (and in a more profound way than would have occurred if I’d tried to ‘put them’ there.)
This Voyager spacecraft was constructed by the United States of America. We are a community of 240 million human beings among the more than 4 billion who inhabit the planet Earth. We human beings are still divided into nation states, but these states are rapidly becoming a single global civilization.
We cast this message into the cosmos. It is likely to survive a billion years into our future, when our civilization is profoundly altered and the surface of the Earth may be vastly changed. Of the 200 billion stars in the Milky Way galaxy, some–perhaps many–may have inhabited planets and spacefaring civilizations. If one such civilization intercepts Voyager and can understand these recorded contents, here is our message:
This is a present from a small distant world, a token of our sounds, our science, our images, our music, our thoughts, and our feelings. We are attempting to survive our time so we may live into yours. We hope someday, having solved the problems we face, to join a community of galactic civilizations. This record represents our hope and our determination, and our good will in a vast and awesome universe.
Un roman d’aventures n’est pas seulement un roman où il y a des aventures ; c’est un récit dont l’objectif premier est de raconter des aventures, et qui ne peut exister sans elles. L’aventure est l’irruption du hasard, ou du destin, dans la vie quotidienne, où elle introduit un bouleversement qui rend la mort possible, probable, présente, jusqu’au dénouement qui en triomphe — lorsqu’elle ne triomphe pas.
— Jean-Yves Tadié, le Roman d’aventures