
Chris Ware, Building Stories
Ce serait bientôt une forêt impraticable. Bien des fois, quand sa vie ne lui convenait pas, il s’était complu à s’imaginer ici, menant une existence frugale, vouée au maintien de la précaire beauté des bois. Mais d’autres rêves le sollicitaient — ce grand livre qu’il se croyait tenu d’écrire et dont il n’avait donné jusqu’à maintenant que de maladroites versions. Le livre d’un homme insatisfait de lui comme du reste, et obsédé par un inaltérable désir de plénitude.
— André Major, l’Hiver au cœur
He talked precipitately, and I did not try to stop him. I had my shoulders against the wreck of my steamer, hauled up on the slope like a carcass of some big river animal. The smell of mud, of primeval mud, by Jove! was in my nostrils, the high stillness of primeval forest was before my eyes; there were shiny patches on the black creek. The moon had spread over everything a thin layer of silver—over the rank grass, over the mud, upon the wall of matted vegetation standing higher than the wall of a temple, over the great river I could see through a sombre gap glittering, glittering, as it flowed broadly by without a murmur. All this was great, expectant, mute, while the man jabbered about himself. I wondered whether the stillness on the face of the immensity looking at us two were meant as an appeal or as a menace. What were we who had strayed in here? Could we handle that dumb thing, or would it handle us? I felt how big, how confoundedly big, was that thing that couldn’t talk, and perhaps was deaf as well. What was in there?
— Joseph Conrad, Heart of Darkness
Ni établissement durable, ni métier fixe, ni amitié sans tache, ni liens indéfectibles, ni piété filiale douteuse, ni consécration — et, pour sceller une fin prématurée, l’ensevelissement rapide de son nom et de ses livres dans un oubli total —, la vie de Bove ressemble par la malchance à la méprise atroce qui vaut à Bridet d’être exécuté sans gloire ni vrais regrets de la part de ses proches. Jusqu’en son dénuement pathétique à force de discrétion, l’œuvre de Bove se confond avec sa vie et l’efface, labile, à ce point exemplaire qu’elle ressurgit intacte, sans une ride, avec la perfection insolite d’un codicille.
— Alain Clerval, postface de 1986 du Piège d’Emmanuel Bove
L’ingénieur Hugo s’assit sur un tronc équarri qui continuait entre les fibres blondes de perdre sa sève et sa résine, dégageant une odeur entêtante de choses intérieures qui ont mis longtemps à se former, à naître, et qui l’égarait dans l’imagination des intimités de la forêt, du plateau et des terres. À quelques pas de lui brillait, en entassements réguliers, l’acier des rails, multipliant, dans leur miroir étiré sur une dizaine de mètres, le chemin du soleil. Et il eut l’impression que le chantier dans son état actuel se suffisait à lui-même et que tout continuation d’activité était absurde dans la mesure où l’homme et son histoire seraient annulés par le nombre des éléments, par les surgissements sauvages des matières qui se moquent de ce langage qu’on y trace, de ces empreintes, de ces mises en formes vouées à être remodelées ou recouvertes, déjà archaïques et inintelligibles.
— Claude Faraggi, le Maître d’heure
Je descendis de nouveau de voiture un peu avant d’arriver chez la princesse de Guermantes et je recommençai à penser à cette lassitude et à cet ennui avec lesquels j’avais essayé la veille de noter la ligne qui, dans une des campagnes réputées les plus belles de France, séparait sur les arbres l’ombre de la lumière. Certes, les conclusions intellectuelles que j’en avais tirées n’affectaient pas aujourd’hui aussi cruellement ma sensibilité. Elles restaient les mêmes. Mais, comme chaque fois que je me trouvais arraché à mes habitudes, sortir à une autre heure, dans un lieu nouveau, j’éprouvais un vif plaisir. Ce plaisir me semblait aujourd’hui un plaisir purement frivole, celui d’aller à une matinée chez Mme de Guermantes. Mais puisque je savais maintenant que je ne pouvais plus rien atteindre de plus que des plaisirs frivoles, à quoi bon me les refuser ? Je me redisais que je n’avais éprouvé, en essayant cette description, rien de cet enthousiasme qui n’est pas le seul mais qui est un premier criterium du talent. J’essayais maintenant de tirer de ma mémoire d’autres « instantanés », notamment des instantanés qu’elle avait pris à Venise, mais rien que ce mot me la rendait ennuyeuse comme une exposition de photographies, et je ne me sentais pas plus de goût, plus de talent, pour décrire maintenant ce que j’avais vu autrefois, qu’hier ce que j’observais d’un œil minutieux et morne, au moment même. Dans un instant, tant d’amis que je n’avais pas vus depuis si longtemps allaient sans doute me demander de ne plus m’isoler ainsi, de leur consacrer mes journées. Je n’avais aucune raison de le leur refuser puisque j’avais maintenant la preuve que je n’étais plus bon à rien, que la littérature ne pouvait plus me causer aucune joie, soit par ma faute, étant trop peu doué, soit par la sienne, si elle était en effet moins chargée de réalité que je n’avais cru.
Quand je pensais à ce que Bergotte m’avait dit : « Vous êtes malade, mais on ne peut vous plaindre car vous avez les joies de l’esprit », comme il s’était trompé sur moi ! Comme il y avait peu de joie dans cette lucidité stérile !
— Marcel Proust, À la recherche du temps perdu
Écrire, c’est avoir tout le temps tort. Tous vos brouillons racontent l’histoire de vos échecs. Je n’ai plus l’énergie de la frustration, plus la force de m’y confronter. Car écrire, c’est être frustré : on passe son temps à écrire le mauvais mot, la mauvaise phrase, la mauvaise histoire. On se trompe sans cesse, on échoue sans cesse, et on doit vivre ainsi dans une frustration perpétuelle. On passe son temps à se dire : ça, ça ne va pas, il faut recommencer ; ça, ça ne va pas non plus, et on recommence. Je suis fatigué de tout ce travail. Je traverse un temps différent de ma vie : j’ai perdu toute forme de fanatisme. Et je n’en ressens aucune mélancolie.

Dick Proenneke retired at age 50 in 1967 and decided to build his own cabin on the shore of Twin Lakes. The first summer he scouted for the best cabin site, and cut and peeled the logs he would need for his cabin. Dick Proenneke returned the next summer to finish the cabin where he lived for over 30 years. Dick filmed his adventures, and Bob Swerer later turned the film into a video so we can all watch this amazing man build his cabin by hand.
— Description du film Alone in the Wilderness
Je n’ai même plus le droit de me plaindre, c’est terrible.
Bande-annonce du film Tout ce que tu possèdes de Bernard Émond, où il est question du poète Edward Stachura (en salle le 2 novembre).
On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.
— Joan Didion, l’Année de la pensée magique (trad. Pierre Demarty)
J’ai l’impression que la paix que je recherche est bien difficile à trouver. Qu’est-ce donc que cette volonté de vivre tranquillement, si je m’émeus pour la moindre chose ? Je me suis retiré, mais qu’est-ce que cette retraite puisqu’un rien me froisse ? Ce n’est pas parce qu’on ne participe pas à la vie qu’on est heureux. Je continue à subir des vexations. Autrui m’intéresse encore plus qu’au temps où je sortais. Plus je vieillis, plus je suis sensible à la méchanceté. Au commencement j’ai eu l’impression de respirer le grand air. J’étais en effet bien au-dessus des intrigues, des ambitions, des faiblesse. Et voilà qu’à présent, dans l’ennuie de ma vie monotone, sans avoir le courage de vivre, je participe quand même à toutes ces petitesses, mais cette fois sans connaître les satisfactions que la vie rapporte généralement. Je suis comme un vieillard dans mon trou. Je souffre indirectement plus que je ne souffrais directement. Que me reste-t-il si l’isolement ne m’apporte pas le calme. J’ai écarté tout le monde de moi, parce que je croyais que ma résolution de vivre seul serait éternelle, car c’était, pensais-je, la plus grande des résolutions, celle qu’on ne prenait qu’une fois dans la vie. Or, je m’aperçois aujourd’hui qu’il en est de cette résolution sacrée comme des autres. Ma vie n’aura donc été qu’une succession d’abandons. Maintenant il ne me reste plus rien à abandonner et j’en suis arrivé au point le plus élevé, celui peut-être qui m’apportera le plus de bonheur, celui où l’on s’aperçoit que le désir est une chaîne sans fin. La retraite est une vanité comme les autres. On commence par juger ses semblables de haut, puis de moins haut, puis de moins haut encore. Petit à petit, ils entrent dans votre existence, non point comme avant en adversaires ou en amis, mais avec des petites histoires. Ces petites histoires, dans votre désœuvrement, prennent l’importance qu’avaient les grandes jadis. On s’aperçoit brusquement qu’on ne vit pas du tout comme on l’a voulu, mais de la même manière qu’auparavant.
— Emmanuel Bove, Journal écrit en hiver

J’eus d’autant plus de mal à le lui expliquer que je n’avais formé aucun projet précis. Ce que je souhaitais, c’était de trouver une occupation qui me préservât contre une certaine disposition à l’indifférence — indifférence à l’égard d’autrui et de moi-même, au fond de laquelle je sens clairement une vocation de clochard. Pour ne pas m’y abandonner, j’ai besoin de me maintenir dans un état de tension permanente et je ne crois pas qu’il existe de profession régulière qui puisse m’en fournir le prétexte. […] Incapable d’un élan de haine ou d’amour ou d’éprouver seulement la sensation d’un monde cohérent, je suis dépourvu de ventouses sociales et, à coup sûr, voué à un rôle de spectateur incurieux dans une marge sordide, à moins de me tenir en haleine par une existence de péripéties et d’alarmes pressantes. J’essayai donc d’expliquer à l’usage de Médé, sous un aspect pratique, cette nécessité où je me trouvais de chercher hors de moi-même la pente de l’aventure. Malgré l’économie de mes explications et mon peu d’entrain à convaincre, il m’entendit très bien.
— Marcel Aymé, « L’indifférent », le Vin de Paris