Les métaphores sont l’une des choses qui me font désespérer de la littérature.
— Franz Kafka, Journal (trad. Marthe Robert)
Les métaphores sont l’une des choses qui me font désespérer de la littérature.
— Franz Kafka, Journal (trad. Marthe Robert)
Je hais tout ce qui ne concerne pas la littérature, les conversations m’ennuient (même si elles concernent la littérature), faire des visites m’ennuie, les joies et les peines des gens de ma famille m’ennuient jusqu’au fond de l’âme. Les conversations ôtent à tout ce que je pense le poids, le sérieux, la vérité.
— Franz Kafka, Journal (trad. Marthe Robert)
L’ÉCLAIR
Le travail humain ! c’est l’explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.
« Rien n’est vanité ; à la science, et en avant ! » crie l’Ecclésiaste moderne, c’est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres… Ah ! vite, vite un peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles… les échappons-nous ?…
— Qu’y puis-je ? Je connais le travail ; et la science est trop lente. Que la prière galope et que la lumière gronde… je le vois bien. C’est trop simple, et il fait trop chaud ; on se passera de moi. J’ai mon devoir, j’en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.
Ma vie est usée. Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, — prêtre ! Sur mon lit d’hôpital, l’odeur de l’encens m’est revenue si puissante ; gardien des aromates sacrés, confesseur, martyr…
Je reconnais là ma sale éducation d’enfance. Puis quoi !… Aller mes vingt ans, si les autres vont vingt ans…
Non ! non ! à présent je me révolte contre la mort ! Le travail paraît trop léger à mon orgueil : ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j’attaquerais à droite, à gauche…
Alors, — oh ! — chère pauvre âme, l’éternité serait-elle pas perdue pour nous !
— Arthur Rimbaud, Une saison en enfer
Pour le dire plus posément : le texte, l’oeuvre d’art, la composition musicale majeurs, la « nouvelle qui reste nouvelle » (Ezra Pound) ne demandent pas seulement une réception compréhensive. Ils demandent une réaction. Nous sommes censés agir « à neuf », traduire en conduite la réponse et l’interprétation qui font écho. L’herméneutique et l’éthique ont une frontière commune. Faire une lecture « classique » de Platon, de Pascal ou de Tolstoï, c’est tenter une vie nouvelle et différente. Comme le postule explicitement Dante, c’est entrer dans une vita nuova. Le plus souvent, en art et en littérature, cet appel n’est pas systématique. Il demeure implicite ou s’accomplit à l’intérieur de la forme. La pièce, la fiction, la nature morte de Cézanne complique, disloque à partir du banal, accélère nos mouvements vers l’intérieur (le moto spirituale de Dante) et notre attitude envers le monde au point que nous ne sommes plus comme avant. Les strates, le paysage, de nos perceptions ont été remaniées — de manière infime ou comme sous l’effet d’un séisme. Une telle dislocation peut être déstabilisante, voire douloureuse.
— George Steiner, Errata (trad. Pierre-Emmanuel Dauzat)
Il y avait encore autre chose qui n’arrivait pas à emporter l’adhésion de mon cœur — le travail. Le travail, c’est une impression que j’ai eue au seuil même de la vie, est un genre d’activité dont le monopole revient de droit aux abrutis. Il se situe à l’extrême opposé de la création, qui est une forme du jeu et qui, du fait même qu’elle est en soi sa seule raison d’être, constitue dans la vie le moteur suprême. Quelqu’un s’est-il jamais risqué à dire que Dieu a créé le monde pour Se donner du travail ? En vertu d’une série de circonstances qui n’avaient rien à voir avec la raison ou l’intelligence, j’étais devenu comme tout le monde: une bête de somme. J’avais une excuse qui n’était pas une consolation: l’énergie que je dépensais faisait vivre une femme et un enfant. L’excuse ne valait rien, je le savais : si on m’avait ramassé raide mort un beau matin, femme et enfant se seraient débrouillés pour continuer sans moi. Alors, pourquoi ne pas renverser la vapeur ? Pourquoi ne pas jouer le jeu, être moi-même ? Cette partie de moi qui s’adonnait au travail, qui permettait à ma femme et à mon enfant de vivre, conformément à l’exigence d’un désir qu’elles ne formulaient même pas, cette partie de moi qui s’obstinait à faire tourner la roue — que de fatuité, que d’égocentrisme dans cette idée ! — c’était la partie mineure de mon être. Je n’apportais rien au monde en accomplissant ma fonction de gagne-pain ; mais le monde, lui, percevait sur mon dos son tribut, voilà tout.
Le monde ne commencerait à tirer de moi quelque chose qui valût la peine, que le jour où je cesserais d’appartenir, en membre conscient et organisé, à la société et où je deviendrais moi-même. L’État, la nation, les nations unies du monde n’étaient qu’un vaste agrégat d’individus qui allaient répétant les erreurs de leurs ancêtres. La roue les happait dès la naissance et ne les lâchait qu’à la mort — et c’était à cet esclavage qu’ils tentaient de donner un air de dignité en l’appelant « la vie ». Quand on demandait à n’importe qui d’expliquer et de définir la vie, d’en dire tous les tenants et les aboutissants, quelle était la réponse ? Un œil rond. La vie, c’était l’affaire des philosophes et de leurs livres que personne ne lisait. Ceux qui pataugeaient dans la vie, les pauvres cons sous le harnois, n’avaient pas le temps d’envisager d’aussi stupides questions. « Il faut bien qu’on mange, non ? » Cette interrogation, véritable bouche-trou, à laquelle les gens avisés avaient déjà répondu sinon par la négative absolue, du moins par une négative étrangement relative — cette interrogation déclenchait aussitôt avec une rigueur euclidienne toute une séquelle d’autres questions. Du peu de lectures que j’avais faites, j’avais tiré cette conclusion que les hommes qui trempaient le plus dans la vie,qui la moulaient, qui étaient la vie même, mangeaient peu, dormaient peu, ne possédaient que peu de biens, s’ils en avaient. Ils n’entretenaient pas d’illusions en matière de devoir, de procréation, aux fins limitées de perpétuer la famille ou de défendre l’État. Ce qui les intéressait, c’était la vérité, rien que la vérité. Ils n’accordaient de valeur qu’à une seule forme d’activité : créer. Personne ne pouvait espérer s’attacher leurs services ; de leur plein gré, ils s’étaient engagés à donner tout. Ils donnaient gratuitement, parce qu’il n’y a pas d’autre manière de donner. Et cela, c’était le mode de vie qui m’attirait. Le bon sens même. C’était la vie — au lieu du simulacre qu’on adorait autour de moi.
— Henry Miller, Sexus (trad. Georges Belmont)
Fils de bourgeois, Duchamp connut toute sa vie une situation pécuniaire précaire en raison de son intransigeance à l’égard des règles du jeu du marché de l’art. Dès 1912, il avait décidé de ne plus vivre de sa peinture, de gagner sa vie autrement qu’en vendant ses tableaux. Il préféra vivre d’expédients et de métiers appris sur le tas: bibliothécaire, organisateur d’expositions ou professeur de français auprès de riches Américaines qui tombaient presque toutes amoureuses de lui.
Face aux difficultés matérielles, il s’était forgé très tôt une attitude qu’on pourrait assimiler aujourd’hui à une sorte de simplicité volontaire, consistant à réduire ses besoins matériels au strict minimum. Duchamp, qui revendiquait le droit à la paresse, cultivait une attitude d’indifférence et de détachement de tout (notamment en matière artistique) et évitait comme la peste les querelles de chapelle. Il s’était assigné un programme de vie, un art de vivre qu’il résumait ainsi: « silence, lenteur et solitude ». Tout ce qui ressemblait à de l’agitation, que ce soit dans le quotidien ou dans le milieu de l’art, l’horripilait. À ceux qui lui reprochaient de ne pas avoir beaucoup produit durant sa vie d’artiste, Duchamp répondait invariablement qu’il attendait simplement « d’avoir des idées » : « J’ai eu trente-trois idées, j’ai fait trente-trois tableaux. Je ne veux pas me copier, comme tous les autres […] être peintre, c’est copier et multiplier les quelques idées qu’on a eues ici et là. »
Tu es un oisif, un somnambule, une huître. Les définitions varient selon les heures, selon les jours, mais le sens reste à peu près clair : tu te sens peu fait pour vivre, pour agir, pour façonner ; tu ne veux que durer, tu ne veux que l’attente et l’oubli.
— Georges Perec, Un homme qui dort
Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.
— Paul Lafargue, le Droit à la paresse
I want to say, in all seriousness, that a great deal of harm is being done in the modern world by belief in the virtuousness of work, and that the road to happiness and prosperity lies in an organized diminution of work.
— Bertrand Russell, In Praise of Idleness
Le style, cette commodité à se camper et à camper le monde, serait l’homme ? Cette suspecte acquisition dont, à l’écrivain qui se réjouit, on fait compliment ? Son prétendu don va coller à lui, le sclérosant sourdement. Style : signe (mauvais) de la distance inchangée (mais qui eût pu, eût dû changer), la distance où à tort il demeure et se maintient vis-à-vis de son être et des choses et des personnes. Bloqué ! Il s’était précipité dans son style (ou l’avait cherché laborieusement). Pour une vie d’emprunt, il a lâché sa totalité, sa possibilité de changement, de mutation. Pas de quoi être fier. Style qui deviendra manque de courage, manque d’ouverture, de réouverture : en somme une infirmité.
— Henri Michaux, Poteaux d’angle
Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m’intéresseraient-ils ? Ce n’est pas ça. Ce n’est jamais ça.
— Henri Michaux, la Vie dans les plis
Va suffisamment loin en toi pour que ton style ne puisse plus suivre.
— Henri Michaux, Poteaux d’angle
« N’avoir rien à dire » est sans doute une outrance. Plutôt, oublier ce que l’on a à dire, laisser de loin agir le savoir. Le poème a besoin de cet écart : être ici et ailleurs, bavard et muet.
— Pierre Nepveu, Épisodes